Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii

Ghost in the Shell : Le chef-d’oeuvre d’Oshii enfin en Blu-ray

À l’heure où sort dans les salles obscures une version désincarnée en prise de vues réelles du manga signé Masamune Shirow paru en 1989, @Anime (All The Anime) édite pour la première fois en Blu-ray en France le Ghost in the Shell réalisé en 1995 par Mamoru Oshii. Un chef-d’œuvre qui, à bien des égards, marqua un tournant dans la représentation sur grand écran du cyberespace en même temps qu’il contribua à une certaine forme de démocratisation de la japanime à l’échelle nationale mais aussi mondiale.

Ghost in the Shell : Le sacre mondial de la japanime

Chaque année, plusieurs longs-métrages et autres séries d’animation en provenance du pays du Soleil Levant débarquent en France, soit sur grand écran, soit en vidéo, notamment par l’entremise d’éditeurs spécialisés (@Anime, Dybex, Kaze, etc.) tandis qu’il est désormais impossible de mettre les pieds dans une librairie de l’Hexagone sans tomber sur un rayon aux proportions plus ou moins généreuses consacré aux mangas. Si la France est devenue aujourd’hui l’une des nations les plus friandes de cette frange de la culture nippone (la célèbre Japan Expo fêtera ses 20 ans en 2019), au début des années 90, les choses étaient bien différentes. Quoi de plus normal après tout à une telle défiance à l’égard de ces animés considérés jusque-là avec mépris compte-tenu de la labellisation « japoniaiseries » apposée sur l’avalanche de séries nippones diffusées dans les années 80 dans des émissions type Club Dorothée dont étaient particulièrement friands les charmantes têtes blondes : Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Ken le survivant, etc. (liste non exhaustive à compléter par vos séries fétiches de l’époque).

Un seul exemple emblématique illustre à quel point 1995 constitue bel et bien une année charnière dans ce changement de perception. S’il est désormais considéré comme le chantre de la japanime à l’échelle planétaire, au point que ses moindres faits et gestes (prendra ou prendra pas sa retraite ?) sont instantanément relayés dans tous les médias du monde y compris par ceux qui jusque-là ne s’intéressaient pas à la chose, Hayao Miyazaki aura mis des années à « percer » hors de ses frontières natales et a fortiori en France. Ainsi, si le somptueux Porco Rosso (1992) sortit dans nos salles en 1995 avec trois ans de retard, il faudra s’armer de patience pour découvrir quelques-uns des premiers joyaux du maître puisque tous ses longs-métrages des années 80 ne sortiront chez nous qu’à partir de… 1999 ! Le même sort surviendra d’ailleurs au mythique Akira (1988) de Katsuhiro Otomo qui ne débarquera dans les salles hexagonales qu’en 1991 tandis qu’il faudra patienter jusqu’en 1996 pour voir le tout aussi magistral Tombeau des lucioles (1988) de Isao Takahata sortir sur 10 petites copies et attirer 30 000 spectateurs. Suite à son avant-première nippone en novembre 1995 et après avoir fait le tour de différents festivals aux quatre coins du globe (dont le prestigieux Festival de Venise), Ghost in the Shell bénéficiera quant à lui d’une meilleure exposition dans l’Hexagone dès janvier 1997 (14 mois seulement après sa sortie au Japon) avec 115 000 entrées sur 41 copies. À titre de comparaison, Avalon (2001) et Ghost in the Shell 2 (2003) enregistreront respectivement 133 000 entrées sur 51 copies et 130 000 sur 179 copies. Rapportée au ratio entrées / copies, il s’agit là d’une performance en demi-teinte pour cette suite très (trop ?) attendue de l’opus originel qu’un certain James Cameron qualifiera de « premier film d’animation pour adulte à atteindre un tel niveau d’excellence narrative et visuelle. Une œuvre visionnaire ». Une citation reprise à l’envi depuis et qui, sans surprise, figure également en bonne place sur la jaquette de la présente édition Blu-ray.

Ghost in the Shell : Robots, IA et cyberespace

Au-delà de l’adoubement du père de Terminator (1984) et Terminator 2 (1991), Ghost in the Shell sort à une époque où l’Humanité voit poindre à l’horizon des tas de bouleversements technologiques, certains annoncés comme cataclysmiques (le fameux passage à l’an 2000 qui servira également de pivot narratif au Strange Days (1995) de Kathryn Bigelow), d’autres comme révolutionnaires (la sortie de Windows 95 et son interface 100% graphique qui s’affranchit, à tout le moins en grande partie, des commandes à saisir sous MS-DOS). Ghost in the Shell cristallise alors des décennies de SF cinématographiques faites de robots plus ou moins bien/malveillants : le Robby de Planète interdite (1956), le HAL 9000 de 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) ou encore le Maître Contrôle Principal de Tron (1982). Si la réalité des ASIMO conçus par Honda semble rejoindre la fiction, cette dernière commence déjà à s’interroger sur l’intelligence artificielle et, plus généralement, sur la part d’humanité au sein de ces organismes humanoïdes avec des films aussi emblématiques que le Blade Runner (1982) de Ridley Scott ou encore le RoboCop (1987) de Paul Verhoeven. Des créations de l’Homme capable de surcroît de s’abreuver de la vaste quantité d’informations dématérialisées d’un cyberespace qui soulève déjà les craintes et les espoirs les plus fous au point que la frontière entre réelle et virtuelle semble peu à peu s’estomper. Et tandis que la littérature verra l’avènement du genre dit cyberpunk avec le roman pionnier Neuromancien (1984) de William Gibson, le cinéma quant à lui se perdra dans les méandres qu’un sujet qu’il peine encore à maîtriser avec des films tels que Le Cobaye (1992) et Johnny Mnemonic (1995), ce dernier adapté d’une nouvelle de Gibson, ou encore les Programmé pour tuer (1995) et autres Traque sur internet (1995). Une liste loin d’être exhaustive là encore…

C’est donc peu que de dire qu’à la fin de l’année 1995 (et dans les mois qui suivront à mesure que le reste du monde découvrira le film), Ghost in the Shell fait littéralement l’effet d’une bombe quant à sa formidable capacité d’abstraction et de convergence sur des thématiques jusque-là maltraitées car jugées des plus obscures par le commun des mortels. Si les japonais sont déjà au fait des sujets évoqués au travers du manga de Masamune Shirow paru à partir de 1989, Mamoru Oshii en donne une vision qui connaîtra un retentissement bien au-delà de ses terres natales, catalysant alors des décennies de questionnements artistiques, philosophiques et sociaux sur la robotique, la cybernétique, le cyberespace et, plus globalement, la part d’humanité au sein de machines conçues par la main de l’Homme au même titre que la lente déshumanisation des humains au contact de ses propres créations. Sur la base d’une intrigue abordant en toile de fond les accointances nébuleuses entre politiciens et complexe militaro-industriel autour d’un certain Project 2501, Ghost in the Shell parvient à combiner des scènes d’action époustouflantes, une vision du cyberespace des plus limpides (que Oshii lui-même remaniera pour la version 2.0 du film en 2008), des passages oniriques à la puissance évocatrice démultipliée par les partitions signées Kenji Kawai et d’autres de dissertation autour des rapports qu’entretiennent l’homme et la machine. Le Puppet Master, entité intelligente (I.A.) qui « naîtra » de ce gigantesque flot d’informations dématérialisées et « fusionnera » in fine avec le Major fait là encore écho à cette réflexion sur la barrière de plus en plus floue entre vie réelle et vie numérique ainsi que sur la mondialisation de ces échanges numériques comme le souligne le plan final métaphorique sur cette ville futuriste (l’action se déroule en 2029) de Newport City, une métropole tentaculaire dont l’appartenance à une nation bien précise n’est jamais établie.

Pour certains (y compris au sein de la rédaction de DC), Ghost in the Shell n’apporta toutefois rien de nouveau qui n’ait déjà été développé auparavant avec autant sinon davantage de talents (au hasard dans Blade Runner) tandis que d’autres venaient alors de mettre la main sur une véritable pierre philosophale, visionnaire en 1995 et désormais d’une clairvoyance encore plus pertinente que jamais au regard de notre société 2.0 de ce début de 21e siècle. Une réflexion sociale qui ne tardera pas à faire des émules, au hasard le Matrix (1999) des Wachowski. Mais ceci est une autre histoire…

Ghost in the Shell : Un superbe écrin Blu-ray

Cette pierre était jusque-là inédite en Blu-ray dans l’Hexagone, à tout le moins sous sa forme initiale datant de 1995 puisque seule la version 2.0 revue et corrigée par Mamoru Oshii en personne en 2008 avait eu les honneurs d’une sortie sur le support bleuté en France. Un tort aujourd’hui réparé avec la parution de cette édition collector double disque qui réunit les deux versions de Ghost in the Shell : celle de 1995 et celle de 2008 (une édition simple disque ne contenant que la version de 1995 est également disponible). À cette occasion, l’éditeur @Anime annonce avoir effectué un travail de remasterisation avec force vidéo à l’appui pour démontrer la chose. Pour le coup, nous avons ressorti notre (très coûteuse) box parue au Japon en 2008 ; une édition aujourd’hui épuisée (lisible sur les platines françaises car non zonée et dotée de sous-titres anglais) et qui faisait référence en la matière puisqu’elle était la seule (à notre connaissance) à réunir précisément les deux versions du film au sein d’un seul et même coffret. Et si l’édition 2.0 du film est virtuellement identique entre le Blu-ray japonais et français (à noter toutefois une image légèrement recadrée en 1.78:1 dans les deux cas), la version de 1995 présente quelques petites différences. À commencer par une image légèrement letterboxée du côté du Japon (cf. les bordures noires aux quatre coins de l’écran). Une curiosité en soi qui respecte toutefois le format 1.85:1 originel mais qui n’existe plus sur le Blu-ray français qui présente rigoureusement le même cadrage et la même colorimétrie laissant ainsi supposer que la source est identique entre le Japon et la France. La seule vraie différence, pour les regards aiguisés et sensibles à la chose, concerne la granularité du rendu, plus prégnante sur le Blu-ray japonais tandis qu’elle nous est apparue plus lissée sur l’édition française. Rien de bien préjudiciable au demeurant puisque nous sommes ici en présence d’un dégrainage très léger qui permet de (re)découvrir ce joyau de la japanime dans toute sa superbe. En l’état actuel, seul un vrai travail de remasterisation (pourquoi pas en 4K en prévision d’une parution en Blu-ray Ultra HD) permettrait vraisemblablement d’aboutir à un résultat visuellement supérieur.

Côté son, le Blu-ray français présente un avantage certain avec des pistes DTS-HD Master Audio 5.1 aussi bien en VO qu’en VF aux côtés de pistes DTS-HD Master Audio 2.0 là où le Blu-ray japonais ne proposait pas de pistes 5.1 sur la version 1995 du film mais uniquement une VO PCM 2.0. Les puristes auront donc tout loisir d’opter pour ces pistes 2.0 tandis que les amateurs de belle enveloppe acoustique multicanale jetteront leur dévolu sur les pistes 5.1. Ils seront alors aux anges en (re)découvrant le film dans de telles conditions et notamment les partitions de Kenji Kawai qui prennent une dimension encore plus majestueuse tandis que les scènes d’action mettront à contribution vos enceintes comme jamais. Au petit jeu des comparaisons VO / VF, la piste japonaise prend l’ascendant à plusieurs reprises grâce à un 5.1 plus pêchu et spatialisé. Quelques exemples parmi tant d’autres : la musique sur le générique d’ouverture (et sa reprise à la 33e minute), l’explosion du camion à 18min 32s (et de façon plus générale toutes les explosions et les utilisations d’armes à feu) ou encore les communications par « ghost interposé » entre les différents protagonistes qui se trouvent relayées jusque dans les surrounds sur la VO tandis que celles-ci restent plus frontales en VF. Mais ne boudons pas notre plaisir de la version française pour autant (l’auteur de ces lignes a découvert le film ainsi à l’époque en salles) car cette dernière bénéficie d’une grande qualité de doublage grâce aux comédiens qui prêtent leurs voix aux différents protagonistes, à commencer par Tania Torrens, doubleuse récurrente de Sigourney Weaver, pour la voix du Major et Daniel Beretta, doubleur récurrent de Arnold Schwarzenegger, pour la voix de Batou.

Précisons par ailleurs que de très nombreux éléments de la bande son (à commencer par la musique et certains bruitages) diffèrent assez sensiblement entre la VO de 2008 (proposée en Dolby TrueHD 6.1 et en PCM 2.0 dans le coffret japonais pour un résultat peu ou prou identique aux pistes DTS-HD du Blu-ray français) et celle de 1995. Ce qui nous amène tout naturellement à ces fameux changements opérés par Mamoru Oshii en personne entre le film sorti en 1995 et la version 2.0 qui vit le jour en 2008. Comme le rappelle le réalisateur au cours de sa très courte interview (38 secondes vs 36 minutes annoncées au dos de la jaquette !), il dut recourir à l’outil informatique à l’époque afin d’aboutir à des images que l’animation traditionnelle par celluloïd ne permettait pas d’atteindre. Treize ans plus tard, Mamoru Oshii révisera ainsi une partie de son film à l’occasion d’une version dite 2.0 retravaillée par infographie. Des altérations vues comme une hérésie par certains de par son approche révisionniste « à la George Lucas ». Mais à tout le moins et contrairement au père de la saga Star Wars, il est désormais possible de (re)découvrir au choix les deux versions du film dans d’excellentes conditions audiovisuelles (Disney, c’est quand vous voulez pour faire de même avec la prélogie Star Wars !). Nous avons inclus ici quelques exemples entre les deux versions du film à titre indicatif mais pour ceux qui souhaiteraient une énumération beaucoup plus exhaustive de tous les changements apportés, nous les invitons à visiter le site Movie-Censorship.

Outre la petite vidéo dédiée au travail de restauration effectué, le reste de l’interactivité est la reprise à l’identique des précédentes éditions. À savoir deux trailers, la micro interview de Mamoru Oshii évoquée ci-dessus, un reportage consacré aux différentes techniques mises en œuvre pour donner vie aux images animées ainsi qu’un making of d’une demi-heure qui balaye les grands pans de la conception du film pour se terminer sur l’avant-première tokyoïte où Oshii déclare : « De tous mes films, c’est le plus facile à regarder ». Certes, mais c’est aussi le plus réussi. Un petit livret de 20 pages propose également une interview et une biographie du réalisateur ainsi qu’un entretien entre ce dernier et Kenji Kawai. Les fins mélomanes pourraient d’ailleurs être intéressés par l’édition spéciale proposée par la FNAC qui inclut, en plus des deux versions du film, un CD de la B.O. Soit le fin du fin pour ceux qui souhaiteraient se procurer l’édition la plus aboutie à date du chef-d’œuvre de Mamoru Oshii qu’est Ghost in the Shell.

Notes :

  • Image : 4,5/5
  • Son : 4,5/5
  • Bonus : 3,5/5

Cliquez sur les captures Blu-ray ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii - Édition Collector Steelbook (All The Anime)Ghost in the Shell de Mamoru Oshii (Japon – 1995) – All The Anime – Sortie le 15 mars 2017

2029, Newport City. Le Major Motoko Kusanagi, femme cyborg ultra-perfectionnée, à la tête de la Section 9, une unité d’élite anti-terroriste, enquête sur un nouveau cyber-virus capable de contrôler les esprits et d’altérer les souvenirs de ses victimes. Le suspect principal, surnommé le « Puppet Master », à la réputation aussi mystérieuse qu’insaisissable, devient la cible d’une traque intense sur fond de rivalité avec la section 6, à la solde du Ministère des Affaires Étrangères et de son mystérieux Projet 2501. Écoutant sa voix intérieure, Motoko se lance corps et âme dans une quête sans relâche qui l’amènera à questionner son existence et sa part d’humanité.

Disque 1 : Ghost in the Shell (1995)

Spécifications techniques :

  • Image : 1.85:1 encodée en AVC 1080/24p
  • Langues : Japonais & Français DTS-HD MA 5.1 & 2.0
  • Sous-titres : Français
  • Durée : 1h 22min 38s

Bonus (SD et VOSTF) :

  • Trailer Japon (1min 49s)
  • Trailer USA (3min 06s)
  • Making of (30min 04s)
  • Interview de Mamoru Oshii (38s)
  • La restauration (3min 09s, HD)
  • Digital works (28min 03s)
  • Livret

Disque 2 : Ghost in the Shell 2.0 (2008)

Spécifications techniques :

  • Image : 1.78:1 encodée en AVC 1080/24p
  • Langues : Japonais & Français DTS-HD MA 5.1 & 2.0
  • Sous-titres : Français
  • Durée : 1h23min 02s

Bonus :

  • Aucun

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