Ghost in the Shell (2017) de Rupert Sanders avec Scarlett Johansson

Ghost in the Shell : Un film live déjà buggé

Depuis l’acquisition en 2008 des droits du manga signé Masamune Shirow (1989-1991) par DreamWorks et un dénommé Steven Spielberg, le projet d’une adaptation live de Ghost in the Shell cristallise à la fois toutes les attentes et toutes les craintes. D’une part eu égard à cette redoutable capacité qu’à Hollywood de se réapproprier les œuvres les plus emblématiques (romans, films, etc.) pour accoucher le plus souvent de longs-métrages, au mieux regardables au pire exécrables, mais aussi et surtout eu égard à l’anime originelle réalisée en 1995 par Mamoru Oshii considérée par tout un chacun, à l’instar d’un Akira, comme une pierre angulaire dans le genre. À la découverte des différentes bandes annonces et autres extraits de cette mouture 2017, lesdites craintes n’ont pas été remises au placard, bien au contraire. Et avec elles la question qui brûle désormais toutes les lèvres : presque dix ans après cette contractualisation, comment s’en sort cette version live de Ghost in the Shell ? En un mot comme en mille : ça bug !

Entre les belles intentions des différents artisans de part et d’autre de la caméra, relayées par dossier de presse interposé, et le résultat final à l’écran, il y a en effet comme qui dirait un léger glitch. Ainsi le réalisateur précise-t-il : « Ghost in the Shell reste un succès inégalé au Japon mais nombreux sont ceux, aux États-Unis comme ailleurs, qui ont également vu et adoré le film d’animation. L’iconographie touche vraiment une corde sensible. Ces images sont devenues le fondement sur lequel on a bâti le film. On n’a pas réinventé le manga sans pour autant le reproduire au plan près ». Nous, on veut bien mais depuis ce générique d’ouverture resté dans toutes les mémoires montrant la conception de ce corps cybernétique jusqu’au thème musical associé, lui aussi inscrit à jamais au panthéon des tous meilleurs scores, signé Kenji Kawai, il y a malgré tout un pourcentage non négligeable de reprises du long-métrage d’Oshii dans ces 1h45. D’aucuns argueront alors que lesdites séquences étaient déjà présentes au sein du manga papier, et notamment quelques-unes des scènes d’action majeures (l’assaut en ouverture, l’attaque du camion-poubelles, le combat contre le tank, etc.) mais beaucoup d’autres n’y figurent pas (à tout le moins dans le premier tome que vient de rééditer Glénat dans une version revue et corrigée) et sont le fruit du Ghost in the Shell de 1995 que l’on retrouve en l’état, souvent à peine remaniés. Des exemples parmi tant d’autres : l’affrontement sur un plan d’eau entre le Major et un pantin du hacker, la scène de plongée sous-marine (une telle séquence existe bien dans le manga mais ne sert pas les mêmes desseins d’évasion aquatique de son héroïne vue dans la version animée), les plans en contre-plongée sur cette citée hongkongaise verticale (devenue ici une photocopie du Los Angeles de Blade Runner), etc. Si l’on pourra s’amuser des nombreux plans de basset, figure récurrente chez Oshii, la frontière souvent bien ténue entre hommage et repompage semble ici allégrement franchie.

Ghost in the Shell (2017) de Rupert Sanders avec Scarlett Johansson - Affiche

À quoi bon dans de telles conditions refaire en prises de vue réelles ce qui a déjà été accompli avec une telle maestria en animation ? Pour en proposer un sous-texte réactualisé ? Cela pourrait faire sens puisque, aussi bien en 1989, année de parution du manga signé Masamune Shirow, qu’en 1995 et l’adaptation qu’en donna Mamoru Oshii, la robotique et tout ce qui a trait, de près ou de loin, à l’univers du numérique et du web n’avait pas pris l’essor que nous lui connaissons aujourd’hui. « On a pris le temps de développer le projet pour que le public se sente concerné par les problématiques touchant à l’influence de la technologie sur notre quotidien […] On n’a pas besoin d’extrapoler beaucoup à partir des capacités d’un Smartphone, d’une prothèse auditive sophistiquée ou d’un pacemaker dernier cri » précise ainsi Avi Arad, producteur du film et d’une kyrielle d’adaptations de comics Marvel (et pas franchement les plus réussies soit dit en passant). Certes mais il ne suffit pas de répéter à l’envi le terme de « (cyber)terroriste » pour interpeller le spectateur. Car autant la première moitié, à savoir la traque du super-hacker (l’appellation de Puppet Master a été abandonné ici), parvient encore à peu près à tenir la route, autant la seconde s’effrite peu à peu dès lors que le récit pénètre de plus en plus dans l’intimité de son héroïne. À mesure que progressent les recherches de cette « créature » sur ses origines et, in fine, sa place en ce bas-monde, c’est ce Ghost in the Shell 2017 tout entier qui se met à bugger, se heurtant alors au thème séculaire de l’identité humaine, a fortiori à l’aune d’un nouveau millénaire de plus en plus « digitalisé », que l’on trouvait déjà dans des chefs-d’œuvre fondateurs tels que le Métropolis (1927) de Fritz Lang ou encore le Blade Runner (1984) de Ridley Scott et notamment le personnage de Rachel (Sean Young) et de ses souvenirs d’enfance fabriqués de toutes pièces.

Dès lors, nous jetterons un voile pudique sur ce plan final à très forte connotation biblique façon Adam et Ève au pied d’un arbre (de vie ?) là où la symbolique de l’arbre de l’évolution humaine entr’aperçu dans l’adaptation d’Oshii appelait à des considérations techno-philosophiques autrement plus vastes et fort à propos. Et ne parlons même pas ici des accointances entre politiciens et complexe militaro-industriel désormais réduites à la portion congrue. C’est là toute la différence entre les œuvres, visionnaires et intemporelles sus-citées, et ce Ghost in the Shell 2017 qui semble totalement dépassé par ses thématiques et son sujet. Un peu à l’image de ce qu’en déclare Juliette Binoche : « La science-fiction n’est pas mon truc mais mes enfants m’ont incitée à faire le film. Quand j’ai lu le scénario la première fois, je n’ai rien compris, parce qu’il s’agit d’un monde imbriqué dans un autre ». Et si la comédienne française semble effectivement un brin paumée au milieu de tout cela, peu aidée il est vrai par son rôle bien trop stéréotypée de la scientifique qui se prend d’affection pour sa créature, il sera en revanche beaucoup plus difficile de trouver à redire sur l’interprète de l’héroïne. Nous écartons au passage la controverse autour du prétendu whitewashing du casting, polémique absconse s’il en est qui omet au passage de jeter un coup d’œil dans le rétro sur des décennies de mangas, aussi bien papiers qu’animés, aux faciès nettement plus « occidentalisés » qu’asiatiques, pour nous en tenir aux déclarations de Mamoru Oshii : « Le Major possède deux facettes : l’une est sans concession et combative, l’autre est rongée par un sentiment d’insécurité. Elle n’est pas entièrement humaine sans être totalement un robot non plus. Scarlett sait faire passer toute une myriade d’émotions dans son regard. Elle est extrêmement proche de la vision de départ que je me faisais du personnage. Le rôle lui va comme un gant et personne d’autre qu’elle n’aurait pu le jouer ». Pour le coup, on plussoie à 200%. Ce n’est en effet pas tant par sa morphologie ou encore sa coupe de cheveux que par sa gestuelle aux légers accents « robotiques » et toute la palette d’émotions de son visage que Scarlett Johansson parvient à retranscrire avec une certaine justesse les interrogations de ce major Motoko Kusanagi, un peu « Lost in translation » quelque part entre l’humain et la machine. In fine, c’est assurément elle qui, portant le film sur ses épaules, parvient à le sauver, à tout le moins en partie, du plantage intégral. Même s’il conviendra de reconnaître que sa relation avec Batou fonctionne elle-aussi plutôt bien tandis que Takeshi Kitano (par ailleurs le seul protagoniste à s’exprimer intégralement en japonais) a lui aussi droit à quelques scènes et autres répliques qui valent le détour (« On n’envoie pas un lapin chasser un renard »). Méconnaissable, Michael Pitt force un peu trop le trait mais, à l’image du docteur interprété par notre Juliette Binoche nationale, pareille emphase est là encore directement liée au personnage.

Outre l’actrice principale, que reste-t-il alors à sauver de cette adaptation live de Ghost in the Shell nous direz-vous ? La B.O. de Clint Mansell (collaborateur récurrent de Darren Aronofsky) qui, tout en reprenant certaines intonations du score de Kenji Kawai, parvient à créer une ambiance musicale plutôt réussie tandis que la mise en scène s’en sort quant à elle avec les honneurs. Avec un seul long-métrage à son actif, le très moyen Blanche-Neige et le chasseur (2012), Rupert Sanders sait à peu près tenir une caméra. Lorsque celui-ci rejoignit le projet en janvier 2014, il composa un photomontage d’une centaine de pages illustrant sa vision du film : « Je voulais revenir à l’univers d’origine de Ghost in the Shell. Le langage visuel du manga a vraiment marqué mon imagination et j’ai donc utilisé de nombreuses images du livre dans ce montage-collage de l’histoire ». Mais pour le coup, nous aurions bien volontiers préféré voir derrière la caméra des réalisateurs de la trempe des Wachowski dont le Matrix (1999) constitue assurément à date la dernière déclinaison à grand spectacle la plus marquante qu’il nous ait été donné de voir en matière d’univers cyberpunk. Visiblement bluffés par le résultat et notamment la contribution du très respectable et respecté studio Weta Workshop, certains trouvent que cette relecture 2017 donne un coup de vieux (cf. 21ème minute de la vidéo) au premier Ghost in the Shell. Dans un registre moins clinquant et moins blockbuster, Ex Machina (2014) de Alex Garland et Morgane (2016) de Luke Scott, fils de Ridley, valent toutefois largement plus le détour dans la réflexion qu’ils proposent. Deux films passés quasiment inaperçus en salles (80 000 entrées France) là où les ambitions publiques de ce nouveau Ghost in the Shell s’annoncent démesurées, le film étant de surcroît classé PG-13 aux États-Unis histoire de ratisser au plus large (cachez ces seins et autres chairs ensanglantées que je ne saurais voir !). Peu importe le sort que lui réservera le public en salles, cette version 2017 est, avant même sa sortie, déjà bien obsolète pour marquer aussi durablement les esprits que les chefs-d’œuvre qui l’ont précédé, à commencer par le joyau signé Mamoru Oshii. Tout ceci nous fait désormais craindre le pire quant à l’adaptation, en projet depuis des années à Hollywood, de l’autre manga mythique qu’est Akira.

Ghost in the Shell (2017) de Rupert Sanders – 1h46 (Paramount Pictures France) – 29 mars 2017

Résumé : Le Major est une humaine unique en son genre : sauvée d’un terrible accident et dotée de capacités cybernétiques, elle est devenue un agent à la tête d’une unité d’élite, chargée de mettre les plus dangereux criminels hors d’état de nuire. Face à une menace d’un nouveau genre qui permet de pirater et de contrôler les esprits, le Major est la seule capable de l’anéantir. Alors qu’elle s’apprête à affronter ce nouvel ennemi, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, elle lui a été volée. Rien ne l’arrêtera dans sa recherche de vérité sur son passé : il lui faut désormais trouver les responsables et les empêcher de recommencer avec d’autres.

Note : 2,5/5

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