Faute d'amour - Cannes 2017 - Compet

Faute d’amour de Andrey Zvyagintsev [Cannes 2017 – Compétition officielle]

Cela fait désormais 14 ans et 5 films que Zvyagintsev est le meilleur réalisateur russe de sa génération. Ce n’est pas ce nouvel opus qui va changer la donne. Comme son précédent film LéviathanFaute d’amour commence par une succession de plans fixes sur un milieu aquatique mais nulle déferlante ou colère divine cette fois. Au contraire, c’est à quelque chose de beaucoup plus calme que l’on a affaire, de plus mort également. Une forêt drapée de neige, perdue entre une ville lointaine semblable à mille autres, des branchages noirs, crispés et leur reflet verdâtre. Surplombant ces paysages vides, de vagues notes au piano, de plus en plus fortes, créent une tension à partir de rien avant de l’évacuer dans les bruits de tous les jours. Dès le début Zvyagintsev impose un formalisme ténébreux, macabre mais bien moins clinique qu’un Haneke par exemple. Plus charnel également. Et c’est peut-être cette chair et la manière douce et brutale dont il l’expose, en opposition avec les dialogues, qui impose une autre idée de la violence.

Faute d'amour - Affiche Cannes 2017

Une fois encore chez le cinéaste, le rapport au monde, à la nature, à l’eau, vient éclairer un drame familial qui aurait pu être banal, une implosion sentimentale et morale fulgurante et accentuer une fêlure irréparable et éternelle. Il faut voir cette séquence dérangeante où deux parents sur le point de divorcer vont toute une nuit chez leur amant respectif. Ils font l’amour de manière douce et intense, avant de discuter comme si leur enfant oublié, rejeté, dont les larmes dans le noir d’une chambre hanteront durablement les mémoires, était un objet parmi d’autre. Et la mère de boire un verre de vin et d’expliquer à son nouveau compagnon qu’elle n’a jamais aimé son fils ou quiconque avant de rire ensemble qu’elle serait un monstre. Et le fils de disparaître.

Toute communication est rompue dans cette Russie perdue entre l’absurde fin du monde maïa et la sérieuse crise ukrainienne, les deux traités au même niveau. Et le film devient un subtil miroir de son époque. Il faut se rendre compte de ces moments, anodins mais bien présents, inutiles en apparence, où les écrans interviennent. L’amour via un selfie au restaurant, cette fille qui dit à son père qu’elle peut rester à 5000kms de lui puisqu’ils ont skype, l’enfant qui n’a d’amis quasiment qu’en ligne, les téléphones qui restent clos et monodirectionnels, ces images insipides prises sur un mobile au lieu de vivre l’instant, cette femme qui, selon son gendre, « ne parle qu’à sa télé », ces caméras de surveillance qui restent muettes. Jusqu’au remerciement à Instagram au générique. Et puis, ces personnages qui ne peuvent s’exprimer sans se disputer, qui ne connaissent même pas leur enfant. Que ce soit directement ou bien au détour d’un panoramique qui bifurque sur des individus qui n’ont rien à faire dans l’histoire – chacun peut aujourd’hui se greffer quasi anonymement à une discussion après tout – se pose un problème de communication. Porte ouverte sur la grande vacuité du monde où les individus ne peuvent que finir brisés, séparés, désunis. Et ce qui est beau, c’est que jamais cet élément n’est appuyé. Il est juste là, naturellement, s’offrant à nous si on accepte de le voir. Et ce n’est pas une évidence puisque nombreux sont les spectateurs eux-mêmes enfermés dans cette sphère et qui ne verront probablement qu’un élément très quotidien.

À l’aide de cadrages d’une extrême précision, de déplacements de corps à la fois naturels et qu’on devine chorégraphiés, de quelques mouvements de caméra, toujours perceptibles malgré leur finesse, Zvyagintsev pose un décor ambivalent et apporte une dimension seconde à la psychologie des protagonistes. Les lumières, tantôt très claires, tantôt trop sombres, avec de rares flashs ou tâches colorés qui envahissent l’écran n’en finissent jamais de nous rappeler qu’ils sont perdus dans un no man’s land entre leur extérieur superficiel et leur monde intérieur incertain. La recherche de l’enfant devient une sorte de gouffre abyssal. Il ressoude des individus et affiche l’impuissance des pouvoirs publics, mais pour aboutir à quoi sinon rien ? Le père et la mère ne portent plus, comme dans Léviathan, le poids du monde sur leurs épaules puisqu’ils sont comme ailleurs, détachés d’un réel auquel ils ne réussiront plus à se greffer…

Zvyagintsev s’est dit inspiré par Bergman. On y a plutôt ressenti le Dekalog 1 de Kieślowki. En tou cas, rarement film, d’une lenteur exacerbée et d’une cruauté latente, n’aura aussi bien porté son titre français, au double sens intelligent : Faute d’amour.

Faute d'amour - Cannes 2017 - Compet

Faute d’amour (Nelyubov – 2017) de Andrey Zvyagintsev – 2h07 (Pyramide Distribution) – 20 septembre 2017

Résumé : Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Note : 4,5/5

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