Mother ! - Image une critique

Mother ! : Modes et Travaux

Bon bon bon, par où commencer cette petite bafouille censée rendre compte du dernier Aronofsky. Ben oui vous savez, le gars à qui l’on doit récemment l’indigeste Noé mais aussi le sublime Black Swan. On notera d’ailleurs que l’affiche mentionne bien ce dernier au détriment de l’autre. Pas folle la ruche des marketteux chez Paramount. Mais encore, me direz-vous avec justesse. Peut-on résumer la filmo de ce cinéaste à ces deux seuls longs-métrages ? Il va sans dire que non. Mais ils dénotent tout de même une sorte de va-et-vient sensuel en forme de ressac plus ou moins clivant qui s’est manifesté à plusieurs reprises. Ainsi, on peut détester The Fountain  et adorer The Wrestler (le contraire est jouable mais reste du domaine de quelques cinglés). Ou encore rester dubitatif devant Pi, son premier long, et s’extasier encore et toujours à la vision de Requiem for a Dream. On ne sait si en balançant ces quelques aphorismes, on esquisse un semblant de contour quant au pedigree du bonhomme, mais ce qui est certain c’est que ce Mother ! semble vouloir repeindre du sol au plafond une bâtisse filmique pour le moins atypique et qui au passage devient une denrée rare dans la production cinoche contemporaine.

Mother ! - Affiche France

Je me souviens d’une fin de projection au C.I.D. de Deauville en plein milieu du festival du même nom quand celui-ci n’avait déjà certes plus sa splendeur d’antan mais quand il n’était pas encore ce bateau fantôme imbu de lui-même qu’il est devenu. J’étais sous le choc, tétanisé et au bord des larmes. Les lumières se rallument et là je me rendis compte que l’immense salle était quasi vide. Encore dans un état second, je n’étais pas certain qu’elle le fut ainsi depuis le début du film ou que les spectateurs n’avaient pas attendu la fin du générique pour se faire la malle. C’est là que je remarquais quelques rangs derrière moi trois personnes toutes aussi hébétées que moi parlant anglais entre eux. Mon âme de concierge reprenant le dessus, je compris très vite qu’il s’agissait là du réal et de deux potes ayant bossé sur le film. Réal dont je n’avais pas retenu le nom et dont je connaissais encore moins la trogne. Marchant furieusement vers eux, je déclamais alors dans un anglais parfait (je confirme oui) toute mon admiration pour le truc de dingue que je venais de voir. Un machin en noir et blanc qui parlait d’un gars sur le point de découvrir une formule mathématique à même de révolutionner l’humanité sur une musique à faire ployer les esgourdes.

On ne saurait affirmer (a y est, on a remisé le « je ») si Darren Aronofsky se souvient encore de cette projection catastrophique de Pi (aucun applaudissement et un seul quidam donc venu l’assommer de sa logorrhée de dingo transi), mais à l’évidence cela ne l’a pas empêché de tracer sa route. Et quelle route. Et quelque part Mother ! qui a au demeurant subi un accueil au mieux condescendant au sein de ce même festival en cette rentrée 2017, semble boucler un cycle. Ou mieux, en démarrer un nouveau (autant ne pas trop se mouiller). Dans le sens où si Aronofsky propose un cinéma de plus en plus mature, ses thématiques, ses obsessions mais aussi sa manière de filmer ne sont pas si éloignées que cela de ce qu’il proposait déjà avec Pi. Mais autant avec son premier long, le coup de bambou était impossible à éviter (pour le meilleur et pour le pire), autant ici on voit venir la chose dès les premières images.

Car on le sait, le cinéma d’Aronofsky est en grande partie composé de matières brutes. De celles que l’on ressent au plus profond de sa chair. Et cela passe d’abord par une image viscérale pour ne pas dire organique, descendance directe du Videodrome de Cronenberg. Et cela passe ensuite par une bande son et une musique qui vrillent les tympans, les sens et soulèvent jusqu’aux poils du cul par ses basses de malade. Et ce même si Clint Mansell n’est pour la première fois pas de la partie, on est donc ici en terrain connu et à peine miné. C’est que Mother ! est en plus une nouvelle allégorie on ne peut plus linéaire prise cette fois-ci sous l’angle du Home Invasion. Bon ok, on reprend.

La maison totalement retapée au sein d’une sorte de No Man’s Land par une Jennifer Lawrence dont on a bien du mal aujourd’hui à ne pas avoir en tête les photos « coquines » qui ont fuitées sur le web, symbolise notre Terre. Javier Bardem qui joue son mari et dont on imagine qu’il doit avoir bien du mal à ne pas avoir en tête ces mêmes photos « coquines » (il suffit de mater le regard concupiscent de la bête lors du premier bisou de cinéma) s’attribue quant à lui cette humanité éructante et triomphante qui viole un à un tous les commandements jusqu’à cette Terre tel Robinson Crusoé seul sur son île déserte dans la version de Michel Tournier. Et quand arrive les premiers invités non souhaités, et bien la chienlit peut débuter. Voilà. C’est ça Mother !, un condensé totalement déjanté du cinéma d’Aronofsky mais qui ne surprend pas quand on ne connaît que trop bien le parcours du cinéaste. Non que dans l’absolu cela dénature plus que cela la folie sauvage et singulière du film, mais disons qu’elle en adoucit forcément les angles et laisse quelque peu sur sa faim.

Mother ! dénote sans conteste dans la production ambiante et fait montre de la liberté totale acquise par un cinéaste dans un business où rien ne peut plus être laissé au hasard. Mais c’est là tout le paradoxe artificiel de Mother !. Être en apparence en déphasage total avec les canons du moment tout en usant et abusant de ce qui a fait jusqu’ici la patte du réalisateur. On appelle ça une folle entreprise totalement maîtrisée. C’est ce qui force l’admiration. Mais une admiration polie.

Ps : Nous remercions Flavien Bellevue pour son apport essentiel ici (le titre Modes  & Travaux, c’est de lui) et Julien Munoz pour son décryptage du film effectué à l’issue de la projection de presse (le ciel, la terre et ta mère, tout ça tout ça…). Sans eux, la rédaction de ce beau texte n’aurait même pas pu être envisageable.

Mother ! (2017) de Darren Aronofsky – 2h02 (Paramount) – 13 septembre 2017

Résumé : Un couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité.

Note : 3/5

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