Okja - Image une Cannes 2017

Cannes 2017 : Jour 3 – Netflix et l’Iran

Répandez la bonne parole...

Difficile de savoir si le festival organise son calendrier en fonction des événements internationaux mais Cannes se trouve encore lié à l’actualité. Alors que les élections sont très attendues en Iran, avec la peur que soit élu un président fondamentaliste, ce troisième jour cannois aura été iranien. En effet, trois longs-métrages de cinéastes originaires directement ou indirectement de ce pays ont été présentés.

Seul un quatrième, qui sera diffusé demain (aujourd’hui donc / Note de Sandy Gillet qui adore caviarder les articles des petits copains)  à la Semaine de la critique, nous échappe pour le moment : Tehran Taboo d’Ali Zoozandeh, un long-métrage d’animation dont les premières images rappellent l’esthétique de Valse avec Bachir. Évidemment, on en reparlera. Aujourd’hui (donc hier / NDSG, oui je sais…), on a commencé par le film d’ouverture de l’ACID, Avant la fin de l’été de Maryam Goormaghtigh, avant de courir à Un certain regard et découvrir Un homme intègre, le nouvel opus de Mohammad Rasoulof, un habitué de la compétition, puis de terminer par une séance spéciale, They d’Anahita Ghazvinizadeh.

Netflix

Entre temps, on aura appris au détour d’une conférence de presse que Shia Lebeouf allait interpréter John McEnroe dans un film suédois (c’est du réchauffé ton truc. Cela fait une plombe que c’est dans les tuyaux. Y a même une photo qui a fait le tour du web en octobre dernier, sans parler du teaser qui vient de tomber / NDSG). C’est le genre d’informations qui nous font regretter ce type d’événement tant on aimerait qu’elle reste confidentielle même longtemps après la sortie des films. Et si on a vu et adoré Jupiter’s Moon de Kornél Mundruczo (on reviendra dessus longuement demain), on a échappé à Okja de Bong Joon Ho et à son incontournable polémique Netflix.

Déjà avant le festival, Netflix était devenu synonyme de concentré de la peste et du choléra. Aujourd’hui (hier donc / Pfff) il était sur toutes les lèvres et dans toutes les gorges déployées des professionnels français qui hurlaient l’assassinat du cinéma. Les étrangers par contre ne semblent pas comprendre le problème, ne connaissant qu’à moitié le système de financement lié au CNC et l’amour que la France porte à ses salles.

Bien sûr, la sortie sur grand écran ne devrait jamais être sacrifiée. L’argent récolté par les entrées participe grandement aux divers soutiens au cinéma et un film ne se vivra jamais de la même manière seul derrière un écran d’ordinateur que dans une salle avec mangeurs de pop-corn à ses côtés (oui bon Mister Nico, on peut aussi avoir du lourd chez soi avec écran géant et tutti quanti et des amis triés sur le volet qui auront bouffé, pissé et rotototé avant le film / NDSG). La chose est d’autant plus logique pour les films cannois que ce festival est un rendez-vous professionnel où sont conviés distributeurs et directeurs de salles. En même temps, il reste ridicule que la plateforme doive attendre trois ans avant d’être autorisée à diffuser un film qu’elle a produit, que le reste du monde dispose et qu’en trois clics tout un chacun peut pirater. Certes c’est illégal et très très très très (puissance mille) mal mais depuis des millénaires, le malin hante notre civilisation décadente… (hum, on s’égare).

Okja - Netflix - Cannes 2017

Du coup, le syndicat des exploitants refusait de délivrer des invitations à leurs adhérents. De manière ironique, c’est Okja qui a connu le premier raté technique avec une image diffusée au mauvais format. Erreur, sabotage, attentat, hasard ou coïncidence ? – faire du Lelouch à Cannes est toujours un grand plaisir. Impossible à dire et très franchement, on s’en moque un peu. Et puis, à l’issue de la projection, le film a reçu une standing ovation de plusieurs minutes. Dimanche, le second opus Netflix de la compétition sera à son tour dans l’arène. Vu le dernier Baumbach avec Ben Stiller et sans Greta Gerwig (Mistress America ! Oui, on est bien d’accord / NDSG), on s’en passera et du reste du scandale aussi.

Un homme intègre - Cannes 2017

Heureusement, on a Mohammad Rasoulof ! (admirez la transition Mesdames et mesdames / NDSG) Un homme intègre (distribué prochainement par ARP Sélection) est réussi sur le plan de la réalisation comme de l’écriture. Dans le Nord de l’Iran, un pisciculteur en difficulté financière est aux prises avec son voisin et une société qui veut absolument racheter son domaine. Certes, on devine le nouveau film social iranien comme les festivals nous en offrent beaucoup mais celui-là change quelque peu. Il ne s’agit pas de montrer aux occidentaux des problèmes (en partie) résolus chez eux et auxquels l’Iran se confronte toujours à cause du régime. Au contraire, on a plutôt le point de vue iranien sur un problème universel, auquel tout pays gangréné par un rapport nuisible à l’argent ne pourra trouver de solutions. Le film met un homme fier et droit aux prises avec une société corrompue, des puissants dominateurs et des institutions soumises qui laissent tout passer contre un pot-de-vin. Comme le signale sa femme dans un moment d’un rare cynisme : « Les hommes créent souvent des problèmes que seule l’intelligence des femmes peut résoudre. », et c’est bien une histoire d’hommes qui ne laisse pas les femmes s’exprimer. La construction du récit est impeccable, avec un découpage subtil, lié aux moments où le protagoniste s’enfuit dans une caverne, loin du regard des gens, pour réfléchir, nager, boire, être seul. De même, la mise en scène plongée entre réalisme brut et force tragique maîtrisée, est intéressante notamment au niveau des éclairages, du rapport à la ville et à la nature et à la manière dont le cinéaste cadre ses personnages et joue sur les liens, séparations et tension à l’aide de mécanismes simples.

Rasoulof fût, avec Jafar Panahi, l’un des réalisateurs longtemps inquiété par le régime. Il est resté dans son pays et n’a jamais cessé de tourner et de prendre position contre les fléaux qui le hantent. Les réalisatrices des deux autres films ont un parcours totalement différent. C’est d’abord une idée du déracinement, des retrouvailles, du rapport à l’autre et à soi qu’elles semblent filmer. Face à Un homme intègre, They et Avant la fin de l’été sont deux premiers films. Anahita Ghazvinizadeh, née à Téhéran vit et tourne aux États-Unis. Maryam Goormaghtigh, née en Suisse est iranienne par sa mère. Toutes deux proposent, directement ou indirectement, leur regard sur un pays lointain.

They - Cannes 2017They de Anahita Ghazvinizadeh

Film américain, They traverse la question du genre à travers le personnage de J. Pas un prénom mais une lettre qui le ou la désigne encore dans son ambiguïté. C’est un pré-adolescent, garçon-fille, qui se sent mal dans son corps. Un médicament stoppait jusque-là sa croissance de manière temporaire afin de le faire réfléchir mais il va devoir l’arrêter, faire un choix. Il est à la croisée des chemins : enfant/adolescent, garçon/fille. Il est aussi au centre d’un couple qui veille sur lui pendant tout le film : sa sœur, une artiste toujours en déplacement, qui hésite à se fixer et son compagnon, un immigré iranien pas encore totalement installé puisqu’il voudrait revoir ses parents malades mais dont il sait que tout retour au pays pourrait être définitif. Tous sont dans le même état d’esprit : sûr de la suite mais malgré tout un peu confus. They c’est à la fois une manière de désigner J., un pronom indéfini mais aussi une façon de les mettre ensemble. C’est pour la cinéaste une manière de peut-être réfléchir à ces moments de transition.

Mais loin d’en faire un pensum sur le genre, un film manifeste ou une œuvre politique, Anahita Ghazvinizadeh charge son film d’une douce et tendre poésie bienveillante et bienvenue. Le regard de J. est fatigué mais les autres l’acceptent. Et cela devient une œuvre autour de la famille, du lien, de la manière dont on regarde autrui et dont il nous regarde. Il ne se passe pas grand-chose dans le film mais c’est beau. Même cette séquence, un peu longue, dans la famille iranienne est importante car elle définit les personnages vis-à-vis d’une culture autre et elle rapproche la réalisatrice du pays qu’elle a dû quitter. Manière encore de convoquer le retour aux sources et à son for intérieur. They est un vrai film de cinéaste même s’il possède les quelques travers du premier long sur lequel on expérimente à tâtons. Aux fulgurances formelles succèdent des moments plus banals – encore un entre deux. Au final, on a parfois l’impression de se retrouver esthétiquement dans une version douce et féminine de Shane Carruth (même si elle ose moins). Et ce n’est pas désagréable !

Avant la fin de l'été - Affiche Cannes 2017

Nulle nostalgie dans Avant la fin de l’été (que le distributeur Shellac vient juste d’acquérir) de Maryam Goormaghtigh. Son film fait état d’une relation avec des racines perdues qu’elle cherche à retrouver. Proposé comme un documentaire mais à la limite de la fiction, il suit trois iraniens dans un road movie singulier qui part de Paris pour le sud de la France aux paysages qui ressemblent au Nord de l’Iran. Là déjà, il se situe entre deux mondes, à la frontière de deux univers géographiques, deux formes cinématographiques. Comme dans They, la cinéaste filme la transition.

Ce voyage doit servir à convaincre l’un d’entre eux, qui veut retourner dans son pays natal car ses études sont terminées, de rester en France. La réalisatrice avait rencontré plusieurs années auparavant ses trois anti-héros qu’elle a commencé à filmer, sans trop savoir où aller. Avec eux, elle a d’ailleurs appris le farsi qui est au demeurant la langue du film. Son documentaire a été fait dans l’urgence en apprenant la possibilité du véritable départ de cet ami qui a toujours eu du mal à s’adapter. Elle tourne avec une équipe minimale, sans même un ingénieur du son. Elle, eux, une voiture d’occasion et peu de moyens.

C’est justement tout l’intérêt du film qui ne cache pas quelques influences lorgnant autour de Raymond Depardon. Si certains éléments sont plus ou moins prévus – la rencontre avec les deux filles, l’itinéraire, tout est improvisé, rien n’est calculé même les disputes ou les sentiments. Nul doute que les qualités de photographes de Maryam Goormaghtigh ont pu l’aider à tourner rapidement et à cadrer de manière à imposer un style visuel indéniable avec ses jeux sur les couleurs chaudes et froides des vêtements et des paysages. Ou encore dans la manière d’appréhender le rapport au groupe et à la solitude d’individus, souvent positionnés plein centre à l’écran, de dos, de face, de profil, comme pour dessiner leur portrait.

Elle va se balader dans une France rarement montrée, celle des gens ordinaires. Villages, campings, fêtes foraines, traditions populaires. Une France de gens ni pauvres ni riches. Et cette vision, qui est celle qu’elle a toujours connue, se mêle à celle de l’Iran dont elle retrouve des bribes avec ces trois hommes, de la musique et des images du désert. Eux parlent de leur terre natale, du rapport ambivalent qu’ils entretiennent avec elle et avec la France, avec ces mots très forts : « Je préfère celui que je suis devenu ici mais je me sens plus heureux là-bas. » Si partir c’est mourir un peu, c’est surtout renaître ailleurs. Et disposer d’un bagage plus vaste, une double culture. À un moment, le trio se réfère à un ouvrage du poète persan Hafez dont ils piochent un vers au hasard pour savoir comment agir face à une situation donnée. Cela fait partie de leur quotidien, du quotidien du film, peut-être un peu une métaphore de la manière dont il a été pensé, créé avec un mélange d’humour et de réflexion intérieure, un peu de malice, et beaucoup de poésie.

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