Tesnota - Image une Cannes 2017

Cannes 2017 : Jour 9 – Famille je vous hais

La fin du festival de Cannes commence à se faire sentir. Pas tant par le bruit des ronflements dans les salles que par les premiers prix distribués. Cela a commencé hier par ceux de la Semaine de la critique. Le grand prix a été attribué à Makala d’Emmanuel Gras qui le mérite amplement. Gabriel et la Montagne a quant-à-lui remporté deux récompenses : le prix de la révélation et celui de la fondation Gan pour la diffusion. Enfin Lea Mylsius, dont le moyen-métrage L’Île jaune avait déjà été remarqué, a remporté le prix SACD pour Ava. Et qui dit clôture dit film de clôture. Découvert cette année à Sundance, c’est un excellent film indépendant, hommage au cinéma fauché, qui a terminé cette Semaine riche : Brigsby Bear de Dave McCary, une histoire avec Mark Hamill et un ours en peluche géant. Le programme de la journée étant important, nous en reparlerons demain.

Après la guerre - Affiche Cannes 2017

Aujourd’hui, ce sera un petit tour par Un certain regard avec quatre films qui mettent la famille en valeur. Thème éternel, celui-ci a d’abord traité sous l’angle politique dans Après la guerre d’Annarita Zambrano et El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre. Le premier se déroule entre l’Italie et la France et part d’éléments réels pour parler d’un personnage fictif mais réaliste : la fin, en 2002, de la doctrine Mitterrand lancée en 1985 qui visait à ne pas extrader les militants d’extrême gauche italiens réfugiés en France et ayant rompu les liens avec leur passif terroriste. Alors que vers 2002, à Bologne, une loi travail – tiens donc ! – préoccupe les plus jeunes, une personnalité se fait tuer par un militant et le gouvernement veut faire arrêter un italien vivant en France depuis les années 1980 pouvant être lié à ce meurtre. Sous couvert de politique, c’est l’histoire d’une famille coupée en deux qui est racontée. D’une part, un père en fuite avec sa fille. D’autre part, la sœur de cet homme et son mari, devenu procureur qui a du mal à gravir les échelons à cause de son beau-frère.

Le film montre les travers de cet ancien militant, qui a toujours voulu couper tous les liens avec l’Italie, au point de ne même pas faire apprendre l’italien à sa fille. Suite à cette nouvelle loi, il repart sur les routes, se cache et l’entraine avec lui alors qu’elle n’a rien à voir avec cette histoire. Elle a une vie à mener et elle s’en retrouve, d’un jour à l’autre, dépossédée. La réalisatrice décrit cet homme, au physique d’ogre gentil, à travers son côté égoïste. Mais elle dresse en premier lieu le portrait d’une adolescente qui voudrait être d’autant plus libre qu’elle ne devrait pas subir les problèmes de son père. Un peu comme le procureur Italien, elle est un dommage collatéral et voudrait retrouver sa place. Le problème d’Après la guerre est peut-être qu’on a du mal à comprendre où Annarita Zambrano veut en venir, ce qu’elle cherche à dire d’autre que : « Tuer ce n’est pas bien ». Sans chercher à véritablement prendre parti, en cumulant maladroitement moments familiaux et politiques, et en aboutissant à un final d’une grande platitude, on ne peut que se dire, malgré une jolie réalisation : tout ça pour ça ?

El Presidente (La Cordillera) - Affiche Cannes 2017

Explorant les mêmes thématiques familiales et politiques, El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre est très différent et se rapprocherait plutôt d’un House of Cards argentino-chilien. Mitre a d’abord commencé comme scénariste pour Pablo Trapero, l’un des plus importants réalisateurs sud-américains actuel. Il avait également réalisé un premier long-métrage remarqué en 2012 : El Estudiante, tourné caméra à l’épaule et déjà marqué par une forte sensibilité politique. En passant d’un étudiant de gauche révolté à un président de la République citant Marx mais plus sage, son scénario se complexifie et sa mise en scène devient plus calme. Cependant, elle conserve, par moment, quelque image déséquilibrée, évocation de son précédent film.

Comme dans la série américaine, El Presidente (La Cordillera) nous fait pénétrer dans les arcanes de la vie d’un homme d’État à un moment clé de son mandat. Cette fois il s’agit d’un congrès international qui pourrait changer l’histoire du continent. On assiste aux discussions, aux réunions, aux problèmes quotidiens et aux crises internes. Mais le film est équitablement partagé entre vie familiale / intime et vie politique dans des moments étranges car quasi schizophrènes. Difficile de reconnaître le père de famille de l’homme public. Mais cette double personnalité parfaitement contenue explose dans le personnage de sa fille qui souffre de problèmes psychiatriques sérieux. L’histoire familiale apporte au récit un second souffle aux limites du fantastique dans cet univers en apparence brut, très contrôlé et sérieux.

Sans chercher à apporter un message quelconque, le film est bien écrit et formellement magnifique. Situé dans un paysage de montagne pratiquement coupé du monde, dans un hôtel qui pourra rappeler celui de Shining mais en moins angoissant. Certaines séquences, comme les moments d’hypnose, sont de vraies réussites. Seul problème : on ressort du film terriblement frustré. Le récit s’interrompt assez brutalement comme au milieu de quelque chose, comme à la fin d’un épisode de série. Du coup, on attend une suite, qui n’arrivera probablement jamais…

Parmi les films de la compétition Un certain regard, l’autre versant familial est, par contre, beaucoup plus dur et personnel. Centré, comme dans Après la guerre, sur des adolescentes, il met d’abord en scène des jeunes femmes touchées par des injustices. Le premier, Les Filles d’Avril, est mexicain et réalisé par le déjà confirmé Michel Franco. Le second, Tesnota, est russe, tourné par Kantemir Balagov au fin fond de son pays natal, dans le nord caucasien.

Les Filles d'avril - Affiche Cannes 2017

Les Filles d’Avril est le troisième long-métrage de Franco présenté à Cannes. Bien moins radical dans son style que Cronic, il n’en est pas moins dur et sobre. Il suit Valeria, 17 ans et enceinte. Le père de l’enfant a le même âge et tous les deux veulent le garder et l’élever. Valeria vit chez sa sœur, bien plus âgée que sa mère a eu lorsqu’elle était également adolescente. Mais, comme ce sera aussi le cas dans Tesnota – Une vie à l’étroit, on a l’impression que les cinéastes utilisent leur film pour régler des problèmes avec leur mère. Si les adolescentes sont toujours courageuses, magnifiées dans un désir logique d’émancipation et de liberté, les mères sont tout le contraire. Et les hommes ne sont d’ailleurs guère mieux.

Valeria et son compagnon assument parfaitement l’enfant même si évidemment, ils rencontrent quelques problèmes au début. Pendant ce temps, la grande sœur, mal dans sa peau, s’efface littéralement du film et la mère monstrueuse prend le dessus. Elle n’accepte pas – peut-être une peur de vieillir – que sa fille puisse avoir un enfant, qu’elle va conserver à ses côtés et kidnapper tout en séduisant le jeune père. Le cinéaste réussit à produire un film assez étouffant émotionnellement et à amener, à l’aide d’une mise en scène réaliste, simple, dépourvue d’artifice, une empathie totale pour la protagoniste. Celle-ci devient, la faute à sa mère et au jeune homme manipulé, de plus en plus traumatisée et on sent petit à petit venir ce qui doit venir.

Tesnota - Affiche

Comme on l’a dit, Tesnota possède quelques points communs avec Les Filles d’Avril dans la difficile relation enfant/parent mais il s’en écarte tout de suite pour proposer une œuvre bien plus radicale esthétiquement et différente dans le ton. Et le réalisateur russe, qui signe ici son premier long-métrage, réussit un tour de force magnifique. Tesnota est l’une des œuvres les plus abouties qu’on ait vue pendant le festival. Scénaristiquement, Balagov, qui vient de Nalchik où enseigne Alexandre Sokourov, travaille les communautarismes et fondamentalismes en montrant leurs travers. Ici ce sont les juifs et les kabardes. Les codes moraux et sociaux désuets privent les plus jeunes de leur liberté, répriment leurs rêves et les mettent aux mains de familles qui font office de prison à perpétuité et de comportements nécessaires auxquels ils doivent se soumettre.

Le film est inspiré d’un fait divers ayant eu lieu à la fin des années 1990. Deux jeunes juifs ont été kidnappés le soir de leurs fiançailles. Leurs familles, pauvres, peuvent difficilement payer la rançon. Forcément, les comportements se révèlent et des tensions naissent jusqu’à aboutir à une déflagration totale de la cellule familiale. D’autant plus que la protagoniste, la sœur de l’un des deux kidnappés, est amoureuse d’un kabarde, ce qui est mal vu d’un côté comme de l’autre. Le film joue sur ces dissensions, ce désir de liberté et d’émancipation en dehors d’une famille étouffante, voire tyrannique du côté maternel. Et si Tesnota est réussi c’est qu’il concentre cette crise dans un exercice formel impressionnant qui commence dès le générique du début. Filmé en 1.33, presque un carré, l’écran participe à la sensation d’enfermement de la jeune femme dans des lieux étroits et une communauté hypocrite. À force d’être soumise à ce dictat, elle éclate et tout implose autour d’elle également.

En apparence simple, l’écran liminaire sur lequel les noms défilent est rouge et bleu. Et c’est une bataille entre ces deux couleurs qui se joue tout au long du film. Dans chaque plan, que ce soit à travers les costumes, les décors, les lumières naturelles ou artificielles, ce duo chaud et froid est amplifié, intensifié. Il frappe les yeux jusqu’à cet aveuglement abstrait final dans une boite de nuit. Complémentaires, les deux teintes agissent sans maniérisme ni symbolique quelconque. Elles sont plutôt là pour transcender une lutte perdue d’avance dans un conflit plastique qui agit comme une déflagration. Jusqu’à ce plan, presque final, où la jeune femme retrouve une forme de paix avec elle-même. On la voit alors observer un ciel qui se couche et où le rouge et le bleu s’unissent pendant qu’elle semble libérée.

Cet état de claustration dans lequel la femme lutte pour survivre est inhérent au film. Vecteur d’angoisses, de révoltes, de folie et de souffrances, il est ici parfaitement mis en valeur par un réalisateur qui dispose de peu de moyens mais d’une imagination et d’une énergie importante. Bien plus que les protagonistes eux-mêmes, c’est lui le véritable personnage principal.

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