Made in France

Made in France : Feel bad movie

L’histoire de la distribution du dernier film signé Nicolas Boukhrief est symptomatique d’un état des lieux où l’on peut affirmer que le terrorisme a déjà gagné. Il s’agit là tout de même d’un tragique paradoxe qui veut que Made in France, en voulant tenter de comprendre ce qui peut pousser des jeunes gens à passer du côté obscur de la Force, se retrouve censuré de fait en ne sortant plus au cinéma. La plupart des exploitants ont eu peur de représailles pour eux et leurs employés. Boukhrief dit comprendre. Radar Film, sa société de production, dit comprendre. Et donc le film va être disponible directement en e-Cinéma à partir du 29 janvier plutôt que de passer par la case sortie dans quelques salles militantes pour une exposition, il est vrai, forcément tronquée. Djihad 1, cinéma français 0. Autant dire que l’on va en bouffer de la comédie dans les prochaines années.

Made in France - AfficheAffiche retirée après les attentats du 13 novembre 2015

Pourtant, on ne voit pas comment Made in France peut faire peur et surtout en quoi il dépeint une quelconque réalité. Ou alors c’est que l’on a mal compris le film. Certes, Boukhrief est parti d’un sujet d’actualité brûlant. Pour le moins. Raconter une cellule djihadiste par le biais d’un journaliste d’origine musulmane qui se fait passer pour un jeune radicalisé. L’idée est donc de montrer de l’intérieur sa montée en puissance et son objectif qui est de commettre plusieurs attentats dans Paris au même  moment. Dit comme cela Made in France s’apparente dès lors à une sorte de film boule de cristal qui fait froid dans le dos puisque le tournage date de 2014. Oui mais voilà. Boukhrief affuble d’office son récit d’un vernis de film de genre qui le fait très rapidement patiner. On reconnaît en effet très vite les codes du thriller qui décrédibilise immédiatement ses ambitions alors que l’on est persuadé que le cinéaste du Convoyeur a fait ses recherches et a mené son enquête afin de ne jamais déraper. Bien entendu, il n’était pas question de livrer ici un documentaire mais peut-être de ne pas appréhender ou de traiter son histoire avec une filiation qui ne rappelle que trop les néo-polars italiens des années 70. Genre qui fut créé pour illustrer une époque où militantisme, critique sociale et Brigades rouges tenaient le haut du pavé.

Ici Boukhrief ne fait absolument pas évoluer son cinéma, se contentant d’en caricaturer les aspérités et de les faire rentrer dans sa mise en scène avec un chausse-pied. L’état des lieux qu’il se targue de mettre en abyme aurait certainement mérité plus de subtilité et d’inventivité. Et c’est ainsi qu’à l’écran on a plus affaire à des pieds nickelés (© Philippe Guedj à la sortie de la projection de presse) qui subissent en retour les conséquences de leur connerie consubstantielle, qu’à une organisation soudée et déterminée. Un peu comme si on avait sous les yeux une sorte de remake improbable des 12 Salopards d’Aldrich. Ajouter à cela que l’on voit venir le « twist » de fin gros comme une maison précédé d’incohérences scénaristiques énormes, et on pourra avoir une petite idée de ce Made in France qui dessert plus qu’autre chose la cause qu’il est censé dénoncer. En ce sens, montrer ce film en salles aurait peut-être été dangereux et criminel. Il y a en effet de quoi rire bien malgré nous et non d’y craindre une sorte d’identification à la Scarface.

Très sincèrement, cela nous fait mal d’écrire ces lignes tant le cinéma français a besoin de ce genre de films qui veuillent s’accaparer de l’instantanéité de notre monde, de notre société pour en recracher sa vérité pourvue qu’elle puisse provoquer le débat. C’est parmi toutes ses formes une de ses missions essentielles. Parmi celles qui lui donne une vitalité passionnante et régénératrice. Made in France part certainement du meilleur des postulats et de la meilleure des intentions. Il faut d’ailleurs saluer les producteurs qui ont cru en ce projet connaissant à l’avance l’adversité qu’ils allaient rencontrer pour ne serait-ce que le montrer. Mais malheureusement Made in France ne pourra se targuer de faire avancer les choses tant le traitement qu’il propose baise dans l’œuf toute idée d’un cinéma militant, politique, sociale et réflexif.  Yves Boisset, que l’on salue bien bas, restant encore à ce jour le seul qui ait réussi dans cette voie. Malheureusement.

Made in France –  de Nicolas Boukhrief – 1h35 – 29 janvier 2016 en e-Cinéma ( Pretty Pictures)

RésuméSam, journaliste indépendant, profite de sa culture musulmane pour infiltrer les milieux intégristes de la banlieue parisienne. Il se rapproche d’un groupe de quatre jeunes qui ont reçu pour mission de créer une cellule djihadiste et semer le chaos au cœur de Paris.

Note : 1/5

3 réflexions sur « Made in France : Feel bad movie »

  1. La bande-annonce de ce film policier français est bien montée, donne envie de voir le titre de référence dont l’affiche est, soit dit en passant, prémonitoire (puisque conçue en 2014 aussi, au moment de sa production, je présume ?), intelligente et spectaculaire.
    Les conditions économiques de sa distribution sont inédites mais il est possible que les droits internet, vidéo, tv et cinéma du reste du monde compensent les pertes de recettes salles cinéma France. La question étant de savoir si cette compensation aura lieu sur court, moyen ou long-terme ?

  2. Le problème c’est que les chiffres de visionnage en e-Cinéma ne sont jamais communiquées ou alors à la louche et quand c’est positif… Donc le retour sur investissement même pour un film a petit budget comme celui-ci semble très aléatoire en se coupant des salles qui impulsent quoi qu’on en dise l’envie de voir le film même plus tard en VOD et/ou en DVD…

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