Lenny - Image de Une

Lenny : Stand-Up Drama in Black & White &… Blue

Quand Bob Fosse décide de réaliser Lenny, il a une pression d’enfer sur les épaules. Pas facile en effet de passer après les 8 Oscars obtenus par Cabaret, son précédent film réalisé en 1972 et synonyme d’adoubement de l’ancien et du Nouvel Hollywood. De plus Lenny s’éloigne de son univers de prédilection et de ses racines artistiques que sont la comédie musicale qui l’a vu triompher à Broadway et dorénavant au cinéma. L’homme est de plus un angoissé profond, jamais satisfait et connu pour sa rudesse sur un tournage en particulier avec ses acteurs qu’il aime bien choisir en fonction justement de leur future soumission. Avec Lenny, la production lui a imposé un Dustin Hoffman déjà superstar dont le talent n’est plus à prouver et qui est sans cesse à la recherche de défis majeurs au sein d’un cinéma américain des années 70 en pleine ébullition. Le clash qui en découlera et bien d’autres turbulences éprouveront un tournage qui laissera des traces mais donnera un des films les plus protéiformément malades et passionnants de cette décennie.

Lenny - Affiche

Lenny est ce que l’on appellerait aujourd’hui un biopic. Mais un biopic aux ambitions visuelles et narratives assez éloignées des soupes cinématographiques que l’on nous sert de nos jours. Il y est question de Lenny Bruce, l’homme qui donna naissance au Stand-Up et qui dans les années 60 était le comique de scène le plus célèbre mais aussi le plus polémiste des États-Unis s’attirant les foudres du FBI et autres autorités locales quand il se produisait dans leur ville. Il n’était jamais en manque de provocations utilisant sur scène un langage prohibé et abordant des sujets jusque là tabous. L’homme est aussi connu pour ses abus (stupéfiants entre autre) qui auront contribué à l’envoyer vers l’au-delà plus vite que prévu. Comme le dit si bien Samuel Blumenfield (journaliste au Monde) dans son passionnant livre (comme toujours richement illustré) qui aura beaucoup inspiré ce texte et qui accompagne cette édition Blu-ray (+DVD) édité par WildSide, il s’agissait là pour Bob Fosse de se mettre en scène, de parler de lui et de voir en cet artiste qui a brûlé la vie par les deux bouts une sorte d’alter ego qu’il fallait exsuder.

Lenny - Bob FosseBob Fosse

Pour autant, Bob Fosse n’est pas à l’origine du projet. C’est Julian Barry, scénariste du film,  qui fut approché à la fin des années 60 par l’impresario de l’artiste. Martin Worth, c’est son nom, avait convaincu la famille du comique décédé d’une overdose en 1966 de lui céder les droits cinématographiques de sa vie. Il pensait en effet que Hollywood était mûr pour un film autour de cet homme qui semblait épouser de plus en plus une époque qui voyait Easy Rider crever l’écran. Julian Barry gravitait alors à Broadway (il était déjà l’auteur de plusieurs pièces) et non à Hollywood. Les deux hommes se côtoyaient dans des clubs de jazz. Barry était un fin connaisseur de cette musique mais aussi un grand admirateur de Lenny que son histoire fascinait. Il avait même eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises à l’issue de ses représentations. Des éléments qui furent décisifs pour que Worth lui confie la tâche de coucher la vie de Lenny sous la forme d’un scénario de cinéma.

Lenny - Photo de tournage avec Dustin Hoffman

Mais entre-temps un film comme Love Story triomphe au cinéma et Hollywood n’a plus que des yeux de Chimène pour les films d’amour à l’eau de rose. Qu’à cela ne tienne, Barry, qui avait terminé d’écrire le scénario, le transpose sur les planches de Broadway pour en faire une pièce à succès. Une pièce que Bob Fosse a vu et qui lui a semble-t-il donné l’envie d’en faire un film. Ça et un sketch de Lenny sur le cul de Jacky Kennedy (sic !). La collaboration entre les deux hommes n’est pas immédiate, Bob Fosse préférant dans un premier temps faire appel à un binôme de scénaristes mais qui ne donnera rien. Mais surtout elle sera très conflictuelle. Au point que Jules Barry pense aujourd’hui que ce fut plus négatif que positif pour la suite de sa carrière. C’est qu’apparemment, Bob Fosse, dépressif et toujours relié à un attaché-case bourré de médocs, n’est jamais satisfait par ce qu’on lui soumet. Et même quand cela semble convenir, remet toujours le couvert et challenge Barry le poussant sans cesse dans ses derniers retranchements pour définitivement l’épuiser. Mais Bob Fosse est un perfectionniste jusqu’au-boutiste et tient à faire de Lenny un film définitif.

Lenny - Bob FosseBob Fosse au centre et son attaché-case

Le néo cinéaste a aussi depuis peu sous le coude United Artists (le Studio qu’a coulé Cimino avec La Porte du paradis) qui est un havre de paix pour les réalisateurs qui bénéficient alors de ce courant européen dit de la politique des auteurs qui veut que le réal aie tout pouvoir sur son film. Une telle position permettait par exemple à Fosse d’exiger de tourner en N&B privant de facto le Studio de toute espérance de vente du film aux chaînes de télé. Mais UA exigeât tout de même une chose. Une star. Et comme on l’a dit plus haut ce fut Dustin Hoffman au grand dam de Bob Fosse qui voyait là une personnalité suffisamment forte pour lui contester son leadership sur un tournage. Il savait pertinemment qu’il aurait en face de lui quelqu’un d’aussi perfectionniste et peu malléable que lui. Le fait est que si Hoffman n’a pas quitté le film c’est parce que d’une part son agent lui avait mis sous le nez à maintes reprises le contrat dûment signé et que d’autre part il était véritablement tombé amoureux du personnage et qu’enfin la famille de Lenny l’avait adopté en lui répétant souvent comment son interprétation sonnait juste (la mère de Lenny était conseillère sur le tournage).

Lenny - Dustin Hoffman

Hoffman avait tout de même aussi réussi à faire infléchir un scénario jugé un peu trop abscons avec sa structure très éclatée entre multiples flash-forward et flash-back qui partaient dans tous les sens. C’est toujours le cas dans le film, ce qui en fait d’ailleurs un récit passionnant et antithèse de la linéarité adoptée aujourd’hui pour le genre, mais avec l’adoption d’un fil rouge chronologique censé un peu recoller les morceaux qui prend la forme de multiples interviews menées auprès des proches de Bruce par une personne qui reste dans l’ombre (voix off de Bob Fosse) mais que l’on devine journaliste à la recherche d’éléments pour un futur article façon Rolling Stone de l’époque. Ce qui avec le N&B donne au film une patine documentaire qui colle parfaitement aux intentions d’origine. Ainsi, sans vraiment prendre parti sur le personnage, Bob Fosse peut développer ses propres angoisses à l’écran. Cette photo très tranchée avec de la matière et beaucoup de grain signée Bruce Surtees qui était devenu le chef opérateur attitré d’Eastwood (avec L’Inspecteur Harry et L’Homme des hautes plaines), laisse en effet des zones d’ombre et permet l’émergence d’une histoire qui ne s’intéresse pas uniquement à la destinée d’un comique juif qui a bousculé à sa manière l’establishment américain de l’époque mais aussi aux affres d’un couple qui par certains aspects ressemblent à celui de Bonnie et Clyde. Des francs tireurs bien malgré eux et surtout rattrapés par une société bien plus cruelle qu’ils ne l’avaient même imaginé.

Lenny - Valérie Perrine et Dustin HoffmanDustin Hoffman et Valérie Perrine

Car Lenny raconte aussi l’histoire d’une femme, sa femme, sa compagne, qui fut à la fois sa muse et à l’origine de sa descente aux enfers. Elle est interprétée par Valérie Perrine, une ancienne showgirl à Las Vegas aux formes avantageuses qui remporta à Cannes, où le film fut présenté, le Prix d’interprétation féminine. Pour autant sa carrière de comédienne n’ira pas vraiment plus loin. Bob Fosse l’a repéré dans Abattoir 5 de George Roy Hill où elle jouait le rôle d’une actrice de film porno. Elle densifie à elle seule une histoire pleine de circonvolutions et un Lenny emplit de contradictions qui si sur scène brise toutes les barrières n’en reste pas moins « à la maison » un homme issu d’une éducation judéo-chétienne transie. C’est peu de dire dès lors que Fosse réussit son coup et Lenny de traverser sans encombres les décennies pour devenir aujourd’hui un modèle du genre quelque peu unique que plus personne ne tente de copier si ce n’est Scorsese en 1981 avec Raging Bull. Si son film n’obtiendra aucun Oscar, il sera encensé par la critique et terminera avec 11,6M de dollars de recettes, à la 20ème place du box office américain dominé cette année là par La Tour infernale (48M de dollars). Autre temps, autres mœurs, le public américain était un auditoire aux attentes bien plus éclectiques que celui d’aujourd’hui.

Valérie Perrine - LennyValérie Perrine dans Playboy

Lenny provoque plus que jamais aujourd’hui une forme d’admiration malsaine et compulsive. Sa photo sublime fracture encore l’œil d’autant que cette édition Blu-ray lui rend magnifiquement justice avec un master de haute volée encodé magistralement dont le maître mot est de laisser respirer le côté très argentique de l’ensemble. Dès les premières images on est littéralement sous le charme un peu inexplicable que tente pourtant de décortiquer avec subtilité mais aussi une belle humilité Darius Khondji. C’est en effet avec pertinence que WildSide l’a invité à s’exprimer sur le sujet dans un bonus vidéo de près d’une demi-heure, le temps pour l’un des plus grands directeurs de la photo en activité de nous faire part de son enthousiasme quant au travail de Bruce Surtees avec au passage quelques analyses bien senties qui rehausseront encore s’il en était besoin, du côté exceptionnel de la plastique visuelle du film. Avec une telle édition en mains, il est indéniable que l’on est plus proche ici de la découverte que de la redécouverte. Avec au passage la réintégration sur la carte du Nouvel Hollywood un Bob Fosse jusqu’ici un peu trop vite oublié.

Image : 4,5/5
Son : 4/5
Bonus : 4/5

Cliquez sur les captures Blu-ray ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

Lenny – Édition Blu-ray + Livre + DVD

Éditeur : Wild Side Video
Date de sortie : 30 mars 2016

Lenny - Recto Blu-ray

Spécifications techniques Blu-ray :
– Image : 1.85:1 encodée en AVC 1080/24p
– Langues : anglais et français DTS-HD MA 2.0 mono
– Sous-titres : Français
– Durée : 1h51
– 1 BD-50

Bonus :
– Bruce Surtees, Prince of Darkness : entretien avec Darius Khondji sur le travail de la lumière dans le film  (25min49s – HD)

Darius Khondji - Bonus Blu-ray Lenny

– Bande-annonce originale (2min43s – SD – VOST)

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