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La Nuit du chasseur : Le coffret Blu-ray ultime !

La Nuit du chasseur fait partie de ces incontournables dont on attendait une édition vidéo digne de ce nom depuis des lustres. Un peu à l’instar de La Porte du paradis, la seule réalisation signée Charles Laughton (si l’on considère qu’il ne fut pas crédité sur L’Homme de la tour Eiffel) était jusqu’ici le parent pauvre d’un format (un malheureux DVD digne d’une VHS) qui a pourtant fait fructifier son statut d’œuvre culte au sein des nouvelles générations de cinéphiles.

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Et puis en 2002, il y a eu une déflagration perpétrée par l’Université californienne de Los Angeles (UCLA) qui diffusa en son antre une version restaurée du film mais surtout un documentaire exceptionnel de plus de deux heures monté à partir de rushes sélectionnés parmi les huit conservés par l’UCLA Television and Film Archives. C’est que Laughton avait pris pour habitude de laisser tourner sa caméra entre chaque prise faisant recommencer si possible et dans la foulée la scène en question. Outre son intérêt évident (découvrir des images d’un tournage que la légende décrivait comme idyllique mais qui fut en fait des plus ardus), il donne surtout la possibilité d’entendre en quasi continu un Charles Laughton prodiguant à haute voix sa direction d’acteur qui pouvait aller jusqu’à mimer les intonations aux deux enfants tel un cinéaste du temps du muet et de percevoir ses intentions de mise en scène. Dix ans après cette  première projection, ce document nous est proposé au sein de cette édition que WildSide a voulue en tous points unique. Il en constitue d’ailleurs la pierre angulaire avec l’impressionnant livre (mais malaisé à lire car fragile) signé Philippe Garnier qui prolonge admirablement l’exégèse d’un film qui n’en finit plus en vieillissant de gravir l’Everest de l’immortalité.

La nuit du chasseur a en effet pour lui de s’incruster à jamais dans l’ADN du cinéphile une fois le film découvert. On peut ensuite ne pas le revoir pendant une décennie, des images hanteront toujours une partie non négligeable des archives encéphaliques du bienheureux. À commencer par cette photo signée Stanley Cortez directement inspirée de l’expressionnisme allemand mais aussi du cinéma de D.W. Griffith période muet. Garnier dans son livre nous apprend que le célèbre chef opérateur expérimentait pour la deuxième fois une nouvelle pellicule N&B récemment mise à disposition sur le marché par Kodak. Le Tri-X permettait de meilleurs contrastes et des noirs très noirs. Compte tenu des intentions de Laughton et des nombreuses séquences de nuit dont la partie sur le fleuve avec les deux enfants fuyant le mal incarné joué par le faux prêcheur mais terrible serial killer Mitchum, c’était plus qu’approprié. La sortie du Blu-ray allait enfin nous permettre d’admirer réellement son travail.

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Peut-on parler de déception ? En fait poser la question est déjà problématique en soi. Précisons d’abord que le master est issu d’une restauration numérique 2K, le même utilisé pour l’édition Criterion éditée en 2010 aux États-Unis. Et que nous avons revu le film en mettant de côté le ressenti assez positif de la redécouverte du film chez Criterion lors de sa sortie. C’est donc l’esprit quasi vierge que nous avons glissé le Blu-ray dans la platine. Notons d’entrée qu’il vous faudra baisser d’un cran la luminosité au risque de découvrir certains plans littéralement cramés. Cette petite manip effectuée, La Nuit du chasseur se déploie alors avec un plaisir évident pour nos rétines. Ceci dit, on ne peut s’empêcher de faire un peu la moue. Les premiers plans ne sont pas toujours très nets ou stables (il suffit juste de regarder le lettrage du titre lors du générique de début) et quant à l’encodage, s’il laisse un joli grain en liberté, cela n’en demeure pas moins un poil flou dans les arrière-plans. Quid du Criterion me direz-vous ? Si l’encodage qu’il propose donne à voir une profondeur de champ mieux maîtrisée, il a contre lui un manque de contraste criant qui peut aller lors de certains plans à une perte totale du N&B qui se transforme en un dégradé de gris peu en phase avec les volontés initiales de Laughton. En fait, d’un point de vue subjectif, on a clairement ici deux écoles de pensées. Chez Criterion, une volonté farouche de rendre compte d’un master ad litteram quitte à mettre en avant ses défauts intrinsèques. Chez Wild Side, le désir de jouer à  l’apprenti sorcier en retravaillant la lumière et les zones d’ombre d’une photo qui n’en demandait pas tant. Ce n’est pas désagréable à l’œil nu mais juste un chouïa déstabilisant quand on met en parallèle le travail effectué chez Criterion qui nous semble ici plus probant. Attention, rien de rédhibitoire mais tout de même l’impression que nous n’avons pas encore là l’image définitive de La Nuit du chasseur tant chez Criterion que chez WildSide.

Et puis, pour illustrer un tant soit peu nos propos, on trouvera ci-dessous quelques captures comparatives (cela vaut ce que ça vaut) qui sont cliquables pour les visionner en HD.

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À l’oreille itou, on a aussi deux « visions » de la chose. Chez WildSide on a le droit à du DTS-HD MA 2.0 alors que Criterion reste fidèle au PCM 1.0. Très sincèrement, difficile de dire qui est dans le vrai tant les deux traitements se valent. En théorie le PCM est meilleur puisque non compressé mais à l’arrivée bien malin celui qui fera la différence. Les dialogues sont excellemment centrés et la musique de Walter Schumann magnifiquement mise en valeur. Le passage chanté lors de la fuite en barque par la jeune actrice Sally Jane Bruce (redoublé en post prod par une chanteuse adulte) monte encore d’un cran dans l’émotion et les bruits d’ambiance des nuits de fuite sur le fleuve donnent une impression enveloppante vivace. On citera la présence de la VF d’origine qui n’est intéressante que pour le collectionneur déviant de la chose. Écouter Mitchum nous donner sa version du bien et du mal ne peut s’entendre que dans la langue redneck.

Outre le doc signé Bob Gitt (qui a aussi supervisé la restauration du film) mentionné plus haut, WildSide se distingue en proposant d’autres suppléments que l’on retrouve d’ailleurs avec le film en deux DVD (au passage l’image de ce dernier fout une claque monumentale à l’édition MGM parue en France en des temps immémoriaux). Il y a d’abord un petit document vidéo qui compare certains croquis de David Grubb (l’auteur du livre que Laughton a impliqué étroitement à la réalisation de son chef-d’œuvre) avec les plans du film. On peut voir ces mêmes croquis sur le Criterion mais sans la mise en forme explicative que WildSide a donc pris la peine d’effectuer. Les deux entretiens d’époque (début des années 80 pour l’émission « Cinéma cinémas »), l’un avec Cortez (présent sur le Criterion) et l’autre avec Mitchum, relèvent de l’anecdote. Mitchum sirote son « sky » et répond par oui ou par non avec un détachement fort poli mais qui n’en pense pas moins à un Philippe Garnier que l’on devine extatique. Stanley Cortez est quant à lui filmé dans les locaux du syndicat américain des chefs op dont le décorum un peu chargé est en phase direct avec le personnage très imbu de sa personne qui fait face à la caméra. L’interview est à la limite du surnaturel. On en rigolerait presque si le personnage n’était pas aussi prétentieux. Le doc de Gitt permet au demeurant de briser quelques croyances quant à ses novations sur le film. Nul doute que l’homme était doué et que Laughton aimait à s’appuyer sur ses indéniables compétences de technicien artiste. Mais il est tout aussi certain que l’atmosphère onirique du film et son côté à part n’est uniquement dû qu’aux directives de son réalisateur.

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Le dernier morceau de choix de ce troisième disque est la présence d’une scène inédite qui n’a jamais été en fait tournée mais qui fut jouée sur le plateau de télévision du Ed Sullivan Show, l’une des émissions de télé les plus populaires de l’époque. La visite en prison montre une Shelley Winters au parloir où son mari joué par Peter Graves (oui le Monsieur Phelps de la série TV Mission : Impossible puis le pilote chez ZAZ dans Y a t-il un pilote dans l’avion ?) y attend d’être exécuté. Cette scène est d’ailleurs complétée par sept minutes supplémentaires de show en lui-même qui voit Mitchum, Lilian Gish et Winters jouer en version light quelques passages clés du film. Un document que l’on retrouve sur le Criterion et qui donne un témoignage passionnant de la façon très moderne et quelque peu décalée de promouvoir un film à cette époque.

Last but not last, WildSide propose un CD audio en VO uniquement (forcément) qui reprend l’intégralité du 33T sorti en 1955 pour accompagner la distribution du film où Charles Laughton, de sa voix suave et persuasive, raconte le film à la façon d’un conte pour enfants qui aurait mal tourné. L’occasion aussi pour lui d’affirmer ses convictions futures de mise en scène et de directions d’acteurs qui lui permettront d’ailleurs d’imposer à Mitchum sa façon de jouer ce « Preacher » à la fois silhouette inquiétante du prédateur et bouffon pathétique lorsqu’il reçoit une balle dans l’épaule.

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Pour conclure à regret, la première pensée qui vient à l’esprit une fois que l’on a pris connaissance de tout cela c’est juste « merci ». Ne serait-ce que pour le doc de Bob Gitt. C’est que l’on est en présence ici de la panacée, de ce qui se fait mieux dans le genre. De celui qui enseigne, informe, dissèque. De celui qui peut prétendre à une finalité en soi. Mais après avoir revu le film, on ne sait plus trop. Car consciemment ou pas, les secrets qui nous ont été révélés ont hanté la nouvelle vision du film, à tel point d’ailleurs que cela nous a quasiment gâché le plaisir naïf de la revoyure. On exagère à peine. Le débat n’est certes pas nouveau mais il prend ici une acuité nouvelle du fait du caractère exceptionnel de ce film dans le film. Finalement on se dit à quoi bon savoir que Mitchum ait été remplacé par un nain monté sur un poney Shetland afin d’amplifier la perspective. Oui, je vous le demande, à quoi bon ?

Image : 3.5/5
Son : 4/5
Bonus : 5/5

Captures Blu-ray (cliquez sur les visuels de la galerie ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080)

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