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The Servant en Blu-ray : Dowton Abbey version 2.0

Quand Losey réalise The Servant, cela fait plus de dix ans qu’il s’est exilé en Grande Bretagne pour ne pas avoir à répondre de son engagement politique aux côtés du Parti communiste américain devant la House Un-American Activities Committee. C’est sans aucun doute le film le plus connu de son auteur qui inaugure une collaboration fructueuse avec le dramaturge et ici scénariste pour la première fois Harold Pinter. Ensemble ils commettront par la suite  Accident (qui vient d’avoir lui aussi les honneurs d’une édition Blu-ray) et Le Messager (Palme d’or à Cannes en 1970) dont on attend toujours la sortie en bleu chez nous alors qu’il est disponible depuis 2010 chez le même éditeur dans une huitaine de pays européens dont  l’Angleterre et l’Allemagne (problèmes de droits ?).

The-Servant-Affiche UK originale

Scandal à l’anglaise

The Servant est considéré chez les spécialistes du cinéaste comme le film de la maturité. Plus prosaïquement, il est pour Losey le premier métrage où il a enfin les coudées franches. Losey est encore marqué au fer rouge des coupes sombres opérées par les producteurs sur Eva qu’il réalisa un an plus tôt avec Jeanne Moreau. The Servant qui coûte bien moins cher et pour lequel il a donc obtenu une totale liberté prolonge les obsessions et l’esthétique d’Eva. On y traite en effet des mêmes thèmes : la soumission sadomasochiste, la lutte des classes, l’ambiguïté sexuelle et une certaine forme de perversion morale. On y retrouve aussi cette mise en scène faite de mouvements de caméra circulaires et de reflets dans les miroirs convexes (censés inverser la représentation des classes) sans oublier cette maison victorienne, personnage essentiel du drame qui se noue, à la verticalité signifiante (le domestique dort à l’étage) et qui pour l’anecdote deviendra celle du cinéaste.

The Servant est l’adaptation par Harold Pinter d’un roman de Robin Maugham au titre éponyme. Paru en 1948, cela faisait longtemps qu’il était dans le collimateur de Losey qui l’avait fait lire à Dirk Bogarde lors de leur première collaboration en 1954 sur La Bête s’éveille. À l’époque, Losey le voyait dans le rôle de cet aristocrate perdu au 20ème siècle qui se fait manger peu à peu par son homme de maison. Quasiment 10 ans plus tard, Bogarde n’a plus l’âge de l’emploi et se retrouve dans la peau de celui qui deviendra le maître après un savant jeu de manipulations et de dépravations à la Dorian Gray. C’est James Fox qui endossera finalement le personnage du jeune Lord anglais d’abord oisif et subséquemment perverti. Il raconte via le supplément le plus intéressant de ce Blu-ray, comment il fut approché par Losey alors qu’il était pour le moins assez inexpérimenté pour endosser un tel rôle. On sait que Losey fut frappé par le côté encore « vierge » de son visage qu’il pouvait alors modeler à l’envi pour le transformer et le durcir tout du long.

Servant-Bonus-Photo-Dirk-Bogarde-et-James-FoxPhoto de tournage The Servant : Dirk Bogarde et James Fox

James Fox revient aussi sur l’accueil du film dans une Angleterre politique qui a perdu ses repères. Elle n’est plus cet Empire colonial qui a longtemps dominé le monde, sa société assez rigide se fissure et le cinéma y contribue. The Servant y fut pour beaucoup avec sa description d’une homosexualité latente et ses coups de boutoir quant à la représentation de la nudité à l’écran en la personne de la sulfureuse Sarah Miles qui pour l’anecdote (encore une) s’entichait de James Fox durant le tournage. Une façon comme une autre de s’imprégner jusqu’au bout de son personnage de garce qui va définitivement perdre celui que l’on pensait être le maître des lieux. C’est dans cette propension à renverser les rôles, à montrer ce qui n’était que sous-jacent, à gratter là où cela fait mal, à tout simplement deviner les atours en lambeaux d’une société déjà perdue, que The Servant préserve une grande partie de sa modernité. Il reste plus que jamais ce film référent d’une époque qui fascine encore et toujours et dont la descente aux enfers de ses protagonistes rappelle celle du personnage interprété par Catherine Deneuve dans Repulsion que Polanski tournera deux ans plus tard.

Un Blu-ray infiniment british

On prolongera avec bonheur ces quelques remarques et surtout la vision du film par la critique signée Peter Bradshaw (journaliste cinéma au Guardian) dont on pourra lire un long extrait en anglais ici, qui est traduite et reproduite au sein de cette édition via un petit livret pour le coup essentiel. Le reste des bonus, bien que pléthoriques est plus anecdotique. Il y a des interviews avec Sarah Miles et Wendy Craig qui joue Susan, la fiancée de James Fox qui voit dans le valet de chambre une contestation quant à son rôle de future femme d’intérieur du couple. Losey dira plus tard qu’il fit une erreur de casting en la prenant. Son personnage de bourgeoise très raide lui va pourtant comme un gant et met justement en valeur la lente mais inexorable déperdition morale et physique de son fiancé.

Il y a aussi une interview audio du directeur de la photo Douglas Slocombe à qui l’on doit entre autre la photo des trois Indiana Jones. Toujours aussi vert du haut de ses 99 ans lors de l’interview (il en a 102 depuis le 10 février 2015), il donne quelques détails quant aux exigences scéniques de Losey ainsi que pour son obsession des miroirs dont il a eu du mal à donner satisfaction. On retiendra aussi les documents d’archive d’un intérêt certes modeste mais qui permettent toutefois d’appréhender la déflagration que fut The Servant à sa sortie. Parmi eux, il y a aussi la très courte interview d’époque de Losey qui précise avec force et détails l’extrême liberté qu’il a vécue tout le long d’une production véritablement sans accrocs.

Servant-Bonus-Photo-Losey-et-Sarah-MilesPhoto de tournage The Servant : Joseph Losey et Sarah Miles

Sans accrocs est aussi l’aspect purement technique de ce Blu-ray. À commencer par une image en N&B de toute beauté issue d’un master restauré 2K. C’est juste idyllique à l’exception peut-être d’un poil qui se balade une ou deux fois en bas du cadre. Les contrastes sont magnifiques, les noirs ne sont jamais bouchés, les arrières-plans sont parfaitement maîtrisés, la définition n’est jamais prise en défaut et le réducteur de bruit est aux abonnés absents ou alors il est mis en œuvre d’une façon exemplaire. Idem du côté du son qui propose une unique VO en DTS-HD MA 2.0 Mono (attention la jaquette indique à tort Stéréo). Celle-ci est précise, claire et même ciselée surtout au niveau de la voix centrale et ses dialogues aux timbres limpides. La partition musicale lancinante de John Dankworth pouvant alors s’ébattre en toute impunité. Apparemment il n’existe pas de version française bien que le film ait été distribué au cinéma en France.

Bien que cette édition ait déjà 2 ans d’âge puisque sorti à l’identique en Angleterre le 08 avril 2013, The Servant est sans aucun doute la première claque HD de l’année.

Image : 4,5/5
Son : 4/5
Bonus : 4/5

Cliquez sur les captures Blu-ray ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

The ServantÉdition Blu-ray (version restaurée)

Éditeur : Studio Canal Vidéo
Date de sortie : 27 janvier 2015

The Servant-Jaquette Blu-ray 3D

Spécifications techniques :
– Image : 1.66:1 encodée en AVC 1080/24p
– Langues : Anglais DTS-HD MA 2.0 mono
– Sous-titres : Français
– Durée : 116 min
– 1 BD-50

Bonus (VOSTF et 1080i) :
– Entretiens :

Servant-Bonus-James-Fox

  • Wendy Craig (5min 26s)

Servant-Bonus-Wendy-Graig

  • Sarah Miles (10min 18s)

Servant-Bonus-Sarah-Miles

Servant-Bonus-Stephen-Woolley

  • Harry Burton sur Harold Pinter (13min 02s)

Servant-Bonus-Harry-Burton

  • John Coldstream sur Dirk Bogarde (18min 37s)

Servant-Bonus-John-Coldstream

  • Entretien audio avec Douglas Slocombe (19min 18s)

Servant-Bonus-Douglas-Slocombe-1

  • Joseph Losey & Adolphus Mekas au 1er New York Film Festival (27min 59s)

Servant-Bonus-Joseph-Losey-&-Adolphus-Mekas-au-1er-Festival-du-film-de-New-York

  • Harold Pinter Tempo Interview (30min 20s)

Servant-Bonus-Harold-Pinter-Tempo-Interview

  • Joseph Losey (5min 41s)
  • Bande annonce (2min39s)
  • Galerie de photos
  • Livret : Critique de Peter Bradshaw, journaliste cinéma au Guardian

 

Une réflexion sur « The Servant en Blu-ray : Dowton Abbey version 2.0 »

  1. Wendy Craig jouait en 1965 dans le Hammer Film de Seth Holt, THE NANNY. C’est un exemple d’interférence entre la Hammer Film et le cinéma anglais d’Art et Essais de la période 1960-1970. Il y a, concernant Losey, une interférence antérieure : THE DAMNED du même J. Losey avec Oliver Reed, tourné (entre EVA et THE SERVANT) en 1963 pour cette même Hammer Film.

    Il faudrait vérifier dans LA SAISON CINEMATOGRAPHIQUE si THE SERVANT est sorti en VOSTF only ou en VOSTF et VF. Le fait qu’il tournait dans les cinéma d’Art et Essais durant les années 1970 en VOSTF ne signifie pas que la VF n’a pas existé au moment de sa sortie en exclusivité.

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