Le Solitaire en Blu-ray : Premier chef-d’œuvre de Michael Mann

Michael Mann est sans aucun doute le cinéaste le plus doué, le plus emblématique, le plus passionné et passionnant de sa génération. On ne dira jamais assez que sur les trois dernières décennies, il est l’un des rares à avoir su faire bouger les lignes d’un cinéma mondial le plus souvent recroquevillé sur des franchises, redites et remakes. Avec Le Solitaire, son premier long de cinéma, il imposait d’emblée sa griffe visuelle mais aussi ses obsessions narratives qu’il n’a eu de cesse de peaufiner depuis. Que Wild Side Vidéo ait décidé de le proposer en Blu-ray (mais aussi dans la même édition en DVD) est une bénédiction qui permettra au passage de faire oublier la déception Hacker, son dernier film en date.

Le Solitaire aka Violent Streets aka Thief - Affiche française
Le bonheur d’une restauration 4K

C’est que (re)voir dans ces conditions Le Solitaire est, au delà de la bénédiction, une véritable redécouverte. Il en va ainsi de cette mise en scène au cordeau pour ne pas dire ultra épurée, de ces cadrages baroques impliquant une histoire borderline ou encore de cette photo à la limite du noir & blanc lors des nombreuses scènes de nuit magnifiée par une restauration 4K que le Blu-ray retranscrit au mieux des capacités du support. On reprend ainsi sa claque dès le générique et ce premier braquage d’un coffre fort bourré de diamants industriels aux dialogues quasi absents qui se pose là comme le prolongement / hommage à la séquence ad hoc dans Du Rififi chez les hommes de Jules Dassin. Le Solitaire (au passage le titre français est magnifiquement trouvé) est ainsi porté par des références de cinéma qui sont toutefois très vite subjuguées par la patte d’un réal déjà certain de son fait. Quant à l’histoire, qu’il ne fera que décliner à l’envi par la suite, elle est à rapprocher de tous ces personnages américains bigger than life qui, malgré leurs efforts, sont rattrapés par le conformisme cruel d’une société qui aura toujours le dernier mot.

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Le Solitaire (Thief)
Le Solitaire (Thief)

Le Solitaire n’est pourtant pas un film noir. C’est un film de casse dans la plus pure tradition du genre mais doublé d’un versant humain qui était jusque là assez inédit. On parle ici du destin d’un homme, d’un loup solitaire qui en se laissant séduire par une meute finit par tout perdre. James Caan y trouve là un de ses rôles majeurs que l’interview présente au sein de cette édition DVD/Blu-ray tend à confirmer à sa façon puisque l’acteur n’a semble-t-il rien oublié d’un tournage exigeant où par exemple lors des scènes de casse à proprement parler Michael Mann couchait sur pellicule des mois de recherche et de préparation pour obtenir des séquences aux gestes millimétrés. Caan se remémorant ainsi qu’il pouvait avoir sur le dos des « spécialistes » de la cambriole qui l’applaudissaient une fois le travail sur le coffre fort terminé, le tout filmé dans les conditions du « direct ». Pour autant, Mann n’a jamais abondé dans le naturalisme. Au contraire. Son cinéma se nourrit de l’exactitude pour aller chercher une forme de poésie dans le récit que la photo travaillée à l’extrême pour ne pas dire élégiaque par moment, termine de magnifier. La caméra capte alors ce qui s’apparente à des tableaux d’ombres et de lumières que la musique de Tangerine Dream finit de cristalliser en de longues complaintes électroniques puissamment fantasmagoriques. Chicago, l’autre personnage du film, se transforme alors en ville fantôme où les receleurs tombent du sixième, où les rencontres sur les quais ne sont éclairés que par les phares de voiture et où les explosions deviennent des abstractions son et lumière du plus bel effet.

Une édition incomplète mais plus que recommandable

Le mixage d’origine a d’ailleurs lui aussi été retravaillé par le cinéaste, ce qui dans les faits donne deux pistes VO en DTS-HD MA 5.1 et 2.0 Stéréo. Entre les deux le choix du 5.1 s’impose sans que pour autant il faille jeter aux orties la version stéréo. Il va sans dire toutefois que le 5.1 donne au score de Tangerine Dream une toute nouvelle palette sonore jamais entendue jusqu’ici (ou alors lors de sa sortie au cinéma). L’immersion est totale sans que pour autant dialogues et ambiances soient relégués en arrière-plan. Et puis il y a une étonnante VF en DTS-HD MA 2.0 Mono. Le doublage est bien d’époque (d’où l’on reconnaîtra par exemple la voix emblématique de Raymond Loyer aka John Wayne pour le personnage d’Okla joué par Willie Nelson, le pote de James Caan qu’il a connu en prison) avec comme souvent des dialogues enregistrés en studio étalonnés de tels façons qu’ils bouffent quasiment tout le spectre sonore. Ceci étant dit, on y entend des ambiances inaudibles dans les deux pistes en VO. La foule dans les bars, les mécanos se vannant pendant qu’ils réparent des voitures aux dialogues inconnus en VO… L’explication vient certainement du fait que si Michael Mann a revu sa copie, il ne l’a fait que dans sa langue maternelle, la VF étant pour le coup d’origine pur sucre et ça quelque par c’est peut-être le meilleur bonus de cette édition.

Le Solitaire (Thief)
Le Solitaire (Thief) – Scène inédite

Niveau compléments justement on a donc l’interview de James Caan citée plus haut. Dans l’absolu elle est plutôt sympathique avec ses quelques anecdotes de tournage et la personnalité toujours aussi entière de l’acteur. Mais elle reste un peu en retrait quant à la contextualisation et l’histoire du film. Il y a bien entendu une bande-annonce et puis surtout le livre qui fait la réputation de cette collection. Malheureusement, son auteur, Michael Henry Wilson, nous a quitté prématurément et nous n’avons droit qu’à un travail inachevé. Wild Side Vidéo a toutefois décidé de le proposer ainsi et c’est tout à leur honneur. On y trouve principalement quatre entretiens passionnants avec le cinéaste menés sur une décennie où sont abordés quatre de ces films : Ali, Collateral, Public Enemies et Le Solitaire. Mann y dévoile beaucoup de ses méthodes de travail avant et pendant le tournage où rien n’est laissé au hasard mais où rien n’est jamais gravé dans le marbre. Ce qui confirme cette impression de mutation incessante de ses films que provoque chaque nouvelle vision. En cela Mann est de la même trempe qu’un Cronenberg.

Il n’empêche que nous restons un peu sur notre faim. Surtout au regard du Blu-ray anglais édité par Arrow. Alors certes point de VF ou de sous-titres français, mais la proposition de la version cinéma (la director’s cut qui nous est présenté ici ne comporte en fait qu’une séquence en plus, celle dite du pêcheur Willie Dixon qui intervient dès la fin du générique et du premier casse) qui en soit n’est pas anecdotique car elle reste le témoin d’une époque tout en respectant les fans de la première heure et surtout une pléthore de bonus dont un captivant commentaire audio de Mann et de Caan (présent aussi sur l’édition Criterion) ou une savoureuse interview de James Caan enregistrée pour l’émission française Ciné Regards  lors de son passage au Festival de Cannes en 1981 quand Le Solitaire y était présenté en compétition. On peut en visualiser un court extrait sur le site de l’INA.

Loin de nous l’idée d’accabler l’éditeur français qui a certainement dû arbitrer en fonction d’un marché de la vidéo de plus en plus compliqué. Il n’en demeure pas moins une petite pointe de frustration pour un produit vendu à 29.99 euros  que l’on aurait donc aimé éditorialement plus riche. Reste que même ainsi, cette édition reste plus que recommandable.

Image : 4,5/5
Son : 4/5
Bonus : 3/5

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Le Solitaire – Édition Blu-ray + DVD + Livre

Éditeur : Wild Side Video
Date de sortie : 11 mars 2015

Solitaire-Packshot-ouvert

Spécifications techniques Blu-ray :
– Image (Master restauré 4K) : 1.85:1 encodée en AVC 1080/24p
– Langues : Anglais DTS-HD MA 5.1 & 2.0, Français DTS-HD MA 2.0
– Sous-titres : Français
– Durée : 2h 04 (version Director’s Cut)
– 1 BD-50

Spécifications techniques DVD :
– Image (Master restauré 4K) : 1.85:1
– Langues : Anglais DTS et DD 2.0, Français DD 2.0
– Sous-titres : Français
– Durée : 1h 59 (version Director’s Cut)
– 1 DVD-9

Bonus :
James Caan, souvenirs du Solitaire (25min), entretien inédit et exclusif
– Bande-annonce
Un livre exclusif de 156 pages, recueil d’entretiens avec Michael Mann par Michael Henry Wilson, illustré de photos et de documents d’archives.

Extrait du livre par Michael Henry Wilson sur Le Solitaire édité par Wild Side

Extrait-Livre-Michael-Henry-Wilson-Le-Solitaire

En cadeau bonus, une vidéo de votre serviteur en train de dire que du bien de cette édition dans le cadre de notre podcast vidéo intitulé Première Séance.

Cliquez sur le visuel ci-dessous pour voir la vidéo

Première Séance-Le Solitaire

3 réflexions sur « Le Solitaire en Blu-ray : Premier chef-d’œuvre de Michael Mann »

  1. Le titre français d’exploitation était, en effet, un beau jeu de mot renvoyant d’une part à la solitude par destination du héros et d’autre part à l’objet de prédilection de son vol. Il se dédoublait vers le sujet et vers l’objet simultanément, en termes de signification.

    Une précision historique :
    THE JERICHO MILE [Comme un homme libre] de Mann avait été présenté à Deauville en 1980 et il était sorti au cinéma en mai 1981 en France – au moment même où VIOLENT STREETS [Le Solitaire] était présenté à Cannes 1981 donc – bien qu’il fût un téléfilm mais je ne me souviens plus si les critiques français le savaient et si le dossier de presse de JERICHO MILE le mentionnait. Ce n’était d’ailleurs pas un cas unique : DUEL de Spielberg était à l’origine un simple téléfilm avant d’être exploité au cinéma comme film à part entière. Dans le cas de DUEL on savait cela au moment de la sortie, si ma mémoire est bonne. Pour en revenir à VIOLENT STREETS, je me souviens qu’on considérait que Mann montait d’un cran en puissance et en intérêt avec ce titre. On considérait que c’était une série B à la limite de la série A, à cause de la présence de James Caan et de Tuesday Weld au générique, ce qui conférait au film un cachet luxueux, alors que le restant de l’équipe technique et du casting était inconnu chez nous.

    Une remarque critique :
    VIOLENT STREETS est un film noir, cher Sandy : pourquoi le situer en dehors de ce genre ? Le « film de casse » est une catégorie de film noir : ASPHALT JUNGLE [Quand la ville dort] de Huston, DU RIFFIFI CHEZ LES HOMMES de Dassin, HEAT de Mann sont des films noirs.

  2. En disant que Le Solitaire n’est pas un film noir, je ne fais que honteusement reprendre les termes de Michael Mann présent dans le livre de cette édition. Et j’avoue être assez d’accord avec lui ne serait-ce que pour cette fin qui prend un peu à rebrousse poil les codes génériques du genre…

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