The Shining - Image une Test Blu-ray

The Shining – Version longue restaurée 4K en Blu-ray

Quand Stanley Kubrick s’attelle à l’adaptation du roman de Stephen King, il sort de l’échec commercial de Barry Lyndon qui n’a pourtant jamais souffert d’un quelconque doute quant à son statut instantané de chef-d’œuvre. Kubrick considère alors qu’il lui faut un succès public et quoi de mieux que d’aller lorgner du côté d’un genre qui a le vent en poupe en cette fin des années 70 avec les cartons au BO de films tels que L’Exorciste que Warner lui avait d’ailleurs proposé de réaliser mais qui après son refus finit par échoir entre les mains de Friedkin, La Malédiction de Richard Donner, Halloween de John Carpenter, Rosemary’s Baby de Roman Polanski, Carrie de Brian De Palma, Les Dents de la mer de Steven Spielberg… pour ne citer que les plus emblématiques. C’est un cadre de chez Warner Bros. qui lui fait découvrir le bouquin. Il dira d’ailleurs dans une interview accordée en 1980 à Vicente Molina Foix que c’était bien « la seule chose qu’il (John Calley, alors directeur de production) m’ait jamais envoyée que j’ai trouvé bonne ou qui m’ait plu ». Kubrick, qui n’a jamais pondu de scenarii orignaux, recherchait en effet obsessionnellement son inspiration dans les livres. La lecture de Shining dont il avait trouvé « l’intrigue, les idées et la structure beaucoup plus imaginative que tout ce que j’avais lu d’autre dans le genre » fut comme une révélation qui le convainquit immédiatement qu’il y avait là matière à faire un grand film tout en lui donnant la possibilité d’explorer un genre qui lui était totalement inconnu.

The Shining - Affiche USAffiche US 1980

Pour ce faire, il commence par se rapprocher de Diane Johnson, une romancière américaine que Kubrick avait rencontré plus tôt dans la décennie suite à la découverte de son roman The Shadow Knows. Kubrick découvrit aussi qu’elle donnait des cours de littérature gothique ce qui le persuada définitivement qu’elle était la collaboratrice idéale pour adapter le roman de King. Kubrick avait pourtant reçu un scénario signé de Stephen King lui-même. Une adaptation que le cinéaste anglais ne prit même pas la peine de lire prolongeant ainsi une règle chez lui de ne jamais associer l’auteur du livre au process de fabrication de ses films. Mais pour un Anthony Burgess sur Orange Mécanique qui acceptait parfaitement cette décision, elle provoqua chez Stephen King une frustration qui culminera en une véritable brouille que l’écrivain formalisa lors de la sortie du film en des propos peu amènes considérant son œuvre totalement dénaturé et trahit. Ce qui pour le réalisateur de 2001 revenait en fait à lui faire un putain de compliment. King n’aura d’ailleurs de cesse par la suite de vouloir corriger le tir. Ce qui finira par donner naissance à une mini-série en trois parties qu’il a écrit, produit et dont il a supervisé la réalisation. Diffusée en 1997, Shining : Les Couloirs de la peur reçu à l’époque un accueil critique et public enthousiaste. Aujourd’hui, qui s’en souvient ?

Shining - Affiche France 1980Affiche France 1980

Si on peut ne pas aimer le Shining  de Kubrick en étant déçu par l’angle adopté (moins un film de fantômes, d’horreur et de frousse que le constat d’une famille qui implose) ou tout simplement rester à la porte d’une histoire qui ne cherche jamais à draguer le spectateur et a fortiori celui biberonné par le genre, il est indéniable qu’il marque au fer rouge celui ou celle qui daigne y jeter un œil qu’il ne pourra au demeurant jamais plus détourner de l’écran une fois le film lancé. Shining avec ses plans devenus iconiques, relève en effet plus de l’expérience physique proche de l’hypnose. Dès le générique avec ces images aériennes (que reprendra en partie Ridley Scoot pour le final de Blade Runner dans son montage originel) shootées par une seconde équipe dirigée par Douglas Milsome dans le Montana (le glacier National Park), en Californie (le parc de Yosemite) et dans le Colorado, le malaise est déjà présent. La caméra avale les espaces et tente de suivre la petite coccinelle jaune qui arpente une route de montagne en direction de son destin funeste sur une musique signée Wendy Carlos (que l’on retrouve en bonus de cette édition) et Rachel Elkind qui ont ici magistralement ré-orchestrés à l’aide d’un synthétiseur l’hymne liturgique et séculaire Dies iræ (prose des morts). Cette introduction sera le fil rouge visuel du film, la patte immersive que Kubrick reprendra dès que l’histoire l’imposera. Ce qui donnera ces fameux plans à la Steadicam opérés par son créateur Garret Brown. Le procédé en était à ses débuts (Marathon Man de John Schlesinger en 1976 et Rocky de John G. Avildsen la même année avaient été les premiers longs à l’étrenner) et Kubrick dans sa recherche permanente d’images jamais vues l’utilisa d’une manière spectaculaire et intensive.

Cliquez sur les captures Blu-ray ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

On est ainsi marqué par ces plan séquences au ras du sol qui suivent de dos le petit Danny dans les couloirs de l’hôtel Overlook ou bien entendu par ceux de la fin du film dans le labyrinthe enneigé. Kubrick décrit l’effet de la Steadicam dans un entretien accordé à Michel Ciment que l’on peut retrouver dans  son livre Kubrick par Michel Ciment (Ed. Calman-Levy – 1999) comme « (…) un tapis volant. Les mouvements rapides et fluides de la caméra dans le labyrinthe auraient été impossibles sans elle (…). Les décors de l’hôtel communiquaient tous, si bien qu’on pouvait monter un escalier, tourner dans le couloir, le longer et déboucher sur un autre décor.  Cela permettait de reproduire le même genre de mouvement de caméra que dans le labyrinthe extérieur. Pour pouvoir exploiter pleinement cet agencement, il fallait pouvoir faire de longs travellings sans coupure, ce qui, naturellement, était nettement plus facile avec une Steadicam. » Le tournage qui débute en mai 78, était programmé pour durer 17 semaines. Il s’étalera en fait sur 14 mois dont 200 jours de prises de vue effectives pour un budget aux alentours de $20M de l’époque que l’on peut ramener à $60M au cours d’aujourd’hui.

On sait que celui-ci fut émaillé de nombreux incidents et de disputes avec pour personnage central l’actrice Shelley Duvall. On en a d’ailleurs un aperçu dans le fameux making-of diffusé en son temps sur la BBC réalisé par la fille de Kubrick, Vivian, alors âgée de 17 ans (devenue scientologue depuis) qui, armée d’une caméra 16mm, avait accès à l’intégralité d’un tournage que son père tenait jalousement secret. Making-of que l’on retrouve au passage sur tous les Blu-ray édités depuis 2007 comme l’ensemble des bonus proposés au sein de cette édition. Kubrick avait adoré la prestance et surtout le physique atypique de Shelley Duvall dans Nashville de Robert Altman. Réalisateur qui au demeurant avait découvert l’actrice en 1970 à Houston où elle était vendeuse de parfum pour l’embarquer avec lui dans l’aventure Brewster McCloud. De fait, quand elle arrive sur le tournage de Shining, elle a à son actif 8 films dont 7 sous la direction d’Altman. Autant dire que le choc dût être rude quand vous avez l’habitude de travailler avec un cinéaste qui laisse une grande place à l’impro et à la liberté alors qu’avec Kubrick il n’est pas rare d’enchaîner des dizaines et des dizaines de prise pour un seul plan et ce jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction des consignes strictes exposées et exigées en amont du tournage. D’autant qu’ici Kubrick poussait le vice encore plus loin. Voulant faire ressentir physiquement à l’écran la folie des personnages, il poussait ses acteurs dans leurs derniers retranchements via une première phase de prises et seulement ensuite, alors que tout le monde était bien crevé, il avait la sensation que l’on pouvait commencer à tourner.

Du côté de Jack Nicholson, c’était par contre un profond respect mutuel qui s’est installé immédiatement d’autant que Kubrick avait déjà pensé à lui pour son Napoléon avorté du fait justement de l’échec commercial de Barry Lyndon. Pour la première fois Kubrick avait choisi de travailler avec une énorme star déjà récipiendaire d’un oscar pour Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) de Miloš Forman. L’acteur était aguerri et avait collaboré avec les cinéastes les plus exigeants et talentueux de la décennie. Dans le film de Vivian Kubrick on le voit furtivement se préparer à la fameuse scène du défonçage de la porte à la hache. Il sautille sur place et manque d’éborgner l’assistant réal qui vient faire un dernier repérage. Le gars est clairement dans sa bulle et inutile de venir lui faire causette à ce moment là au risque de vous en prendre une sévère. C’est à l’évidence ce que recherchait Kubrick. Un engagement total et de tous les instants. Le petit Danny est quant à lui interprété par Danny Lloyd dont c’est quasiment la seule apparition au cinéma. Il est devenu un professeur de biologie qui exerce aujourd’hui selon Wikipedia au Jefferson Community College de Louisville dans le Kentucky. Il fut casté après des mois et des mois de recherche et une première sélection de 5 000 gamins tous filmés en vidéo par le fameux Leon Vitali que Kubrick avait embauché en tant qu’acteur sur Barry Lyndon (il y jouait Lord Bullingdon) et qui est devenu son plus proche collaborateur sur tous ses films suivants. Si Kubrick a finalement jeté son dévolu sur lui c’est apparemment pour sa très grand capacité de concentration qu’il avait décelée dès le début. Pour autant, le petit Danny ne sut jamais qu’il tournait dans un film d’horreur et ne le visionna qu’une dizaine d’années plus tard. Enfin, Scatman Crothers qui joue le chef cuistot possédant comme Danny des pouvoirs parapsychiques, fut suggéré par Nicholson himself qui l’avait rencontré sur le tournage de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il y a d’ailleurs un passage extrêmement touchant dans le film de Vivian Kubrick où l’acteur remercie Nicholson, Kubrick (dont il n’avait jamais entendu parler avant et qui fut lui aussi décontenancé par ses méthodes de travail) et toute l’équipe pour lui avoir donné la chance d’en être.

D’un roman de gare ou de supermarché (aucun jugement de valeur ici mais juste un constat), Kubrick en a fait ce que d’aucun n’ont pas peur d’appeler une œuvre d’art. Si nous n’aurons pas la prétention de monter si haut dans les tours, il est cependant indéniable que The Shining s’inscrit pleinement dans la volonté consciente d’un artiste prenant à bras le corps un genre pour le fondre dans son cinéma. Il y a là comme une dualité formelle récurrente que Kubrick prolonge systématiquement dans la façon qu’il a de traiter l’ensemble de ses personnages à commencer ici par celui de Jack Torrance. Ce père de famille est, on le comprend immédiatement, en proie à des tourments intérieurs qui le rongent et contre lesquels il lutait bien avant le générique du début. L’alcoolisme en est un. Un dialogue intervenant au début du film (coupée dans la version européenne, on y reviendra) entre sa femme et une pédiatre à propos d’un épisode violent qu’aurait subi leur fils dans un passé proche nous le subodore. C’est qu’il y a en germe la double frustration sociale provoquée par l’échec déjà patent de sa vocation à devenir écrivain et la pression latente que lui met sa femme à vouloir lire sa production au quotidien. Comme si elle ne pouvait pas lui lâcher la grappe cette conne. Comme si elle ne pouvait pas lui faire confiance quant à ses capacité à devenir un futur grand de la littérature. Pour soi disant trouver le calme et l’inspiration, le voici donc gardien d’un hôtel qui hiberne une fois la haute saison estivale bouclée. Accompagné de sa petite famille, il se retrouve en haute montagne, coupé de tout à une époque où le réchauffement climatique n’était qu’un concept balbutiant, le téléphone portable de la science fiction et le web la quatrième dimension. Toutefois, voici une bâtisse édifiée sur un ancien cimetière indien dont la moindre des « qualités » n’est pas ici de rappeler à la vie les animaux morts mais de révéler le moi diabolique qui sommeille en chacun de nous. Vous me direz  que chez Stephen King c’est tout comme.

Mais chez Kubrick cela ouvre plutôt à une confrontation endémique entre le bien et le mal que chacun doit gérer comme il le peut en fonction de ses antécédents psychiques et psychologiques pour finir par culminer en un climax à trois mémorable. Pour Danny, cela passe par la vision de ces jumelles massacrées par l’ancien gardien de l’hôtel qui est aussi et accessoirement leur père. Telles des images subliminales qui reviendraient en boucle pour le hanter à vie, elles le ramènent surtout à sa condition présente avec pour menace grandissante un père sombrant progressivement dans la folie. C’est que chez Jack, l’hôtel éveille en lui toute une foultitude de pulsions qu’il n’a jamais pu totalement ensevelir jusque là. Disposant des mêmes facultés psychiques que son fils, il décide d’abord inconsciemment de s’approprier le passé d’un lieu évidemment hanté qui va finir par le lui rendre au centuple. Il fait ainsi la connaissance d’une belle ingénue dans la salle de bain de la dorénavant célèbre chambre 237 qui se transforme en une vielle sorcière putride non sans avoir entre-temps réveillé sa libido depuis longtemps disparue (un des reproches larvés adressés d’ailleurs à sa femme). Il redonne aussi vie au bar de l’hôtel et à son barman enterrant du même coup quelques mois d’abstinence. Il fera surtout la connaissance de l’ancien gardien bourreau de ses filles et de sa femme qui lui donnera le mode d’emploi pour se débarrasser de sa propre famille. Kubrick joue ainsi à merveille des codes du genre : véritables fantômes ou exacerbation des peurs enfouies au plus profond de chacun ? Si l’ambiance surnaturelle de sa mise en scène donne quelques clés quant à la direction qu’il donne finalement à son film, libre à chacun de se faire en fait sa propre idée.

D’autant que Kubrick hésitera longtemps après le tournage et ce alors que le film est exploité dans quelques salles sur le territoire américain puisqu’il en modifiera la fin pour celle que l’on connaît dorénavant aujourd’hui. À l’origine en effet, le directeur de l’hôtel rendait visite à la femme de Jack sur son lit d’hôpital pour lui annoncer que le corps de son mari était introuvable remettant en cause toute l’histoire qu’elle venait de (nous) raconter. Mais ce ne sera pas tout puisque à l’issue de l’avant-première londonienne, Kubrick raccourcira encore son film de près de 30 minutes supplémentaires le ramenant à la version de 119 minutes que nous connaissons en France. C’est une version qui a d’ailleurs notre préférence. Certainement parce que c’est celle que nous avons découverte avec le côté nostalgique qui va avec, mais surtout parce que cette version va encore plus loin dans l’épure et l’abstraction. Dans la version longue dite aussi US, Kubrick explicite et annonce en détail ce qui va suivre désamorçant finalement le moindre effet de surprise. The Shining dans sa version longue prend de fait le contrepoint intégral de ce que doit être un film d’horreur. Si le concept est pour le moins saisissant pour ne pas dire passionnant, c’est à n’en pas douter sur ce point qu’il en a désarçonné plus d’un à l’époque confirmant le talent avant-gardiste et visionnaire du cinéaste.

Séquence avec la pédiatre absente de la version européenne 

Nous petits français, anglais (et Australiens), avons finalement été mieux préparé à cette vision voulue et recherchée par Kubrick. The Shining dans sa version courte ou européenne se révélant de fait un véritable objet filmique très peu identifié qui ne s’embarrassait aucunement des conventions et autres explications. C’est donc d’autant plus dommageable que celle-ci disparaisse corps et biens avec cette nouvelle édition étant entendu que la maison mère Warner n’a daigné ne faire l’effort d’une restauration que pour le montage US. Et en imposant au monde entier cette version, ne fait-elle point fi des volontés du cinéaste ? N’y aurait-il pas là comme un petit problème d’éthique ? Ou alors c’est que Kubrick s’est adressé d’outre tombe à Leon Vitali (en charge depuis sa mort de son héritage artistique) pour lui donner des instructions dont on n’a pas eu connaissance. Marrant de se dire quand même que jusqu’ici les Blu-ray français ne proposaient que le montage européen voulu et supervisé comme tel par Kubrick sans que jamais et même en bonus, on ne puisse visionner la version US. Mais qu’avec cette édition, la proposition s’inverse totalement tout en présentant la chose comme une chose géniale et inédite pour nous petits frenchies.

Shining - Photo de tournage On the set avec les jumelles bien vivantes finalement – Kubrick escroc !

On précisera tout de même que cette version dite longue propose le doublage français d’origine ce qui indique bien que le film fut exploité ainsi en France au cinéma. Par contre, dès la première édition du film en VHS puis en Laserdisc, en DVD et en Blu-ray, Shining n’a été montré que dans son montage européen. On se dit que pour un cinéaste qui ne laissait rien au hasard, il y a là comme une indication à peine voilée. Que Warner balaye donc d’un revers de la main avec cette nouvelle édition. Ce qui en soit n’est pas nouveau puisque le Studio a pris l’habitude depuis 2007 de proposer le film dans un ratio d’image de 1.78:1 histoire de coller au mieux avec le format de nos télévisions actuelles. Précisons ici que Kubrick a toujours voulu que son film soit vu en 1.85:1 et pas en 1.33:1 comme on a pu nous le faire croire pendant un temps (cf l’interview de Vitali totalement perché dans le DVDvision#13 de l’été 2001). Si une version de Shining existe bien dans ce ratio d’image supervisée par Kubrick lui-même c’est que celui-ci ne voulait pas laisser les chaines de TV charcuter son film à une époque où le respect du ratio n’était pas leur préoccupation majeure. Pour être complet on avancera aussi que Warner semble avoir opéré à un petit zoom dans l’image sur cette restauration occasionnant une légère perte d’information (moins de 5% si l’on se fie aux confrères). Constat que l’on peut de toute façon effectuer avec nos captures comparatives qui, comme vous avez pu le voir, caviardent ce papier (ou alors c’est que vous êtes aussi bourrés et frigorifiés du bulbe que Jack Torrance).

Ce qui nous permet d’aborder le versant positif de cette édition que l’on peut centrer essentiellement sur la qualité intrinsèque de cette remastérisation 4K qui a été effectuée à l’aide d’un nouveau scan 4K à partir du négatif 35mm d’origine. La remastérisation a été faite chez Warner Bros. Motion Picture Imaging et l’étalonnage a été assuré par Janet Wilson sous la supervision de Leon Vitali. On va dire que le bon qualitatif avec l’image datant de 2007 est tout simplement phénoménal. Revoir Shining ainsi revient tout simplement à redécouvrir le film de fond en comble. Cela passe d’abord par un changement drastique de la température de couleur tirant beaucoup moins sur les teintes bleues et métalliques tout en proposant une palette colorimétrique bien moins démonstrative. Cela passe par une définition exemplaire dominée par un équilibre netteté et grain pelloche du plus bel effet. On adore aussi la profondeur de champs qui nous pète littéralement à la tronche sans parler de la retranscription au cordeau de la photo signée John Alcott qui a su accentuer l’aspect labyrinthique de chaque plan voulu par Kubrick renvoyant bien entendu à la perte de repères progressive ressentie par tous les personnages (spectateurs inclus). Boulot remarquable donc dont on n’ose imaginer le rendu sur un Blu-ray 4K UHD auquel ce Blu-ray  est de toute façon et pour l’instant intimement lié au sein d’un coffret réunissant aussi le DVD.

Pour la partie son, on est à nouveau obligé de sortir la sulfateuse façon DiCaprio dans Once Upon a Time… in Hollywood. Pourquoi s’entêter en effet à nous priver du mix mono d’origine ? Et ce depuis que le DVD existe ? Au passage, que les propriétaires du LD Pal édité en 1993 le gardent précieusement car ils ont là les meilleurs retranscriptions possibles à date du mix mono VO et VF. Si on peut comprendre la volonté de profiter pleinement des capacités digitales actuelles pour booster un mix originale en un feu d’artifice sur 5 canaux plus le caisson de basse, pourquoi ne pas aussi proposer le mono d’origine pensé et voulu par un Kubrick de toute façon réfractaire au son spatial, stéréo et autres captations multicanales ? Il suffit de réentendre Danny et son « bolide » dans les couloirs de l’hôtel pour s’en convaincre. N’y a t’il pas là aussi comme un non respect du travail et des intentions originelles du cinéaste ? D’autant que l’encodage en DTS-HD MA 5.1 présent en VO, s’il améliore à l’évidence le PCM 5.1 que l’on connaissait jusqu’ici sur les différentes éditions Blu-ray en terme de clarté et de précisions, n’en demeure pas moins assez frontal pour ne pas dire pauvre en effets sonores prouvant par l’absurde de la rigueur jungienne du mix original. Quant à la VF, elle reste cantonnée à un simple DD 5.1 (le même encodage depuis 2007), où l’on retrouvera toutefois avec une nostalgie non dissimulée les voix de Trintignant en lieux et place de Nicholson, de Jacques « c’est de la merde » François pour l’ancien gardien devenu lui aussi zin zin, de Michel Aumont pour celui du directeur de l’hôtel ou de Jackie Berger qui avec son timbre de voix si particulier pour doubler le petit Danny se rappellera au bon souvenir de ceux qui ne loupaient pas les nombreuses séries TV d’anime diffusées lors du Club Dorothée. Sans oublier l’immense Med Hondo qui double ici le chef cuistot au destin funeste et qui a sans conteste contribué à la renommée d’Eddy Murphy en France.

Barry Nelson doublé en français par Michel Aumont

Philip Stone doublé en français par Jacques François

Enfin, niveau bonus, on a déjà mentionné le fait que l’on retrouve tous les compléments produits par Warner dès 2007 lors de la parution du premier Blu-ray (et HD-DVD qui fut le format privilégié par l’auteur de ces lignes, oui Monsieur) à l’exception notable de la bande annonce que vous retrouverez en fin de ce papier (non, ne nous remerciez pas). Le commentaire audio de Garrett Brown (créateur du procédé Steadicam, rappelons-le) et de John Baxter (historien du cinéma) reste en VO (tout comme celui de Vivian Kubrick sur son making-of) mais il a la particularité d’être in fine inédit en nos cieux puisque c’est la première fois que nous pouvons l’écouter dans sa version longue (ben oui). Ils demeurent tous encodés en SD mais n’ont pas perdu de leur intérêt sur le versant retour sur un film devenu un pan non négligeable de l’histoire du cinéma. Et puis quand on réécoute Spielberg nous balancer son amour inconditionnel pour le film, on ne peut que repenser à l’hommage qu’il lui a rendu depuis avec Ready Player One.

Shining - Capture Bonus

Ah et sinon The Shining fut une bonne affaire pour la Warner. Il fut même le pus gros succès commercial pour Kubrick avec près de 44M de dollars glanés sur le seul territoire américain ce qui le plaçait au 9ème rang des meilleures recettes au box office outre-atlantique en 1980. En France, il a enregistré 2 359 705 entrées, très loin ceci dit derrière les 7 621 632 spectateurs qui avaient découverts Orange Mécanique en 1972, sa meilleure marque chez nous. Quoi qu’il en soit, cela lui permit d’avoir les coudées franches pour Full Metal Jacket qu’il accoucha toutefois dans la douleur près de 7 années plus tard. Mais ceci est une autre histoire.

Shining (1980) de Stanley Kubrick - Packshot Blu-ray 4K Ultra HD + Blu-ray 2DShining (The Shining – 1980) – Édition 4K Ultra HD + Blu-ray + DVD

Réalisateur : Stanley Kubrick
Éditeur : Warner Bros.
Sortie le : 16 octobre 2019

Splendeur sauvage du paysage, une voiture serpente sur une route de montagne, stoppe devant un palace des années folles, isolé, désert : c’est le jour de la clôture annuelle ; le personnel ne reviendra qu’aux beaux jours. Jack a accepté de passer l’hiver ici avec sa femme et son fils pour assurer l’entretien des lieux. Écrivain en mal d’inspiration, il espère pouvoir achever dans cet ermitage de luxe le roman qu’il porte en lui. Un univers insolite où la réalité dérape.

Spécifications techniques Blu-ray :

  • Image : 1.78:1 encodée en AVC 1080/24p
  • Langues : Anglais DTS-HD MA 5.1 et Français DD 5.1
  • Sous-titres : Anglais et Français
  • Commentaire audio en VO sans sous-titres de Garrett Brown (chef op et inventeur de la Steadicam) et John Baxter (historien du cinéma)
  • Durée : 2h23min 47s
  • 1 BD-50

Bonus :

  • Les coulisses de Shining (« View from the Overlook: Crafting The Shining » – 2007 – 30min 22s – SD – VOST)
  • Les visions de Stanley Kubrick (« The Visions of Stanley Kubrick » – 2007 – 17min 17s – SD – VOST)
  • Making The Shining (1980 – 34min 59s – VOST avec commentaire audio optionnel non sous-titré de Vivian Kubrick)
  • La musique du film avec la compositrice Wendy Carlos (2007 – 7min 31s – SD – VOST)
  • Livret

6 réflexions sur « The Shining – Version longue restaurée 4K en Blu-ray »

  1. Remarque sur le son :
    – techniquement, la VO 5.1 proposée ici est la même que sur le précédent disque en terme de source/mixage. Elle a simplement été ré-encodée en DTS HD MA 5.1.
    – cet encodage « n’améliore » techniquement rien. Au contraire, techniquement, une piste LPCM est supérieure à une piste compressée dans un format quasi-lossless comme du DTS HD MA.

  2. Non sur ce coup là je ne suis pas d’accord. En théorie je te suis sans pb mais à l’écoute non, cet encodage est bien supérieur au PCM 5.1… Cela m’a surpris mais c’est indéniable.

  3. Encore une « superbe » remasterisation en 16/9 d’un film tourné au format 1.37 (comme beaucoup d’autres films de l’auteur) !!!! Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les mains coupées de Nicholson (devant sa machine à écrire) ou de Duvall (plan de la hache, elle-même coupée) sur les photogrammes donnés en exemple . Heureusement que je possède encore le DVD 4/3 !
    ->Il manque juste 1/3 de l’image (voire plus, car ils ont souvent tendance à éviter les bords de la pelloche lors du scan afin d’économiser du temps sur le nettoyage des poussières).
    Ce qui me fait rigoler, c’est que cela ne semble gêner personne, et que la plupart des critiques se basent uniquement sur ces « remasters » pour parler d’esthétisme !
    Kubrick n’aurait jamais accepté un tel massacre, et pourtant, il s’y connaissait !

  4. Au risque de vous décevoir dans vos certitudes, Shining a été pensé, tourné et projeté au cinéma en 1.85. Tout simplement parce que les projectionnistes ne s’emmerdaient pas à l’époque pour préserver le ratio des films qu’ils projetaient et que le 1.85 était la norme standard. Kubrick, dans sa magnanimité et son obsession du détail, le savait parfaitement.
    Le ratio 1.37 dont vous faites référence est une vieille légende urbaine qui vient du fait que Kubrick avait personnellement supervisé le recadrage en 1.33 pour les diffs TV à une époque où le 16/9 n’était pas la norme loin de là.
    Je faisais moi aussi parti des croyants du 1.37 comme vous. Il suffit juste de jeter un œil aux notes de tournage du film que l’éditeur Tashen a reproduit dans son bouquin qui pèse une tonne ou plus simplement et moins onéreux se baser sur le doc de Jan Harlan – Stanley Kubrick : A Life in pictures.
    Ceci étant, revoir Shining en 1.37 reste une belle expérience visuelle qui ne dénature en rien l’expérience du film étant entendu encore une fois que Kubrick l’a personnellement supervisé jusque dans le montage qui change même par endroit justement pour coller au mieux des contraintes des diff TV de l’époque.

  5. Vous mélangez tout : si les projectionnistes américains disposaient un cache au ratio 1.85:1 devant la pellicule, c’était surtout dans le but de remplir toute la surface de leurs écrans, qui répondaient justement à ce format, la norme Hollywoodienne de l’époque, comme le 18/9 est celle de Netflix d’aujourd’hui. Ce faisant, cela augmentait mécaniquement la surface projetée, et donnait la sensation au spectateur néophyte qu’il en avait pour son argent…
    Seulement Kubrick était anglais, et ne dépendait d’aucun producteur hollywoodien pour ses choix artistiques. Il tournait juste ses films dans le ratio qui correspondait à l’histoire qu’il racontait, et non pas pour préparer le passage éventuel de ses films à la télévision !
    Vous, qui êtes bien renseignée (j’ai moi-même un exemplaire du fameux Tashen à 15€), sachez que Kubrick s’est toujours opposé à la diffusion de ses films à la télévision, ainsi qu’à leur distribution sur tout support vidéo. Il a presque fallu attend sa mort pour voir tous ses films disponibles sur DVD, puis sur Blu-rays, d’abord en FHD, puis en UHD (malgré l’appellation des « blu-rays 4K », le 4K est, lui, au ratio 1.896, et strictement réservé aux salles de Cinéma équipées en DCP).
    En Europe, Kubrick envoyait un technicien vérifier l’état du projecteur et de l’écran pour la projection de chacun de ses films (je détiens l’information d’un projectionniste). Kubrick détenait toutes les copies de ses films, et les détruisait au fur et à mesure, lorsqu’il jugeait qu’elles étaient trop dégradées.
    Bref, je ne vais pas vous refaire l’histoire du Cinéma, d’autant plus que Kubrick n’est pas mon réalisateur favori, mis à part pour 2001 (tourné au ratio 2,21 ; scanné au format 2,35 (encore un problème de standardisation des réglages), puis recadré au format 2.21 sur les Blurays, ce qui leur permet d’afficher fièrement « format original respecté » !) .
    Tout cela pour vous dire que si Shinning avait été pensé pour le format 1.85, alors le format 16/9 (1.78) devrait vous scandaliser !!!!!
    D’autant plus que le 16/9 a été inventé en 1988 (D2Mac Paquet), soit 8 ans avant la sortie de Shinning…
    Pourquoi le respect du cadre est si important à mes yeux ? C’est notamment parce qu’il induit le rythme du montage. Un recadrage a pour effet de mettre une partie de l’action hors champ, comme le couteau tenu dans la main droite de Duvall dans la scène de la hache, ce qui en change le sens. Vous imaginez bien que le cadreur -ainsi que Kubrick lui-même-, travaillant pour un ratio 1.85, n’auraient jamais décidé de mettre le couteau hors champ à ce moment précis, étant donné que cette lame, au second plan, met encore plus en valeur la hache filmée au premier plan, qui parait d’autant plus gigantesque, notamment filmée au ratio 1.37, seul cadre où toute l’action peut figurer en entier… quand on y réfléchit !

  6. Vos vouliez dire 8 ans après la sortie de Shining pour le D2Mac Paquet… Pour le reste c’est en effet très intéressant tout ce que vous avez pris la peine de nous écrire. Je ne dis rien d’autre au passage pour le 1.78. Certes je n’utilise pas le mot de scandale mais je le mentionne tout de même.

    Pour le côté Kubrick ne voulant pas voir ses films en vidéo, ok je veux bien mais alors pourquoi existent t’ils en VHS puis en Laserdisc (au format 1.33 pour Shining pour coller aux standards vidéo de l’époque) ? Il y était peut-être opposé mais ils existent en tout cas. Quant à l’information de la supervision du film pour la TV par Kubrick lui-même, je la tiens de sources sûres et de première main (un programmateur salle chez Warner France qui a géré le département Laserdisc – il était tout seul je précise – aujourd’hui à la retraite qui m’a fait lire des échanges dactylographiés avec leur antenne anglaise qui tenait leurs instructions de Kubrick en personne).

    Après pour le ratio 1.37, je vous lis et j’entends vos arguments qui sont tout à fait recevables. Je ne peux par ailleurs que vous rejoindre dans votre soucis légitime du ratio originel qu’il faut respecter. Mais pour le reste, et en ce qui me concerne, le doute n’est pas levé quant à ce ratio originel.

    Mais après même Kubrick pouvait changer d’avis et les infos que nous tenons peuvent être erronées avec Kubrick qui doit bien rigoler de là où il est. Qui sait ?

    Sinon le Tashen dont je vous parle ne coûte pas 15 euros. Je vous parle du bouquin bottin à 200 euros (de mémoire) qui comporte des infos bien plus fouillées que celui à 15 euros qui n’est qu’une pâle copie avec un texte énormément expurgé et synthétique.

    Merci encore pour vos interventions, c’est très enrichissant.

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