Le Fils unique - Image une test BR

Coffret Blu-ray – Ozu en 20 films : Le Fils unique (1936)

Le premier Blu-ray du coffret Ozu édité par Carlotta en novembre 2019 s’ouvre sur Le Fils unique déjà paru chez le même éditeur en 2013. Vu qu’à l’époque on était passé à côté, on se dit que c’est l’occasion de nous rattraper envers un titre qui aborde déjà bien des thèmes essentiels de la filmo encore en devenir du maître japonais et une galette aux spécificités techniques qui n’ont pas bougées d’un poil.

Le Fils unique (1936) - Affiche 2013

On le sait, Ozu est un cinéaste qui s’attache à montrer le temps qui passe le plus souvent au sein de la cellule familiale avec pour corollaire les chocs générationnels que cela peut engendrer. Il privilégie alors comme décor la ville où il est plus aisé de confronter et de visualiser les différentes classes sociales ainsi que les cicatrices de l’urbanisme moderne galopant. De cette feuille de route pourrait-on dire, Ozu s’est de film en film attaché à affiner et à affirmer son propos alors même que son cinéma n’impose rien au spectateur. Mais il faut croire que sa mise en scène en apparence proche de l’épure n’a que peu laissé de place au doute. C’est que, au-delà des images, il n’est pas rare d’y percevoir onirisme naturaliste et amertume poétique quand ce n’est pas la nostalgie d’un passé révolu et l’optimisme d’un futur meilleur.

Le Fils unique est son premier film parlant et en 1936, après déjà 9 années d’activité dans le cinéma, il a déjà près de 35 réalisations de longs métrages à son actif mais pour la plupart à jamais disparus. Ozu aborde ici en à peine 1h20 deux thématiques essentielles qui vont irriguer tout son cinéma. L’exode rural au profit de villes comme ici Tokyo et la volonté d’élévation sociale que cette migration induit forcément. Et puis, telle une deuxième lame, Ozu explore bien entendu les conséquences que peuvent générer de telles (r)évolutions au sein d’une famille mais aussi d’une société japonaise que l’on sait conservatrice et séculaire. Le Fils unique raconte comment un bon élève perdu au sein d’un petit village de montagne aimerait continuer ses études au lycée. Mais sa mère qui l’élève seule et qui travaille dans la seule usine n’a pas franchement les moyens pour lui assurer ce futur. Devant l’insistance de son fils, elle finit par accéder à ses désirs et décide pour cela de tout sacrifier jusqu’à n’avoir plus d’autres horizons que de travailler jusqu’à la fin de ses jours. Fin du premier acte.

Treize années passent et le fils s’est installé à Tokyo. On ne sait si ses études furent couronnées de succès mais ce qui est certain c’est que sa position sociale n’est pas des plus reluisantes. Le voici en effet prof de maths à mi-temps pour des étudiants du soir. Job qui ne lui permet même pas de boucler sereinement ses fins de mois. C’est alors que sa mère s’invite constatant par elle-même que tous ses efforts ne semblent pas avoir permis à son fils de mener une vie décente et convenable. Il lui a de plus caché son récent mariage ainsi que la naissance d’un petit fils. Viennent alors les regrets et l’amertume mais jamais chez Ozu la colère ou même le ressentiment. Pour cela, la caméra prend le temps de filmer l’introspection des personnages le plus souvent en hors-champs ou de dos. Elle se permet aussi de filmer un Tokyo qui a disparu aujourd’hui où il y a encore de l’espace et des champs à perte de vue avec par exemple au centre une usine à quatre cheminées. Il y a là un sens du cadre déjà assuré qui permet à Ozu de se concentrer sur ses personnages au sein d’intérieurs filmés à hauteur de tatami qui deviendront sa marque de fabrique. Fin du deuxième acte.

Le Fils unique - Capture Blu-ray (bonus)

Un événement va alors retourner les certitudes de chacun et du spectateur. Un de ceux qui permet de révéler la véritable nature humaine au-delà des contingences sociales. On est là au cœur même du cinéma d’Ozu là où l’indicible côtoie ce fameux naturalisme certes onirique mais sans happy end. La réalité est sans fard, elle reste crue mais elle n’est point balzacienne pour autant. Les destins ne sont pas chez Ozu coulés dans le marbre et  le fils unique se doit encore de l’écrire même si pour cela il y aura forcément à assumer le dommage collatéral et psychologique d’une mère qui aura tout sacrifié pour lui. Le Fils unique s’apparente dès lors à un film aux préoccupations quasi universelles qui auraient pu intéresser un Renoir en France ou un Ford qui allait d’ailleurs bientôt tourner Les Raisins de la colère aux États-Unis. C’est à la fois la force du film mais aussi sa légère faiblesse pour celui ou celle qui y chercherait une quelconque contextualisation historique. C’est que le Japon subit en 1936 la coupe de plus en plus forte de l’armée qui va se servir d’une tentative de coup d’État des ultra nationalistes en début d’année pour finir de totalement phagocyter le pouvoir politique conduisant le pays à la seconde guerre sino-japonais l’année suivante et bien entendu à la seconde guerre mondiale en décembre 1941.

À l’image de La symphonie inachevée de Willi Forst, le film allemand que vont voir au cinéma la mère et le fils, Le Fils unique est une forme de mirage qui ne raconte rien du Japon de l’époque mais aussi beaucoup des âmes qui en animaient sa société très loin des kamikazes lobotomisés qui se battront quelques années plus tard dans le Pacifique. C’est aussi cela Ozu. Un cinéma qui peut être hors du temps mais qui passé au révélateur de sa mise en scène en devient signifiant et accessoirement le témoin privilégié d’une époque définitivement révolue.

La Symphonie inachevée - AfficheAffiche japonaise de La Symphonie inachevée

Tout comme le master utilisé pour cette édition (admirez la transition). Mais à la décharge de Carlotta et comme le précise le carton introductif, il n’y a pour l’instant pas mieux nulle part dans le monde. Il faut rappeler au demeurant que sur les 35 films qu’Ozu a déjà réalisé de 1927 à 1936, seuls quelques uns ont réussi à franchir le quasi siècle qui nous sépare dorénavant. Et encore, dans le lot certains sont amputés d’une grande partie de leur métrage originel ramenant la durée des films ainsi sauvés à une quinzaine de minutes. Dans ces conditions, voir et revoir Le Fils unique même ainsi, relève du quasi miracle. D’autant qu’avant d’arriver en Blu-ray, voilà un master passé par la case restauration HD qu’il serait certainement inutile d’upgrader aujourd’hui en 2 ou 4K tant qu’une meilleure source n’émergera pas des archives d’une cinémathèque ou d’un collectionneur privé. Ce qui donne à l’arrivée une expérience de visionnage quelque peu chaotique entre une image très très fatiguée et un mixage son à l’avenant mais qui n’oblitère aucunement le plaisir toujours intact de (re)découvrir ce film d’avant-guerre signé Ozu. Sur le son d’ailleurs, on notera le travail minutieux et déjà rigoureux du mixage qui enrichit la mise en scène : là un bruit d’usine au loin répétitif, lancinant, obsessionnel qui donne l’occasion d’entendre un dialogue où la femme s’en inquiète pour sa belle mère qui risque de mal dormir mais que le fils retoque en rappelant que c’est pourquoi le loyer n’est pas élevé. Et puis, comme ce sera toujours le cas, il y a une petite musique, jamais envahissante, à la limite diégétique, mais bien là. Une musique qui appuie elle aussi et à sa façon la mise en scène pour lui amener ce supplément d’âme tragique.

Le Fils unique - Capture Blu-ray (bonus)Jean-Jacques Beineix

Enfin, on a la très belle surprise de trouver le cinéaste Jean-Jaques Beineix qui en 20 minutes top chrono nous rend compte à sa manière du film. Tout y passe en fait : analyse contextuelle très convaincante (le japonais travaille toute sa vie, c’est dans sa nature / Tokyo est une ville ouverte aux quatre vents où l’espace, limite agoraphobe, ne manque pas encore…) et analyse de la mise en scène forcément pertinente (l’importance du off dans le cadre et dans l’action ou encore ces champs / contre champs qui vont jusqu’à abolir les distances et le temps cassant dès lors la grammaire cinématographique généralement admise). Un document passionnant et surtout très utile pour qui veut toucher du doigt le  génie du cinéma d’Ozu.

Cliquez sur les captures Blu-ray ci-dessous pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

Coffret Blu-ray Ozu en 20 filmsLe Fils unique (Hitori musuko – 1936) – Coffret 11 Blu-ray

Réalisateur : Yasujirō Ozu
Éditeur : Carlotta Films
Sortie le : 6 novembre 2019

À Shinshu, petit village de montagne au centre du Japon, une fileuse de soie élève seule son fils Ryosuke. Bon élève, celui-ci est en âge d’aller au lycée mais la mère s’y oppose car les études sont trop coûteuses. Elle finit néanmoins par accepter, faisant le choix de tout sacrifier pour l’éducation de son fils. Treize années plus tard, Ryosuke s’est installé à Tokyo et sa mère lui rend visite pour la première fois. Malgré les efforts de son fils pour l’accueillir, celle-ci découvre qu’il vit dans une situation précaire, déçu par les promesses de la grande ville…

Spécifications techniques Blu-ray #1 :

  • Image : 1.33:1 encodée  en AVC 1080/24p
  • Langues : Japonais DTS-HD MA 1.0 mono (48 kHz / 24-bit)
  • Sous-titres : Français débrayables
  • Durée : 1h 22min 38s
  • 1 BD-25

Bonus :

  • Le Temps conté : Jean-Jacques Beineix à propos du Fils unique (2013 – HD – 22min 37s)

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