La Rumeur - Image une test Blu-ray

La Rumeur (1961) de William Wyler en Édition Collector Blu-ray + DVD + Livret

Totalement rincé au sortir de Ben Hur, William Wyler aspirait en ce début des années 60 à rien d’autre qu’à un tout petit film (entendre par là un film à budget à taille humaine) qu’il pourrait tourner sans chichi, en N&B et surtout pas en Italie. Son choix se porte alors sur l’adaptation d’une pièce de théâtre de Lillian Hellman The Children’s Hour qu’il avait pourtant déjà porté à l’écran en 1936 sous le titre Ils étaient trois (These Three). Pour vouloir remettre ainsi le couvert c’est que le cinéaste devait ruminer une quelconque frustration, un petit truc de derrière le bulbe rachidien qui ne voulait pas passer avec le temps. Quelque chose à voir peut-être avec cette histoire sur l’homosexualité féminine que le film de 36 ne traitait pas vraiment. Pour autant, Wyler ne fut pas satisfait de ce remake que Frédéric Albert Lévy (FAL pour les intimes ou les primo-lecteurs de Starfix) qualifie plutôt de restauration dans le livret proposé au sein de cette édition très recommandable. Bien vu. Quant à l’avis de Wyler envers son film, il était certainement téléguidé par la réception très fraîche qu’il reçut de la critique et des spectateurs qui le boudèrent ostensiblement. Les premiers trouvant La Rumeur trop timoré et les seconds n’y trouvant  tout simplement pas leur compte. Depuis, les choses ont pas mal évolué avec la conviction qu’on tenait là un film pas si mineur dans la carrière de Wyler. À tel point d’ailleurs qu’il y a quelques semaines à peine Variety le classait dans une liste de films problématiques qui mériteraient un avertissement contextuel. En cause ici selon eux, l’image désastreuse de la communauté LGBT qui y est renvoyée. Comment en est-on arrivé là ?

La Rumeur - Affiche

La pièce originelle de Lillian Hellman, qui accessoirement était mariée à l’écrivain Dashiell Hammett avec qui elle a travaillé jusqu’à la mort de celui-ci en 1961,  fut dans les années 30 un triomphe à Broadway tout en ayant déjà la réputation d’être impossible à porter à l’écran. Et d’ailleurs elle a failli ne jamais passer la première représentation n’entrevoyant son salut qu’à des critiques dithyrambiques. Elle n’eut pas autant de chances à Boston, Chicago ou même Londres où elle fut interdite. C’est que The Children’s Hour (Les Innocentes) raconte l’histoire d’une dénonciation calomnieuse d’un amour entre deux femmes. Et rien que vouloir aborder le sujet du lesbianisme ne pouvait que saborder un film au regard du Code Hays qui depuis 1934 définissait le champ des possibles en matière de bonne conduite morale devant et derrière l’écran qu’Hollywood s’était empressé d’adopter par soucis d’apaisement d’abord (de nombreux scandales en tous genres avaient émaillé la décennie précédente) mais surtout pour préserver le business. Ils étaient trois fut un énorme succès critique et populaire pour Wyler mais point d’homosexualité féminine à l’horizon. Pour ce faire, Lillian Hellman qui finit par adapter sa pièce (mais y renonça pour la version de 61), faisait porter la dénonciation sur un ménage à trois au sein de l’établissement. Le fiancé de l’une des enseignantes étant l’amant de l’autre. Et entre eux, la même enfant méchante et menteuse de la pièce dont la mère est l’une des bienfaitrice de l’école qui en croyant les dires de sa progéniture va plonger l’institution et tout ce petit monde dans le chaos.

La Rumeur - Capture bonus (Lillian Hellman)

En ce début des années 60, Hollywood semble vouloir s’affranchir du fameux code qui l’empêchait par exemple de montrer un couple marié partager le même lit ou de filmer un baiser trop longuement. Celui-ci sera d’ailleurs définitivement abandonné en 1966. Wyler sentant bien que le vent tournait voulait donc pouvoir adapter cette histoire comme il aurait voulu le faire en 36. À savoir que la dénonciation mensongère qui allait provoquer la fermeture de l’établissement et jeter les deux enseignantes au banc de la société locale, devait aussi faire office de catharsis auprès des trois personnages principaux. À commencer par celui joué par Shirley MacLaine qui à l’évidence refoulait depuis trop longtemps son amour pour son amie de toujours interprétée par Audrey Hepburn. La première partie du film (la plus subtile et la plus réussie selon nous) montre magnifiquement cela. Shirley MacLaine est touchante dans le portrait en creux de cette femme qui n’arrive pas à totalement juguler son désespoir de voir son amie se marier et qui a des accès de colère envers ce soupirant de longue date (James Garner) qui vient chambouler l’équilibre de leur relation. Quant à Audrey Hepburn, et pour faire un parallèle un peu osé, disons qu’elle fait penser à Charlton Heston qui dans Ben Hur ne se rend pas compte que sa relation avec Stephen « Messala » Boyd va bien au-delà de la simple amitié d’enfance.

La Rumeur - Capture bonus

La seconde partie prête par contre plus le flanc à la critique. Une fois que la petite peste a perpétré son forfait, que l’école a fermé et que les deux femmes ont perdu leur procès en diffamation, le film s’enferme alors dans les quatre murs de l’institution devenue déserte seulement habitée par des dialogues ininterrompus et pour le moins assommants. Jusqu’à cette séquence finale qui voit  Shirley MacLaine avouer à grand renfort de cris et de larmes son indéfectible amour devant une Hepburn médusée. À l’époque, la critique se gaussait devant tant de théâtralité et se demandait qui pouvait encore prêter attention à deux femmes qui s’aiment au point de vouloir ruiner leur carrière et leur vie (on est toutefois pas certain que la chose ne ferait pas encore polémique aujourd’hui si elle devait se produire dans un patelin du sud des États-Unis comme c’est le cas dans La Rumeur). Aujourd’hui, un tel spectacle de contrition d’une femme se flagellant d’avoir de telles pensées impures au point de s’ôter la vie (désolé pour le spoiler) est considérée comme dangereuse car assimilant l’homosexualité à une maladie. Et que donc pour cela, un carton d’avertissement devrait dorénavant accompagner le film pour le contextualiser. Si, petite parenthèse, la démarche ne nous semble pas de prime abord débile, disons qu’elle nous gêne quand même car elle prend le spectateur d’aujourd’hui pour un être débile. Fin de la parenthèse.

La Rumeur - Capture bonus (William Wyler)William Wyler au taf

On rejoint alors un peu Wyler qui se disait peu satisfait de son film. Pour lui donner un peu plus de consistance, certains critiques aujourd’hui, à commencer par FAL au sein du livret sus-cité, voient plus en La Rumeur une dénonciation à peine voilée  envers le maccarthysme qui pour rappel avait gangrené le pays et Hollywood lors de la précédente décennie (parmi lesquels Lillian Hellman et Dashiell Hammett en furent des victimes). La chasse aux lesbiennes s’apparentant ici à la chasse aux communistes. Pourquoi pas. Mais l’un dans l’autre, le combat semblait déjà un peu daté ou plus sûrement pas très convaincant en effet. Pour autant, la mise en scène de Wyler relève incontestablement le niveau. Très peu démonstrative, elle vient en contrepoint des dialogues mais surtout accompagne efficacement les deux actrices. La caméra semble ainsi à peine effleurer Hepburn alors qu’avec MacLaine celle-ci se fait bien plus intrusive. De cette caractérisation par la seule force d’une grammaire visuelle au cordeau, Wyler ne réussit certes pas totalement son pari de restaurer les véritables enjeux de l’histoire originelle, mais arrive tout de même à faire de La Rumeur un objet de cinéma vivant, captivant et toujours en mutation donc.

Capture Blu-ray
Cliquable au format HD natif 1920×1080

La Rumeur - Capture Blu-ray

FAL, dans son court mais efficace texte toujours aussi magnifiquement mis en valeur via une très belle recherche iconographique par l’équipe ad hoc chez Wild Side, développe beaucoup mieux que nous cet aspect de La Rumeur ce qui ne peut que rehausser l’intérêt de le revoir ou tout simplement de le découvrir. Ils permettent aussi (le film et le livret) d’apprécier un peu plus à sa juste valeur la filmo d’un réal souvent dénigré par l’éclectisme de ses choix l’expulsant de fait de la catégorie des auteurs qui vont s’échiner à creuser leur sillon et peaufiner leur univers. Chez Wyler on peut pourtant affirmer la même chose à la différence donc que l’homme comme le cinéaste ne voulaient pas se cantonner dans un seul genre. Passant ainsi du Péplum au film intimiste, du romantisme incandescent (Les Hauts de Hurlevent – 1939) au western élégiaque (Les Grands espaces – 1958), du film sociétal (Les Plus belles années de notre vie -1945) au film de psychopathe bien avant Le Silence des agneaux (L’Obsédé – 1965), il y a forcément une œuvre de Wyler qui marquera celui ou celle qui voudra explorer sa riche filmographie. Certainement au final une des plus cohérentes dans l’histoire d’Hollywood.

La Rumeur - Packshot ouvert

Au delà du livret plusieurs fois mentionnés donc, cette édition propose deux compléments de qualité. Le premier est une rencontre avec le fils d’Audrey Hepburn qui s’il n’apporte pas un éclairage nouveau sur les raisons qui ont poussées sa mère à accepter ce rôle sinon que de rappeler la très grande fidélité d’une actrice qui fut révélée au monde entier avec Vacances Romaines en 1953 du même Wyler (Oscar à la clé), permet quand même de rentrer un chouïa dans l’intimité d’une star au pedigree unique et totalement disparu aujourd’hui. L’autre document vidéo est une interview de Veronica Cartwright qui interprète dans La Rumeur l’une des deux petites filles par qui le scandale arrive. Pour ceux qui débarquent, Veronica Cartwright c’est la seconde femme de l’équipage du Nostromo et la dernière à se faire bouffer par l’Alien. On a pu aussi la voir juste après dans Les Oiseaux (The Birds – 1963) d’Hitchcock ou chez Philip Kaufman dans L’Invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers – 1978). Son intervention permet d’en savoir un peu plus sur sa carrière pour le moins atypique et généreuse mais surtout d’avoir des indications quant à la façon qu’avait Wyler de diriger ses acteurs. Elle ne tarit pas d’éloges à l’attention de Shirley MacLaine qui a été selon elle un modèle durant toute sa propre carrière. Ces deux compléments sont par ailleurs produits et réalisés par Robert Fischer de la Fiction Factory, société basée en Allemagne dont on trouve aussi des compléments réalisés par leur soin chez Carlotta en France mais aussi chez des éditeurs anglais (Eureka / Second Sight) ou américains (Olive / Kino Lorber).

La Rumeur - Capture bonus (Veronica Cartwright)

Quelques mots enfin sur l’aspect technique de cette édition. On est devant un master loin d’être au-dessus de tous défauts. À commencer par des sautes d’image. On vous a mis ci-dessous le générique de début où vous pourrez le constater à la 52ème seconde. Il y en a d’autres. On ne les a pas compté mais elles ne passent pas inaperçues. Un générique qui, comme c’est souvent le cas pour les films tournés sur pelloche, ne propose pas une image à la définition très poussée. Ce qui est corrigé dès que celui-ci laisse la place au film lui-même. Ce « défaut » peut éventuellement disparaître lors d’une restauration poussée et forcément couteuse. Ce qui n’est pas le cas ici. Le master semblant en effet reprendre celui déjà utilisé en 2014 par Kino aux États-Unis et la BFI en Angleterre qui n’est « que » HD et certainement pas issu du négatif original. Ceci étant dit, l’image proposée est loin d’être honteuse. On a certes droit de temps à autre à quelques points blancs et autres petits problèmes esthétiques, elle n’en demeure pas moins très au-dessus de la moyenne de ce que l’on est en droit d’attendre sur le support. Belle définition donc, grain présent accentuant l’aspect ciselé de l’ensemble même si certaines scènes paraissent plus en retrait.  Quant au reste, on appréciera le respect des contrastes qui permet de rendre compte de la photo N&B signée Franz F. Planer loin d’être anodine puisque d’une manière subtile elle sait rendre compte des tourments intérieurs du personnage joué par MacLaine tout en donnant une véritable identité aux décors intérieurs. On vous invite à jeter un œil à notre galerie de captures dans le générique de fin de ce papier afin d’avoir un aperçu de ce que l’on bafouille.

La Rumeur est pour finir proposé en VF et en VO avec des sous-titres français encodées toutes deux en DTS-HD mono 2.0. Est-il besoin de préciser que La Rumeur se doit d’être esgourdé en version originale ? On gagne en dynamisme et en vérisme alors que la VF est étouffée et manque de profondeur et ce même si le doublage d’époque est loin d’être raté.

La Rumeur - Packshot 3DLa Rumeur (The Children’s Hour – 1961) – Édition Collector Blu-ray + DVD + Livret

Réalisateur : William Wyler
Éditeur : Wild Side
Sortie le : 24 juin 2020

Amies depuis les bancs de la faculté, Karen et Martha ont réalisé leur rêve en ouvrant un pensionnat de jeunes filles. Avec l’aide de la tante de Martha, Lily, elles dirigent un établissement qui jouit d’une bonne réputation. Fiancée au charmant docteur Cardin, Karen culpabilise à l’idée de quitter l’école et diffère la date de son mariage. Malgré tout, la vie s’écoule paisiblement et l’avenir semble radieux. Mais cette promesse de bonheur va être anéantie par le machiavélisme de Mary, une écolière tourmentée. Ses mensonges seront le début d’un engrenage funeste…

Spécifications techniques Blu-ray :

  • Image : 1.66:1 encodée en AVC 1080/24p
  • Langues : Anglais et Français DTS-HD MA 2.0 mono
  • Sous-titres : Français débrayables
  • Durée : 1h 48min 15s
  • 1 BD-50

Captures Blu-ray
Cliquez pour les visualiser au format HD natif 1920×1080

Bonus : 

  • La Fin du voyage : entretien avec Sean Hepburn, fils d’Audrey Hepburn (15min 17s – VOST – HD)
  • Vérités sur un mensonge : entretien avec Veronica Cartwright (24min 38s – VOST – HD)
  • Un livret sur le film écrit par Frédéric Albert Lévy, illustré de photos d’archives, avec un entretien récent inédit avec Catherine Wyler, fille de William Wyler (68 pages)

Une réflexion sur « La Rumeur (1961) de William Wyler en Édition Collector Blu-ray + DVD + Livret »

  1. Et bien, voilà encore un bon article et documenté ,je ne commente pas tout, mais vous lis assidûment. J’ai déjà vu ce film et suis assez d’accord avec vous quand au 2 parties qq peu inegales.

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