White God

White God ou la Hongrie aujourd’hui…

Avec six longs métrages, une petite dizaine de courts et plusieurs mises en scène au théâtre, Kornél Mundruczó est tout sauf un débutant mais le cinéma et l’art dramatique hongrois traversent peu les frontières et son œuvre reste méconnue. Pourtant sa collaboration artistique avec Yvette Bíró, ancienne scénariste de Miklós Jancsó dans sa période la plus féconde, entre 1969 et 1974, lui a permis d’obtenir une visibilité de plus en plus importante. Celle qui n’est que consultante sur White God — dédié à Jancsó, cinéaste éminemment politique et de gauche — est certainement pour beaucoup dans les sélections cannoises de Delta, Johanna et Tender son qu’ils ont coécrit ces huit dernières années.

White God

Mais de tous ces films, le plus important reste ce White God dont le début très enfantin vire rapidement au cauchemar. L’histoire, qui masque une puissante métaphore politique, est assez simple : un père lâche dans la nature le chien de sa fille et celui-ci finit par être récupéré, dressé comme animal de combat avant de se rebeller. L’influence de Samuel Fuller et de son White dog est bien sûr notable et si le film hongrois ne parle pas directement de racisme, comme c’est le cas de Fuller qui montre un homme tenter de réhabiliter un chien devenu féroce envers les afro-américains, il est difficile de ne pas le percevoir.

Alors que la Hongrie est actuellement submergée par une vague d’extrême droite fortement antisémite et anti-rom, avec un peuple qui suit ou qui laisse faire et dont la rébellion est pratiquement inexistante (d’où un écho fort avec la France), il est difficile de voir dans le « Dieu blanc » de Mundruczó autre chose qu’une envie de révolution. Des « bâtards » qui doivent être signalés aux autorités pendant que les racés ne risquent rien, à la délation de la voisine qui jure s’être fait mordre alors qu’elle a à peine vu l’animal, de l’impossible résistance du père qui hurle mais se laisse faire à la fillette rebelle mais impuissante, de la fourrière aux cheminées imposantes, lieu de mensonges où l’on tue des animaux qu’on prétend sauver, aux rues de la ville qui sont quasiment interdites aux chiens, de la violence des hommes à la révolte des cabots qu’une police sans état d’âme ira traquer, le film est un chemin vers l’insurrection. Et si les animaux ne peuvent guère en réchapper, les criminels seront punis dans des séquences aussi sanglantes que cathartiques comme si c’était la seule solution.

Le grand intérêt du film réside également dans sa forme, qui flirte entre réalité brute et onirisme sans réellement entrer ni dans l’un ni dans l’autre. La première séquence est d’ailleurs admirable et impressionnante. L’enfant roule à vélo dans un Budapest mort, passe sur un pont et dans des rues vides avant de se voir poursuivie par une meute d’une centaine de chiens. Tout y est. Les ralentis et la ville fantôme nous font nous demander à quel point tout cela est réel pendant que les lumières naturelles et l’absence d’effets visuels donnent à croire que rien n’est imaginé. Et tout ceci se poursuit dès après le générique avec des lumières trop crues et une caméra tremblotante sur des actions banales, signes que rien n’est stable et que la relation entre l’enfant et l’animal n’est pas bien solide, et plus on gagnera en stabilité et en réalisme, plus les éléments à l’écran deviendront incroyables et à la limite de l’irréel. En ce sens le final est magistral et parfaitement logique avec l’ensemble de l’œuvre, tant au niveau de la forme comme du fond.

White God

L’autre élément important de White God est la musique. Le film est hanté par un morceau que la jeune héroïne joue à la trompette mais qu’elle n’arrivera jamais à terminer : La Rhapsodie hongroise n°2 de Franz Liszt. Ce morceau est un hymne populaire d’origine folklorique et gitane, rendu élitiste par la suite. Il calme les animaux et réuni les individus mais c’est aussi une pièce de concert pour nantis et finalement le symbole fort d’un tiraillement de classe et d’une lutte sans fin. Les amateurs de cartoons la connaissent aussi puisqu’elle apparait dans au moins une douzaine de dessins animés américains comme cet épisode de Tom et Jerry que les chiens regardent, sagement assis dans la fourrière, pendant que leurs semblables meurent dans le bureau d’à côté. Synonyme de virtuosité, de vitesse et d’abomination, cette partition figure également l’impossible réconciliation entre le réalisme de la salle de concert qui tend mais ne parvient pas à canaliser les impulsions de la fillette — la Hongrie d’aujourd’hui — et le trop plein grandiloquent du sang qui finira par couler et de la meute des animaux qui agissent en bandes organisées.

Pourtant White God n’est pas un film militant, un film d’idées vaines plein de promesses mal tenues et d’espoirs faux. Il est davantage un appel à l’action pour gens inactifs avant qu’il ne soit trop tard, un prodrome pour qui n’imagine pas encore que la haine ne fait qu’engendrer la haine et que la fin peut revêtir différents habits, souvent ceux auxquels on ne s’attend pas, ou le rappel que l’homme court à sa perte en martyrisant son prochain. En ce sens, si tout film est politique, le film de Kornél Mundruczó l’est un peu plus que les autres car sa forme comme son fond en font une œuvre forte et sensible autant que populaire car accessible à tous.

White God – 03 décembre 2014 (Pyramide Distribution)

RésuméPour favoriser les chiens de race, le gouvernement inflige à la population une lourde taxe sur les bâtards. Leurs propriétaires s’en débarrassent, les refuges sont surpeuplés. Lili, 13 ans, adore son chien Hagen, mais son père l’abandonne dans la rue. Tandis que Lili le cherche dans toute la ville, Hagen, livré à lui-même, découvre la cruauté des hommes. Il rejoint une bande de chiens errants prêts à fomenter une révolte contre les hommes. Leur vengeance sera sans pitié. Lili est peut-être la seule à pouvoir arrêter cette guerre.

Note : 4,5/5

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