Marguerite & Julien - Image Une Critique

Marguerite & Julien : Conte cruel de la jeunesse

Après La Tête haute, La Loi du marché, Dheepan et Mon Roi, Marguerite & Julien est l’ultime des cinq films français qui sort dans les salles à avoir été sélectionnés en compétition officielle lors du dernier festival de Cannes. Il était temps. Mais le dernier Donzelli s’est certainement fait attendre pour laisser derrière lui se dissiper l’accueil glacial qu’il reçut lors de sa projection cannoise. Il suffit de se souvenir du sort réservé l’année dernière à The Search pour comprendre la volonté du distributeur à lui donner un maximum de chances pour s’épanouir. Mais la comparaison doit s’arrêter là car autant le film de Michel Hazanavicius souffrait de maux inextinguibles que même un remontage en règle ne pouvait sauver, autant Marguerite & Julien est une réussite totale qu’il serait bien injuste de passer à côté.

Marguerite & Julien - Affiche

Valérie Donzelli y poursuit une filmographie de l’extrême tiraillée entre d’un côté son amour pour la Nouvelle Vague façon Eric Rohmer et de l’autre par ce cinéma populaire français des années 70 et 80 symbolisé à ses yeux par Jean-Paul Rappeneau. Un grand écart qui n’est en fait qu’apparent puisqu’il s’agit ce coup-ci de prendre à bras le corps un scénario écrit au début des années 70 à l’intention de François Truffaut. On devine en effet dans cette histoire vraie d’inceste entre un frère et une sœur ayant défrayé la chronique au début du XVIIème siècle comme une volonté brusque de déjà s’éloigner du cinéma dans lequel on voulait le confiner. Mais la thématique de l’inceste est en vogue en ces temps post-soixante-huitard. Louis Malle vient par exemple de tourner Le Souffle au cœur et Truffaut abandonne alors le projet certainement aussi très coûteux, reléguant le scénario écrit par Jean Gruault aux oubliettes (1).

Julien et Marguerite de Ravalet ont donc existé. Ils se sont aimés et pour cela ont subi la justice et l’échafaud du Roi Henri IV. Valérie Donzelli y a vu certainement comme une évidence. Celle de montrer à nouveau la dureté et l’implacabilité du sentiment amoureux. Dans tous ses films, l’amour vous tombe dessus non comme une évidence mais limite comme une fatalité. Ici encore Julien et Marguerite ne peuvent y échapper et encore moins y réchapper avec tous les dommages collatéraux que cela engendre. À la différence toutefois qu’il s’agit d’adapter un fait divers qui n’est pas le sien. Certes Marguerite & Julien exprime plus que jamais le Moi profond de la cinéaste, mais pour une fois cela ne part pas de son vécu.

À tel point d’ailleurs qu’on la sent libéré d’un poids. Celui certainement d’une forme de véracité ou de fidélité. Choses dont elle se contrefout ici avec bonheur en diluant cette histoire dans une sorte de faille spatio-temporelle où plus rien n’a d’importance sinon de donner corps à son film et le faire avancer vers sa destiné funeste. On ne peut même plus parler d’anachronismes puisque l’époque est indéfini. Les costumes, les objets, la photo même donnent un sentiment d’intemporalité et de conte cruel qui rappellent bien entendu Peau d’âne de Demy. Mais pas que, tant Donzelli y imprime sa patte et son tempo bien à elle que sont ici des mouvements de caméra amples et visuellement très riches mais aussi un montage dense et fouillé se jouant avec tact de la temporalité même du film.

C’est bien souvent magique pour ne pas dire élégiaque quand ce n’est pas aussi rugueux et âpre. À ce titre Demoustier et Elkaïm (crédité aussi comme conseiller à la réalisation) y sont aussi pour beaucoup. La direction d’acteurs ne convole pas vers la représentation d’une passion fougueuse qu’il faut porter par des interprétations ad hoc. Non, on est plus dans quelque chose de légèrement décalé où certains dialogues, certaines intonations nous ramènent aux Nuits de la pleine lune de Rohmer et où les regards nous font penser à La Femme d’à côté de Truffaut. On y revient. Inlassablement. Comme un ressac encore plus bouillonnant Donzelli se met une nouvelle fois faussement à nu, utilisant le medium cinéma à qui elle déclare encore sa passion en nous invitant à en être juste spectateur. Toujours aussi agaçant pour certains. Et pourtant, c’est déjà tellement énorme.

(1) Truffaut et Gruault voulurent toutefois remettre cela en 1978 sous la forme d’un téléfilm mais qui n’aboutit jamais faute de financements.

Marguerite & Julien de Valérie Donzelli – 2 décembre 2015 (Wild Bunch)

Résumé : Julien et Marguerite de Ravalet, fils et fille du seigneur de Tourlaville, s’aiment d’un amour tendre depuis leur enfance. Mais en grandissant, leur tendresse se mue en passion dévorante. Leur aventure scandalise la société qui les pourchasse. Incapables de résister à leurs sentiments, ils doivent fuir…

Note : 4/5

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