Mia Madre - John Turturro

Mia Madre : La messe est dite

Si La Chambre du fils était une volonté profonde pour Nanni Moretti d’aborder la mort et le deuil impossible qui en découlait, il ne s’appuyait sur aucune expérience personnelle. Le cinéaste italien n’ayant en effet jamais eu la douleur de perdre un enfant. Mia Madre se positionne sur les mêmes thématiques à la différence notable que Moretti rend bien compte ici, à sa façon, de sa mère qui s’est éteinte en 2010 alors qu’il était en plein tournage d’Habemus Papam, son précédent film. Une façon certes de lui rendre comme un dernier hommage mais aussi de lui permettre une nouvelle fois de faire le point sur son Art, sa vie et ses combats politiques.

Mia Madre - Affiche

À ceci près que le ton a changé. On est bien loin de la diatribe façon brûlot politique du Caïman et encore plus de l’humeur politico-pasolinien de Journal Intime qui plaça définitivement Moretti sur la carte mondiale du cinéma. Mia Madre c’est le temps des désillusions et des bras ballants. Berlusconi n’est plus au pouvoir et Moretti n’a plus de sparring-partner. Il ne sait plus contre qui boxer. Alors sa rage, ou plutôt ses doutes qui restent entiers, il les l’exprime via cette cinéaste jouée par Margherita Buy en train de tourner un film. Une mise en abîme évidente qui permet à Moretti de jouer le frère attentionné, aux petits soins avec sa mère mourante. Un idéal d’homme qui semble être une façon pour lui de faire son deuil, laissant aux autres de continuer le combat. Le temps d’une longue respiration empreinte de recueillement. Enfin on l’espère.

Pour autant la carcasse de cet éternel caïman n’a jamais semblé aussi hermétique. Moretti nous montre ce qu’il a bien envie d’exposer et garde pour lui tout le reste. À nous de deviner entre les lignes, ou pas. Car rien qu’en surface, le film est d’une richesse époustouflante. Les relations entre la mère et ses deux enfants sont magnifiquement écrites sans jamais tomber dans l’enluminure. Et puis Moretti n’oublie pas d’insuffler dans tout ça son indéfectible humour décalé symbolisé ici par le personnage de l’acteur du film dans le film joué par un John Turturro tonitruant. Moretti se moque de ce qu’il représente (l’acteur américain un peu sur le retour qui débarque à Rome pour jouer dans un film européen dont il ne maîtrise pas bien les enjeux) tout en ayant à l’évidence beaucoup d’affection pour lui. Cela donne des séquences délicieuses ou tragi-comiques qui permettent au film de ne pas sombrer dans une sorte de psychothérapie vaguement dépressive.

Au contraire, les idées de Moretti restent claires et bien vivantes. C’est juste qu’il n’y a plus trop de causes à défendre. Ou alors c’est que l’on est trop vieux maintenant pour ces conneries. Ou alors c’est que la politique n’a plus la main sur grand chose. Les lignes semblent figées pour un bon moment. Celles-ci étant tenues en laisse par des concepts, des « idéaux » qui n’en sont plus ou qui ne sont réservés qu’à une certaine élite dans laquelle d’ailleurs les politiques se servent plus qu’ils s’en servent pour mener à bien leur programme tonitrué lors des périodes électorales. C’est un peu le message en substance que veut certainement faire passer le cinéaste dans son personnage de frère effacé mais au service des autres. On n’en est plus en l’espoir de jours meilleurs mais plutôt dans celle de finir sa vie de la façon la plus digne possible.

Le futur chez Moretti est à ce titre de plus en plus sombre. Il est même totalement bouché. Les enfants n’ont plus grand chose à quoi se raccrocher. Leur existence fait peine à voir et Moretti semble prendre sur lui le poids d’une certaine culpabilité. Celle qui n’a pas su aussi transmettre ses idéaux et ses combats politiques. La déliquescence morale et sociétale semble ainsi pleine et entière. La défaite qui en découle, aussi. Que reste-t-il alors ? Les cendres d’une mère qui a symbolisée une famille unie, un idéal de démocratie égalitaire déchu (prof de philosophie, elle a laissé derrière elle des générations formées à l’idéal républicain) et le deuil d’une Italie mais aussi d’une Europe  qui n’en a plus pour très longtemps.

Mia Madre peut dès lors se voir comme une sorte de testament politique d’un artiste revenu de tout mais dont la rage de vivre chevillée au corps n’est pas à mettre en doute. Encore moins son humanisme et sa croyance en l’autre. À homme remarquable, film qui n’en est pas moins.

Ps : Encore un film présenté à Cannes dont on a du mal à comprendre qu’il en soit reparti broucouille.

Mia Madre de Nanni Moretti – 2 décembre 2015 (Le Pacte)

RésuméMargherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. Sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille ?

Note : 4/5

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