L'Usure du temps

L’Usure du temps : The Tree of Life

On l’a peut-être trop vite oublié mais si Alan Parker fut rapidement érigé en chef de file d’une génération de cinéastes anglais venus de la pub tels que Ridley Scott ou encore Hugh Hudson, ses influences profondes de cinéma, il les doit plus à Ken Loach, réalisateur des cols bleus, dont le film de télévision Cathy Come Home (1966) fut pour lui comme un révélateur doublé d’un électrochoc. L’Usure du temps n’a pas la même prétention politique ni même sociale. Il n’en demeure pas moins un film majeur mais néanmoins totalement oublié dans sa filmo.

L'Usure du temps - Affiche 1982

Alan Parker a marqué les années 80 par cette propension à toujours vouloir inscrire ses films dans quelque chose d’assez Bigger Than Life où les tourments humains étaient écrasés par une machinerie visuelle labyrinthique. On pense bien entendu à The Wall, mais Angel Heart ou encore Mississippi Burning, deux pépites qui resteront, peuvent aussi s’en prévaloir. L’Usure du temps est à rebours de tout cela. Coincé entre Fame (son premier film tourné aux États-Unis qu’il fit en réaction aux critiques très négatives de Midnight Express qui lui reprochaient de vendre son film comme il vendait les produits issus de ses films publicitaires) et The Wall, il reste sans aucun doute encore aujourd’hui son film le plus personnel. Ici point d’esbroufe, point de formalisme outrancier aujourd’hui daté, point de Giorgio Moroder non plus.

L’Usure du temps raconte l’acmé d’un couple qui se sépare et qui pour se faire se déchire méchamment, le tout entouré de leur quatre filles. Un récit mortifère à la photo incandescente, de celle qui annonce la nuit. Un sujet de prime abord sans enjeux mais qui recèle en son sein une forme de déconstruction qui tient sans cesse en haleine. Et puis surtout une brochette d’acteurs au pic de leur forme. Albert Finney d’abord en mari volage mais jaloux apporte une assise indéniable à l’ensemble sans oublier qu’il est quelque part le double du cinéaste à l’écran qui expérimentait alors les mêmes tourments. Diane Keaton ensuite qui subit d’abord la séparation pour ensuite tenter de se reconstruire. Elle est ce personnage « bergmanien » que Woody Allen recherchait dans Interieurs  sans y être arrivé. Il y a aussi les deux seconds rôles que sont Peter « Robocop » Weller et Karen « Indiana Jones » Allen, béquilles de ce couple à l’agonie qui n’a pourtant pas renoncé à viser la Lune (Shoot the Moon, le titre anglais du film).

L’Usure du temps est une sorte de respiration paradoxalement apaisante et revigorante dans la filmographie d’Alan Parker. Il le dit d’ailleurs lui-même : « L’Usure du Temps fut […] une expérience cathartique pour moi. Curieusement, ce fut un film très agréable à réaliser, malgré toute la douleur montrée à l’écran. […]. Soudain je me retrouvais à travailler tous les jours sur le tournage d’une fiction que je vivais aussi. Ce fut une expérience étrange, sinon masochiste. […]». Ce sera aussi un échec cuisant au box office qu’il ne pourra plus ré-expérimenter par la suite au risque d’écourter sa carrière. Il retrouva pourtant cette veine intimiste sinon « loachienne » avec le remarquable The Commitments en 1991 qui reste à ce jour son dernier fait d’arme majeur.

Il faut (re)découvrir L’Usure du temps ne serait-ce que pour appréhender un cinéaste que l’on croit connaître et qui recèle au sein de ses propres films des parts d’ombre insoupçonnés. Il y a aussi dans L’Usure du temps l’image d’un homme à fleur de peau qui a su avec son scénariste Bo Goldman (Vol au-dessus d’un nid de coucou) trouver les mots justes et une belle mise en abyme pour exprimer toute la furieuse mélancolie d’une tranche de vie filmée telle une épopée tragique (voir pour cela la séquence finale d’une violence inouïe). Le choc en retour est 35 ans plus tard toujours aussi implacable.

L’Usure du temps (Shoot the Moon) d’Alan Parker – 2h04 – 19 mai 1982 / Reprise en version restaurée le 23 décembre 2015 (Splendor Films – Rep. 2015)

Résumé : La rupture après 15 ans de mariage laisse le mari, la femme et leurs quatre enfants dévastés. Lui se préoccupe de sa carrière et de sa maîtresse et elle des enfants. La jalousie et la rancune va bientôt les rapprocher…

Note : 4,5/5

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