Les Huit salopards

Les Huit salopards : Tarantino Unchained

En fait, le plus intéressant / passionnant de nos jours quand nous arrive un nouveau Tarantino, n’est plus tant le film en lui-même mais tout ce qui se passe autour. On sait le gars à fond, fourmillant d’idées à la minute, amoureux transi de cinéma, cinéphile / cinéphage compulsif… Bref une sorte de gosse / geek totalement mature et immature à la fois avec ce que cela induit par ailleurs entre colère volcanique où la mauvaise foi n’est jamais très loin et une évidence de plus en plus criante d’être totalement livré à lui même sans garde-fous ou qui que ce soit pour le cadrer. Oui, Tarantino est devenu un cinéaste mégalo. Ou presque. Autant, lors de la première partie de sa filmo, tout ceci était contrebalancé par de vraies idées de cinoche, autant aujourd’hui, il n’y a plus que la peloche qui reste.

Les Huit salopards - Affiche

Dès le début, ces 8 Salopards ont eu une histoire tumultueuse. Dès le scénario en fait qui pour rappel s’est retrouvé sur la toile en moins de temps qu’il a fallu à Tarantino pour en communiquer une première version auprès de six personnes de son entourage. En guise de réponse, le cinéaste en abandonnait la réalisation (sic). La possibilité de tourner son film en Ultra Panavision 70MM, un format utilisé pour la dernière fois en 1966 pour le film Khartoum, fut certainement l’une des raisons qui l’ont décidé à revenir sur sa décision (1). Pour cela, ont été retrouvés de vieux objectifs dont certains avaient servi pour la séquence de char de Ben Hur ! Ils ont ensuite été restaurés puis remis en état de marche pour enfin les adapter aux caméras actuelles. Mais ce n’est pas tout puisqu’il a fallu penser à la diffusion. Les frères Wenstein, producteurs et babysitteurs à leurs heures perdues, ont alors remis la main à la poche pour proposer clé en main à certaines salles de cinéma US le projecteur ad hoc. Là aussi, il a fallu retrouver, restaurer et mettre à dispo un matériel le temps d’un unique film.

Le buzz est donc bien là d’autant que Tarantino a encore fait des siennes dernièrement en se plaignant (à juste titre d’ailleurs) de la déprogrammation de son film du Dome à Los Angeles. Ce cinéma qui fait partie du réseau Arclight s’est en effet vu imposer par Disney de ne pas interrompre la diffusion de SW7 alors que Les Huit Salopards y était contractuellement prévu à partir du 25 décembre. Pour ce faire, Disney a sorti l’argument massue en menaçant le réseau de retirer le film à la Force balbutiante de tous ses cinémas (re sic). Et puis, pour couronner le tout, le film est depuis quelques jours disponible illégalement via le réseau Bittorent. L’enquête menée par le FBI semble indiquer que la version diffusée possède un tatouage numérique attribuée au studio de production Alcon Entertainment. Certainement depuis un DVD reçu dans le cadre de la campagne des Oscar. Là où c’est cocasse c’est qu’il s’agit là de la boîte de production du remake de Point Break qui sort le même jour outre-atlantique.

Les Huit salopards - Samuel L. Jackson

Rien que pour toutes ces raisons et justement parce que Tarantino est une personnalité au caractère si hiératique, Les Huit salopards se doit d’être vu et au cinéma qui plus est. Une évidence me direz-vous alors même qu’il s’agit là du plus mauvais film de son auteur. Après Inglourious Basterds s’entend. Faut pas déconner quand même. Il faut le voir ne serait-ce que pour la majesté des quelques plans en extérieur où la photo signée Robert Richardson, collaborateur régulier de Tarantino, est juste foudroyante de beauté. Il faut le voir pour la composition des plans en intérieur où le format  2.76:1 donne une profondeur de champ oubliée pour les plus vieux et inédite pour les autres. Il faut le voir pour l’intense cabotinage du duo Samuel L. Jackson et Kurt Russel qui s’en donnent littéralement à cœur joie en chasseurs de prime se méfiant de quiconque et prêt à tout pour préserver leurs intérêts. Il faut le voir enfin pour l’unique séquence attendue de gunfight qui défouraille sa mère comme seul Tarantino en a le secret.

Mais pour le reste, on garantit que la deuxième vision ne s’imposera pas d’emblée. Un vecteur pourtant essentiel pour tout film qui se veut un « classique instantané ». Peut-être dans quatre mois lorsque le Blu-ray sera disponible… Mais alors ce sera sur un écran forcément peu adapté à ce que recherchait Tarantino. Ce qui pour le coup annihile pas mal des « il faut le voir » égrenés plus haut. Que restera-t-il alors de ces Huit salopards ? Des tunnels de dialogue qui n’ont plus cette gniak d’antan, ou alors c’est nous qui avons vieilli. Une propension à se regarder filmer et à faire dans l’auto citation plutôt complaisante comme si Tarantino n’avait plus rien de très original à nous proposer. Une musique signée Ennio Morricone dont forcément on attendait beaucoup et qui à l’instar de celle commise par John Williams sur SW7 est aussi inspirée et marquante qu’un jingle d’annonce des magasins Cora aux heures d’affluence (oui ça sent le vécu).

Deux affiches teaser américaines. À gauche l’inspiration De Toth, à droite celle plus fordienne.

Et puis Tarantino se complaît plus que jamais dans les références cinéphiles. C’est sa marque de fabrique. Dont acte. Mais même là c’est plutôt bateau. On pense bien entendu à La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de Ford. La toute première affiche teaser y faisait expressément référence. On a aussi en tête La Chevauchée des bannis (Day of the Outlaw) d’André De Toth, certainement pour le côté huit-clos, mais agoraphobe pour le coup, au sein d’un village montagneux forcément enneigé. La deuxième affiche teaser y faisait elle aussi référence en tout cas. On est donc dans le clin d’œil du western classique associé à quelques déclinaisons télévisuelles des années 60 comme Bonanza ou Le Virginien. Des séries cultes outre-manche qui restent anecdotiques chez nous de par leur côté devenu kitchoune avec le temps.

Tarantino ne défriche plus. Avec ces Huit salopards il se fait plaisir. Un plaisir de gosse intensément égoïste qui plaira certainement aux fans inconditionnels. Pour les autres, il n’est pas interdit de passer un bon moment qu’il serait toutefois bien vain de vouloir prolonger au-delà du générique de fin.

(1) On précisera que les spectateurs se rendant dans la seule salle du Gaumont Marignan à Paris projetant le film en 70MM durant toute son exploitation auront droit à une version longue agrémentée de quelques minutes supplémentaires contenant une introduction et un entracte et fera en tout 182 minutes, tandis que la version numérique sera plus courte de 8 minutes très exactement. Trois avants-premières en 70MM sont encore prévues. Au Cézanne d’Aix-en-Provence le 30 décembre 2015, à l’Appollo Ciné 8 de Rochefort le 2 janvier 2016 et au Gaumont Marignan à Paris le 4 janvier 2016.

Les Huit salopards (The Hateful Eight) de Quentin Tarantino – 2h54 (version digitale) – 3h02 (version 70MM) – 6 janvier 2016 (SND)

RésuméQuelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes…

Note : 2,5/5

Une réflexion sur « Les Huit salopards : Tarantino Unchained »

  1. J’ajoute que le nom donné au major est un évident hommage de Tarantino au cinéaste Charles Marquis Warren, producteur, réalisateur, scénariste de nombreux westerns, qui contribua notamment, dans ce genre, aux séries TV GUNSMOKE et RAWHIDE.

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