Stagecoach - La Chevauchée fantastique

La Chevauchée fantastique : Un Ford matriciel à plus d’un titre

On comprend qu’Howard Hawks ait pu dire à Peter Bogdanovitch  : « Personne ne peut faire de western sans penser à John Ford et d’ailleurs il est difficile de réaliser quelque film que ce soit sans penser à John Ford » et qu’Orson Welles se soit écrié quand on lui demandait de citer ses maîtres : « John Ford, John Ford et John Ford ! ». La Chevauchée fantastique [Stagecoach] est sans doute le plus connu de son metteur en scène. À le revoir en bénéficiant à rebours de la connaissance de l’évolution thématique et esthétique de son réalisateur (132 films portent sa signature mais il fut aussi acteur et producteur), on se dit qu’il est décidément matriciel.

La Chevauchée fantastique - Affiche

André Bazin se demandait ce que Sept hommes à abattre [Seven Men from now] de Budd Boetticher (USA 1956) devait aux « vertus anonymes de la tradition » ? La question se pose aussi à propos de ce Ford qui n’a évidemment pas inventé le genre. Mais il l’a porté à un de ses points d’accomplissement : antiracisme (un Mexicain sympathique est marié à une Apache déchirée entre les deux civilisations), critique des travers de la société moderne (qui enferme l’individu dans des carcans et des préjugés, fausse son jugement), exaltation de la liberté individuelle la plus absolue (même quand elle se trompe et échoue).

Le mariage de la plastique la plus dynamique (on est surpris par l’incroyable arsenal de prouesses techniques dont le film fait preuve : ce travelling avant sur John Wayne apparaissant pour la première fois et s’achevant en gros plan sur son visage marqué, apeuré, enfantin – la caméra subjective qui s’avance dans la nuit vers Claire Trevor et la reprise du dos de Wayne – les incroyables et brèves incursions dans les effets de profondeur de champ qui annoncent ceux de Welles) avec la tradition européenne la plus littéraire mais aussi la plus expérimentale (l’emprunt du scénario à Maupassant a été dit et redit, mais aussi emprunt au réalisme poétique français, au baroque d’un Rex Ingram, aux recherches de Victor Sjöström, à l’expressionnisme allemand d’un Pabst ou d’un Lang). Cette comédie humaine balzacienne est si bien brossée que l’on peut montrer La Chevauchée fantastique à un enfant : il ne s’ennuiera pas lors des scènes de dialogues qui sont tout le contraire de scènes « psychologiques » au sens où on l’entend habituellement. En fait, il ne pourra les distinguer ni les séparer artificiellement de l’action dont elles émanent.

Capture cliquable effectuée depuis le Blu-ray Criterion

La Chevauchée fantastique

John Ford tourna de nombreux westerns mais ne se voulait pas spécialiste du genre ni y être réduit. Son but majeur, constant, était documentaire – « peindre la vie » disait-il. De fait, quand on a vu, ne serait-ce qu’une fois Stagecoach, même il y a très longtemps, on se rend compte en le revoyant qu’on a gardé un souvenir précis des personnages. Ils sont tous vivants et individualisés bien qu’aucun n’ait vraiment la vedette. Prostituée chassée par une « ligue de vertu », joueur dostoïevskien sudiste promis à la fatalité de la mort (joué par le grand acteur que fut John Carradine, notamment pour le cinéma fantastique), homme-enfant, banquier escroc et hypocrite, « coach »-policier rude mais juste, médecin alcoolique, criminels sadiques ou ambigus, groupe d’Apaches rebelles et sauvages (interprétés par d’authentiques « Indiens » que Ford aimait passionnément) : ils font partie de notre vie – à tout jamais.

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La Chevauchée fantastique

Irlandais catholique né en 1895 d’une famille émigrée pauvre et nombreuse, Ford est peut-être l’un des esthètes les plus secrets et les plus difficiles à comprendre : il est tout naturellement du côté de son compatriote James Joyce lorsqu’il raconte la vérité des hommes de l’Ouest (vérité des vêtements, des armes, de l’espace aussi bien que vérité des corps et des cœurs) avec foisonnement. Ce « liberal » raffiné alla de plus en plus loin dans cette entreprise démesurée qui le mena jusqu’à la Frontière chinoise en 1965, son dernier film un peu méconnu mais pourtant original. Aucun de ses projets ne trouva producteur de 1966 à 1973 mais il supervisa, peu avant sa mort, un documentaire pour soutenir la guerre du Vietnam contre l’invasion communiste en Asie du Sud-Est. Héros décoré de la Seconde guerre mondiale, il avait courageusement résisté à la chasse aux sorcières « maccartiste » des années 1950. Sa passion de la liberté fut donc bien rigoureuse et fidèle à elle-même, du début à la fin.

La Chevauchée fantastique (Stagecoach – 1939) de John Ford – 1h36 – 25 mai 1939 (MGM)

RésuméUSA 1885 en Arizona : des voyageurs doivent traverser en diligence un désert où ils risquent la mort. Chacun d’eux a de bonnes raisons de le faire et ne peut bientôt plus, même lorsqu’il le souhaiterait, reculer. Au cours du voyage un bébé naît ainsi que deux curieuses histoires d’amours. L’armée les sauve, in extremis, d’une attaque d’Indiens. Le voyageur Ringo, parvenu à destination, n’est quant à lui pas au bout de l’aventure : il doit venger (seul avec trois cartouches contre une famille de criminels bien armés) le meurtre de sa propre famille.

Note : 5/5

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