Ma Loute : Mon gros Quinquin

On l’avoue bien volontiers, on avait un peu beaucoup lâché prise sur le cas Bruno Dumont depuis Hadewijch qui nous avait semblé à l’époque (on est en 2009) un tantinet partir vers des cieux cinématographiques qui nous échappaient. Avec le recul, l’histoire qu’il raconte et les thématiques abordées semblent plus que jamais faire sens donnant au film un éclairage nouveau à la limite de la prescience malsaine mais bien réelle. Par la suite, Dumont a réalisé Hors Satan qui utilise comme décor cette Côte d’Opale du nord de la France qui lui est si chère et qui est à nouveau le personnage central dans Ma Loute et enfin Camille Claudel 1915 où il s’entoura pour la première fois d’une actrice professionnelle en la personne de Juliette Binoche qu’il retrouve d’ailleurs à nouveau ici.

Ma Loute - Affiche

Mais le grand changement dans la filmo de Dumont coïncide avec P’tit Quinquin, une série initiée et diffusée sur Arte mais aussi présentée en Séance Spéciale à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2014. Elle semble avoir donné la possibilité à Dumont non de changer de braquet mais d’explorer de nouveaux univers comme celui de la comédie non sensique un peu burlesque basée sur un décalage savamment chorégraphié entre la mise en scène et la narration mise en place. Ce qui au passage lui permet de se désensabler d’une étiquette certainement trop vite apposée de cinéaste naturaliste pourtant entrevu avec force dans La Vie de Jésus et surtout son chef-d’œuvre, L’Humanité.

Deux films qui servent au demeurant de socle indéniable à Ma Loute, comme ces paysages sauvages, minérales, presque lunaires qui sont là non pour mettre en valeur des personnages déjà haut en couleur mais plus pour les y confondre et leur assigner des trajectoires improbables et imprévus. C’est d’ailleurs la grande force de Ma Loute. Tenir tout du long un bestiaire d’humains (on est à la limite du film chorale) qui se croisent, s’aiment, se défient, se déchirent mais aussi planent pour certains au-dessus d’une micro société divisée entre bourgeois consanguins et petit peuple anthropophage. Chacun y joue une partition savoureuse que cela soit Fabrice Luchini dont on ressent le plaisir intact à incarner ce grand industriel lillois décadent affublé d’une épouse qui semble tout droit sortir d’un film de Fellini qu’interprète une Valeria Bruni Tedeschi lumineuse sans oublier Binoche que l’on n’avait jamais vu aussi extravertie à l’écran. En face il y a des acteurs non professionnels comme Dumont aime à en réunir depuis toujours dans ses films. Le plus emblématique est cet inspecteur Machin, vague cousin des Brigades du tigre, qui enquête avec son acolyte Malfoy sur des disparitions mystérieuses qui se déroulent depuis quelque temps dans la région.

Sorte de Dupond et Dupont ou de Laurel et Hardy, le binôme est en quelque sorte le fil rouge d’une histoire qui décline le mélange assumé des genres entre mystère, grotesque à la Dino Risi façon Les Monstres, enquête policière, drame… À eux deux, ils cartographient cette baie de la Slack que Dumont photographie avec son chef op Guillaume Deffontaines en un savant mélange de carte postale d’antan et d’hyperréalisme numérique qui donne à l’écran une image censée refléter le passé tout en lui prodiguant les atours d’une modernité audacieuse. À cela, le cinéaste rajoute une romance qui dans cet univers complètement déviant arrive à semer le trouble. Entre la fille issue de cette famille dégénérative et ce petit passeur qui fait traverser les bourgeois d’une rive à l’autre (le Ma Loute du titre) naît un amour transi qui ne sied pas aux convenances. D’autant que la fille s’appelle Billie et qu’elle porte une perruque. Que c’est en fait un jeune homme qui porte en lui et sur son visage toute l’ambiguïté nécessaire qui permet au film de franchir un dernier palier vers des altitudes enivrantes.

Dumont prend ainsi de la hauteur avec Ma Loute. Il semble vouloir synthétiser ici une première partie de filmographie qui le situe bien au-delà de la production ambiante et peut-être même en chef de file d’un cinéma qui ne s’embarrasse d’aucune convenance et de très peu de filiations. En cela il est certainement le plus atypique de nos cinéastes, celui dont l’univers désarçonnera toujours afin de ne jamais laisser le spectateur dans une zone de confort devenue la norme aujourd’hui. Que l’on adhère ou non, il s’agit pourtant là de la définition même du cinéma.

Bonus : Ma Loute à 360° où comment en 8 séquences de scènes de tournage, Arte, coproducteur du film, nous fait découvrir l’univers du tournage en réalité virtuelle. Á voir en cliquant ici.

Ma Loute de Bruno Dumont – 2h02 (Memento Films) – 13 mai 2016

Ce film a été présenté en Compétition au Festival de Cannes 2016

Résumé : Été 1910, Baie de la Slack dans le Nord de la France. De mystérieuses disparitions mettent en émoi la région. L’improbable inspecteur Machin et son sagace Malfoy (mal)mènent l’enquête. Ils se retrouvent bien malgré eux, au cœur d’une étrange et dévorante histoire d’amour…

Note : 4/5

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