Captain Fantastic - Image Une Critique

Captain Fantastic : La Belle vie sauvage

Quand en France, on nous pond le poseur et verbeux Vie Sauvage (2014) de Cédric Khan ou encore le très néo nouvelle vague La Belle vie (2013) de Jean Denizot reprenant tous deux le fait divers de ce père et ses deux fils ayant vécu coupé du monde pendant plus d’une décennie, l’américain Matt Ross, sur un canevas  qui ne part lui d’aucune histoire vraie, propose Captain Fantastic. Un conte moderne et rousseauiste qui ne s’embarrasse d’aucune rhétorique biocompatible pour nous asséner quelques vérités sous forme d’uppercuts qui sonnent (justes).

Captain Fantastic - Affiche def

Un père et ses six enfants vivent isolés de tout et en harmonie avec la nature dans une des forêts reculées du Nord Ouest des États-Unis. Outre l’apprentissage au quotidien de différentes techniques de survie, chacun bénéficie d’un enseignement scolaire à nulle autre pareil qui en font des enfants à la fois extra lucides sur le monde qui les entoure mais aussi des monstres de foire sur le versant vie sociale « normalisée ». Ce qui donne à l’écran une première partie où la mise en scène profite d’une caméra énergique aux cadres qui ne se dérobent jamais (souvent tenue à l’épaule d’ailleurs) pour suivre ce petit monde au quotidien en parfait équilibre apparent. Chacun y a sa place, chacun y est autonome tout en dépendant de l’autre. Le père joué par un Viggo Mortensen aux allures christiques sans pourtant jamais tomber dans le cliché post baba cool sur le retour y est totalement à son aise. Il est ce capitaine fantastique qui a su mélanger dureté d’une éducation à l’équité éprouvée avec un amour sans faille à l’égard de cette famille véritablement hors norme.

Le grain de sable qui viendra mettre au défi cette concorde bioéthique sera la mort tragique de la mère absente mais on ne peut plus présente dans le cœur de tous. Ce sera le moment de se confronter à l’autre monde, celui de la civilisation honnie par le père mais dont l’attractivité presque viscérale auprès des enfants ne peut que pousser vers une seconde partie où la mise en scène change radicalement. La caméra est alors à l’affût. Les cadres sont fuyants comme le regard de l’aîné envers la première fille qui s’intéresse à lui. Le montage est plus énervé et rageur à l’instar du second garçon qui, rentrant dans l’adolescence, veut « tuer » ce père jusque là admiré. Le message est alors plus hésitant aussi. Chacun, à commencer par le père, est progressivement ébranlé dans ses certitudes. C’est ce qui fait à ce moment précis toute la générosité et l’humanité de Captain Fantastic. On n’y trouve aucun sermon, aucune leçon de vie, et encore moins une trace d’évidences cinématographiques.

Matt Ross dont c’est le deuxième long en tant que réal mais qui était surtout connu jusqu’ici pour ses prestations dans bon nombre de séries TV (il a par ailleurs écrit quelques épisodes des trois dernières saisons de Mon oncle Charlie), puise son inspiration dans un vécu qui porte son film en des contrées qui rappellent le formidable À bout de course (Running on Empty – 1988) de Sidney Lumet. On y retrouve en effet quelques thématiques idoines issu d’un arc narratif similaire dans les intentions mais aussi la même richesse d’écriture dans ce passage à l’âge adulte de l’aîné (joué par un certain George Mackay que les plus perspicaces auront découvert dans la série Outcast)  qui fait écho au personnage joué par le plus que jamais regretté River Phoenix. Au-delà de cette association de cinéma pour laquelle on peut éventuellement rajouter Mosquito Coast (1986) de Peter Weir, Captain Fantastic reste sans aucun doute un objet filmique assez unique dans son genre. Il suffit juste de jeter un œil à la production ambiante de l’année voire de cette mi-décennie pour s’en rendre compte.

Et puis surtout voilà un film qui semble avoir digéré à sa manière le militantisme écologico-guerrier des années 70-80 à celui plus fourre-tout et ethnocentré des années 2000. Et si Captain Fantastic se refuse à ne jamais vouloir prendre de la hauteur, il contribue toutefois à sa manière à poser un regard nouveau sur notre monde. Un regard qui se veut faussement apaisé (on pense à la séquence finale tel un tableau idyllique tout droit sorti de Pique-nique à Hanging Rock [Picnic at Hanging Rock – 1975] de Peter Weir) car tout reste à faire. À commencer par l’éducation de ceux qui après avoir découvert Captain Fantastic n’y verront qu’une gentille utopie. Ce qui en soit est la limite même d’un tel parti-pris à la fois osé mais qui ne fera en rien bouger les choses. Pas même certain que Matt Ross ait eu cette ambition. Ou alors si c’est le cas, qu’il se rassure car l’existence même de son film est déjà une belle utopie en soit.

Captain Fantastic (2016) de Matt Ross – 1h58 (Mars Films) – 12 octobre 2016

Captain Fantastic a obtenu le Prix de la mise en scène à Cannes 2016 où il fut présenté au sein de la Sélection Un certain regard.

Résumé : Dans les forêts reculées du nord-ouest des États-Unis, vivant isolé de la société, un père dévoué a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes. Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris.

Note : 3,5/5

2 réflexions sur « Captain Fantastic : La Belle vie sauvage »

  1. Bonsoir, je viens de lire ton article, je suis tombé dessus après avoir visionné le film en cherchant si quelqu’un avait également fait le rapprochement avec « à bout de course ». Je n’ai pas compris l’article intégralement (par exemple la partie sur l’écolo guerrier – enfin peut être que tu voulais signifier que dans les 80 – 90 les personnes s’enchaînaient sur des arbres pour protester contre la déforestation :-/ ).

    Concernant le film, j’ai trouvé l’idée excellente, ici c’est marqué par un isolement physique mais c’est également quelque chose que l’on retrouve dans notre société entre des groupes ayant des codes ou des méthodes éducatives différentes. J’ai été déçu par le résultat final, j’avais l’impression que le réalisateur faisait des scènes de façon expéditive uniquement dans le but d’illustrer sa morale, sans construire réellement les personnages ou raconter une histoire (elle sert surtout de support).

    Une des trames est semblable à celle que l’on retrouve dans « à bout de course », l’ado plus que doué de par son éducation atypique centrée sur le développement personnel .. qui doit rompre avec cette cellule pour poursuivre ses propres ambitions – passions – envies (ce qui arrive à beaucoup de gens, de devoir faire ses choix en affrontant l’autorité parentale quitte à rompre avec ces attentes) et côté parents l’acceptation de ces choix au nom d’un développement supérieur.

    Le problème vient peut être de la durée et du nombre de personnages, « à bout de course » dure deux heures et centré surtout sur un personnage … ici le film est plus équilibré ce qui fait que l’on explore peu les sentiments, la psychologie des personnages ou de façon superficielle. Il y a des archétypes attendus, le beau père autoritaire et réfractaire, le fils aîné introverti mais qui a envie de changement, l’ado en pleine rébellion … chacun va jouer le rôle attendu pour amener à la morale attendue, qui ne passe pas ici par une fracture mais un équilibre sous fond de comédie.

  2. Oui pour écolo guerrier, c’est pas faux. J’aurais pu citer aussi la Forêt d’émeraude ;o) Pour le reste je suis assez d’accord avec les réserves sur la seconde partie du film plus archétypale dans la façon de présenter notre civilisation. Mais n’est-ce pas aussi une manière de nous défendre un peu justement face à cette attaque portée justement à ce que nous connaissons et ce que nous vivons au quotidien ? Je pose juste la question. Mais en ce sens, cette seconde partie m’a autant touché que la première…

    Quant à A bout de course, ce film mérite en effet toute la lumière qui lui est due et votre analyse est très pertinente.

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