Voyage à travers le cinéma français - Gabin - Arlety - Le Jour se lève

Voyage à travers le cinéma français : La Passion Tavernier

Cela devait le titiller depuis un bail. Lui le cinéphile compulsif dont l’érudition en la matière n’a que peu d’égal en France sinon dans le monde, se devait de mettre en scène ce qui demeure plus que jamais une passion dévorante. De celle qui forge une vie pleine et accomplie alors même que celle-ci est loin d’avoir révélé tous ses secrets. En attendant il faut partager, encore et encore, continuer à être ce passeur intransigeant qu’il a toujours été via les nombreux ouvrages qu’il a écris principalement sur le cinéma américain, passer derrière la caméra avec le succès critique et publique que l’on sait et puis s’essayer au documentaire comme un énième palliatif d’une existence remplie jusqu’à la gueule dont il faut en expurger les pépites au risque  de devenir fou.

Voyage à travers le cinéma français - Affiche

Cela donne Voyage à travers le cinéma français qui se veut le parfait écho de ce que Scorsese nous avait offert il y a maintenant une vingtaine d’années avec son Voyage à travers le cinéma américain. Le défi est à la fois écrasant et exaltant car qui mieux que Tavernier pouvait proposer quelque chose qui puisse soutenir la comparaison. Et d’ailleurs comme chez Scorsese cela commence par l’enfance, période fondatrice s’il en est de toutes les névroses cinématographiques. Chez le petit Tavernier cela commence par un feu d’artifice vu depuis les hauteurs de Lyon. Celui d’un soir de libération qui lui fait dire que la magie du cinéma c’est d’abord des rideaux qui s’ouvrent, cette lumière qui s’éteint pour laisser la place à celle du projecteur qui s’apparentera toujours à ce sentiment de feu d’artifice. C’est dans ces moments intimes (trop rares, l’homme reste et restera pudique) que son documentaire prend des allures d’expérience personnelle pour chacun des spectateurs. Quelque chose qui touche à l’intime certes mais aussi aux destins d’une vie. C’est en effet en allant se soigner en cure thermale dans les montagnes (il est atteint de la tuberculose qui lui fera perdre l’usage de son œil droit) que Tavernier découvre le cinéma français. Des films qui le hanteront longtemps avant d’en retrouver les titres plus tard (il cite Dernier atout de Jacques Becker – 1942 que l’on veut maintenant absolument découvrir) quand il co-fondera et animera son ciné-club, le « Nickel Odéon ».

Tavernier sait raconter des histoires. Il est d’ailleurs celui qui a voulu remettre la narration au centre de ses films à une époque où la Nouvelle vague ne voulait plus en entendre parler. Il parle pourtant avec beaucoup d’admiration de Godard période Pierrot le fou (1965). Et pour cause il en était alors l’attaché de presse ayant alors réussi un coup énorme en invitant à une projo Louis Aragon qui signera par la suite un texte devenu historique. Louis Aragon, le romancier, le journaliste et l’intellectuel communiste qui vécut pour la petite histoire au domicile des Tavernier sous l’Occupation, permet aussi à Bertrand de parler un peu de son poète et philosophe de père, René Tavernier, qui en publiant au sein de sa revue Confluences de grandes plumes tel qu’Aragon ou Paul Éluard au moment où c’était le plus dangereux, fit acte de Résistance. Une « anecdote » qui en dit long sur les origines d’un homme bercé par les lettres mais aussi une ouverture d’esprit qui lui permettra de mener à bien l’exploration d’un medium qui le définira en tant qu’homme.

C’est pour le coup la signature morale de Voyage à travers le cinéma français. Tavernier ne cherche pas à y imprimer sa patte ou à imposer ses connaissances. Non, son exploration est plutôt doucereuse, tendre, affectueuse même. Il s’agit là d’un rapport organique et non intellectuel même si certaines explications de textes sont de haute volée. Mais cela reste une compréhension à la portée de tous. Encore une fois, l’homme adore raconter des histoires qu’il met au service des films dont il narre la portée et le retentissement qu’il juge à juste titre encore plus fort aujourd’hui. Son morceau de bravoure étant sans conteste sa déclaration d’amour à l’attention de Jean Gabin dont il brosse non pas un portrait hagiographique mais une esquisse émérite en près de 30 minutes de celui qui reste et restera le plus grand acteur de notre cinéma. Un chapitre entier est aussi consacré à la musique via des compositeurs un peu oubliés aujourd’hui comme Maurice Jaubert (L’Atalante de Jean Vigo – 1934). Il en parle ici en jouant avec délice sur le montage qui va épouser la métronomie des extraits de films choisis. Du grand art.

Et puis une fois les lumières de la salle à nouveau rallumées et après avoir entendu l’homme nous rappeler combien des cinéastes comme Jacques Becker, Renoir, Duvivier, Carné, Sautet, Mellville dont il fut l’assistant sur Léon Morin Prêtre (1961), Verneuil, Truffaut, René Clair, Pierre Schoendoerffer, Gréville (son ami d’enfance)… ont pu marquer sa vie et le cinéma français, on ne peut s’empêcher de penser qu’il manque au tableau de chasse des noms aussi illustres tels que Clouzot, Tati, Franju, Chris Marker, Raimu, Deray… Et puis la tête nous tourne et on se dit que même sur plus de 3h, comment caser l’impossible alors que Tavernier voulait à l’évidence prendre son temps, dénicher les extraits qui devaient servir son écriture pour amener son film en des terres non pas inconnues mais cathartiques quitte à ce que d’autres épisodes voient le jour. Nous en tout cas, on ne demande que cela.

Voyage à travers le cinéma français (2016) de Bertrand Tavernier – 3h11 (Pathé Distribution) – 12 octobre 2016

Voyage à travers le cinéma français a été présenté au festival de Cannes 2016 au sein de la sélection Cannes Classics

Résumé : Ce travail de citoyen et d’espion, d’explorateur et de peintre, de chroniqueur et d’aventurier qu’ont si bien décrit tant d’auteurs, de Casanova à Gilles Perrault, n’est-ce pas une belle définition du métier de cinéaste que l’on a envie d’appliquer à Renoir, à Becker, au Vigo de L’Atalante, à Duvivier, aussi bien qu’à Truffaut ou Demy. À Max Ophuls et aussi à Bresson. Et à des metteurs en scène moins connus, Grangier, Gréville ou encore Sacha, qui, au détour d’une scène ou d’un film, illuminent une émotion, débusquent des vérités surprenantes. Je voudrais que ce film soit un acte de gratitude envers tous ceux, cinéastes, scénaristes, acteurs et musiciens qui ont surgi dans ma vie. La mémoire réchauffe : ce film, c’est un peu de charbon pour les nuits d’hiver.

Note : 3,5/5

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