Moi, Daniel Blake - Image Une Critique

Moi, Daniel Blake : Fatherland

Difficile de dire si le dernier Ken Loach méritait ou non la Palme cette année à Cannes. Débat de toute façon stérile s’il en est. Par contre, il ne serait pas faux d’affirmer que Moi, Daniel Blake se doit d’être vu et pourquoi pas revu un peu plus tard. On n’ira pas jusqu’à affirmer qu’il y a là comme un geste militant mais le cinéma de Loach, même s’il n’a plus l’âpreté naturaliste de ses premiers films, rappelle avec une belle détermination qu’il demeure un témoin précieux depuis plus de quarante ans d’une société et d’un pays dont il n’a eu de cesse d’en stigmatiser les travers, les injustices et les plaies encore béantes provoquées par son histoire récente. Moi, Daniel Blake assume cet héritage sans complaisance et sans faux semblants.

Moi, Daniel Blake - Affiche def

Le film suit le parcours d’un menuisier de 59 ans victime d’une crise cardiaque que le médecin interdit de travailler jusqu’à nouvel ordre mais qui doit pourtant rechercher un nouvel emploi, car jugé apte au travail par le Pole Emploi britannique, s’il veut pouvoir continuer à toucher ses prestations. Une situation ubuesque que Loach traite d’abord non sans un humour noir qui sied parfaitement à une situation dont on perçoit immédiatement l’absurdité mais aussi la future tragédie. Blake se retrouve ainsi confronté à la violence d’une administration qui veut cacher par tous les moyens ses miséreux et ses laissés-pour-compte sous le tapis d’une société qui de toute façon ne veut pas les voir. Plus que jamais Loach parle d’une classe sociale, celle du bas, qui souffre. Car au-delà de la misère, de la faim, des millions de chômeurs ou encore de l’impossibilité de tout simplement se chauffer, s’ajoute aujourd’hui la destruction systématique et à peine voilée de toute dignité humaine.

Celle-ci prend la forme d’une mère élevant seule ses deux enfants qui a dû quitter sa ville natale pour venir s’installer dans un logement social à la limite insalubre pour ne pas être placé dans un foyer d’accueil. Katie et Blake vont alors s’entraider comme ils peuvent. Compagnons d’infortune, ils symbolisent à eux deux ce que la cinquième puissance mondiale ne veut plus avoir à « gérer » avec en ligne de mire la volonté d’en diminuer le poids financier pour les contribuables qui payent encore leurs impôts. Discours électoraliste et position ultra-libérale que Loach bât en brèche tout le long d’un film qui ne joue pourtant pas à l’assistant social et encore moins sur le credo gauchiste. Avec sa caméra qui se fait bien souvent très discrète pour ne pas dire peu intrusive (pas de gros plans, montage respectant une grammaire proche du documentaire), il fait passer son message par la prestation de ses acteurs tous impressionnants de naturel et de vie. Les mouvements de caméra accompagnent alors leur jeu en des prises de cadre à la fois flottants et précis, comme si nous n’étions que des invités tout juste tolérés.

C’est un peu le prix à payer pour que Moi, Daniel Blake ne se transforme pas rapidement en un vulgaire film voyeur à destination des nantis qui vont s’encanailler au cinéma pour voir l’Angleterre d’en bas. Cette distanciation permet dès lors une réelle empathie avec les personnages sans pour autant tomber dans une forme de misérabilisme sociale à la Charles Dickens. Moi, Daniel Blake est un film d’une dignité exemplaire, de celle que l’on refuse donc désormais à ces déjections sociales. Il y a dans la sobriété de traitement de l’ensemble une force de caractère qui donne au film sa destination finale vers laquelle il ne déviera jamais d’un pouce. Une sorte de déterminisme cinématographique qui force définitivement le respect même si l’on n’est jamais surpris. C’est d’ailleurs peut-être cela qui a fait dire que voilà une Palme d’or plus ou moins attendue. En ce qui nous concerne, elle a été confiée cette année à un film nécessaire, honnête et dont la force viscérale tient justement à ce que son commanditaire soit toujours là pour nous ouvrir les yeux. Quitte à vivre dans un cauchemar éveillé.

Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach – 1h39 (Le Pacte) – 26 octobre 2016

Palme d’or Cannes 2016

Résumé : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction.

Note : 3,5/5

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