Snowden (2016) de Oliver Stone

Snowden : Oliver Stone cyber-patriote résigné

Bien que s’agissant d’une coproduction franco-germano-américaine, Snowden démontre une fois encore, si besoin était, l’incroyable capacité doublée de la formidable réactivité du cinéma hollywoodien à s’emparer de son histoire récente pour mieux la remettre en question. Et lorsque l’homme aux commandes de l’entreprise n’est autre qu’un certain Oliver Stone, on peut s’attendre ou à tout le moins espérer une certaine charge politique.

Pour autant, depuis son dernier coup d’éclat en 1999 avec le percutant L’Enfer du dimanche qui dynamitait les coulisses de l’entertainment numéro 1 aux États-Unis qu’est le football (américain, à ne pas confondre avec le foot au ballon rond appelé soccer outre-Atlantique), force est de constater que le cinéma de Stone a quelque peu perdu de sa superbe. Tout d’abord avec la fresque erratique Alexandre (2004) sur le célèbre Alexandre le Grand, puis avec Wall Street : L’argent ne dort jamais (2010), suite ni faite ni à faire de son magistral torpillage du monde des traders qu’était Wall Street (1987), ou encore avec Savages (2012), plongée plus saignante que marquante dans les coulisses des cartels de la drogue mexicaine. Mais surtout, depuis les attentats du 11 septembre 2001, Oliver Stone semble tout particulièrement enclin à questionner les conséquences de cette tragédie. Si son World Trade Center (2006) rendait un hommage quelque peu boursoufflé aux pompiers en première ligne ce jour-là, W., l’improbable président (2008) tentait un regard « de l’intérieur », moins incendiaire que le Fahrenheit 9/11 signé Michael Moore (Palme d’Or à Cannes en 2004), du POTUS par qui l’invasion irakienne ou encore le Patriot Act virent le jour et par qui la guerre contre le terrorisme prit une toute autre dimension.

En 2016, le terrorisme est désormais entré dans l’ère du cyber. Il n’en fallait pas moins pour que Stone se penche sur ce qui est devenu depuis l’un des plus célèbres scandales d’espionnage (sinon le plus célèbre) dans l’histoire des États-Unis d’Amérique et dont les ramifications s’étendent bien au-delà des terres de l’Oncle Sam. L’affaire en question, c’est bien entendu celle du Edward Snowden du titre. On ne vous fera pas l’affront ici même de vous rappeler les tenants et aboutissants des révélations faites par l’ex-agent de la CIA / NSA car ce ne sont pas les articles qui manquent sur le sujet. Stone lui-même n’entend d’ailleurs nullement prendre le spectateur pour un ignare, ni même singer les origines desdites révélations, déjà relatées dans l’excellent Citizenfour (2014) récompensé par un Oscar du meilleur documentaire. Non, ce qui intéresse Stone ici, ce sont les raisons ayant conduit un américain « lambda », fervent patriote prêt à servir et défendre son pays aux lendemains du 11 septembre, à dévoiler au grand jour des renseignements précisément classés « secret défense ».

Snowden (2016) de Oliver Stone - Affiche

Dans une note d’intention présente en introduction du dossier de presse, plusieurs termes sont à bien retenir afin d’appréhender comme il se doit la démarche et in extenso le visionnage de son Snowden : « Quelles que soient vos convictions ou réactions à propos de la démarche de Snowden, il est indéniable qu’il a  tenté de nous alerter sur l’illégalité des agissements de ce nouvel État de Sécurité Nationale […]  tout droit sorti de 1984, le pire cauchemar que George Orwell ait jamais fait ». Mais aussi et surtout ces trois questions : « Qui est Edward Snowden ? Pourquoi a-t-il agi ? Comment a-t-il agi ? ». À partir de ce point de départ, Oliver Stone va passer en revue ce qu’il estime être quelques-unes des étapes clés de la vie de Snowden depuis l’après 11/09 et sa réforme de l’armée pour cause de jambes défaillantes jusqu’aux fameuses révélations de ce mois de juin 2013 en passant par sa montée en puissance au sein de l’establishment. Non pas que Snowden ait jamais été une grosse huile des services de renseignements américains mais ses remarquables capacités informatiques (d’aucuns le qualifieront volontiers de « surdoué » ou de « génie ») couplées au fait d’avoir été repéré et d’avoir côtoyé les « bonnes » personnes lui ouvrira ainsi toutes les portes. De celles qui donnent accès à toutes les traces numériques laissées par le premier quidam venu.

Les aspects purement techniques de l’affaire n’intéressent toutefois pas davantage Oliver Stone et on lui en sera gré afin de ne point s’aliéner un public pour la plupart néophyte. En revanche, c’est bel et bien sur le pendant humain du personnage que va se focaliser Stone par l’entremise du fil rouge narratif que constitue la relation entre Edward Snowden et sa compagne Lindsay Mills. Et ce n’est donc pas un hasard si l’une des toutes premières scènes du film relate la rencontre des deux personnages aux convictions politiques de prime abord diamétralement opposées. Car à mesure que Snowden va aussi lentement qu’inexorablement prendre conscience de l’intrusion à l’origine préventive mais de plus en plus invasive dans la vie privée de tout un chacun, ces mêmes convictions vont peu à peu vaciller. Pour bien souligner cette évolution, Stone filme calmement et posément selon différents procédés (caméras traditionnelles en cinémascope, webcams, caméras de vidéosurveillance, etc.) avec toutefois comme objectif un climat de plus en plus anxiogène et dont la pression croissante pèse de tout son poids sur les épaules de son personnage-titre.

De fait, son Snowden ne cherche aucunement à faire dans le « coup d’éclat » ou encore les révélations et autres scènes chocs. Et pour cause puisque là encore, une large majorité de ces révélations ont désormais été rendues publiques. Au travers de la relation très forte qui unit ces deux êtres, c’est avant tout à une réflexion bien plus vaste sur les raisons et les limites de cette surveillance massive à l’échelle planétaire que nous convie Olive Stone. Le jeu tout en nuance et en intériorité du duo Joseph Gordon-Levitt / Shailene Woodley abonde là aussi en ce sens pour mieux amener le spectateur à s’identifier et in extenso à s’interroger lui aussi non plus tant sur le comment mais sur le pourquoi. Snowden ne revêt alors nullement les atours d’un long-métrage alarmiste sur l’espionnage technologique qui nous guettent tous et encore moins un missile à l’encontre des administrations Bush puis Obama qui ont sanctionné un tel procédé. Non, ce que Stone cherche simplement à nous (dé)montrer, c’est que ces magnifiques trouvailles high-tech dont nous jouissons dans notre vie lambda de tous les jours et à laquelle aspirait lui-aussi son personnage-titre peuvent tout aussi bien se retourner à tout moment contre nous-même, remettant alors en question le principe de cette fameuse « liberté d’expression ».

Depuis ses débuts de metteur en scène, Oliver Stone n’a eu de cesse de questionner tout à la fois le devoir patriotique (Platoon – 1986, Né un quatre juillet – 1989) et certains agissements de l’establishment (JFK – 1991, Nixon – 1995) tout ceci avec comme toile de fond la sacro-sainte constitution des États-Unis. Avec Snowden, le cinéaste poursuit inlassablement son combat à l’ère du numérique même si l’on sent par endroits que la hargne de la prime jeunesse n’y est plus trop à l’heure où lui-même semble croire de moins en moins à sa propre croisade. Ainsi apparaît-t-il résigné ou à tout le moins désabusé face à l’état de son pays d’origine, comme le souligne cette conclusion présente là encore au sein du dossier de presse : « C’est un évènement très heureux. C’est une très belle chose, dans le sens où elle s’est produite. J’aime la façon dont elle s’est produite. Le prix qu’il a payé est énorme et cela montre une chose, c’est qu’on est toujours aussi buté, je veux dire, notre gouvernement. On gracie plein de crapules, mais les gens qui nous rendent service… ceux-là, on leur fait vivre un enfer. Tout ce que je peux dire, c’est que toutes les saloperies qu’on fait laisseront une trace. Et au bout du compte, s’il y a des historiens dans les temps futurs, ils les découvriront, ils sauront quel empire nous sommes devenus et ce ne sera pas flatteur ».

Snowden (2016) de Oliver Stone – 2h14 (Pathé Distribution) – 1er novembre 2016

Résumé : Patriote idéaliste et enthousiaste, le jeune Edward Snowden semble réaliser son rêve quand il rejoint les équipes de la CIA puis de la NSA. Il découvre alors au cœur des Services de Renseignements américains l’ampleur insoupçonnée de la cyber-surveillance. Violant la Constitution, soutenue par de grandes entreprises, la NSA collecte des montagnes de données et piste toutes les formes de télécommunications à un niveau planétaire.

Note : 3,5/5

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