Massacre à la tronçonneuse - Image une critique

Massacre à la tronçonneuse (1974) : chef-d’œuvre du cinéma fantastique !

Le titre original The Texas Chain Saw Massacre de Tobe Hooper se déclinait en « Chain-Saw », « Chainsaw » ou « Chain Saw » au gré du matériel publicitaire original. La graphie correcte est « Chain Saw ». Le terme fut introduit aux États-Unis en 1944 selon le dictionnaire américain Merriam-Webster’s. Le fait-divers dont le film s’inspire est antérieur d’environ quinze ans et eut lieu non pas au Texas mais dans le Wisconsin. En outre, le criminel était un individu isolé et non une famille entière. Coupable de nombreuses profanations de tombes et de meurtres, Ed Gein fut, selon Hooper, découvert pour avoir laissé trop longtemps empalé le cadavre de l’une d’entre elles sur un croc de boucher. Reconnu dément, il était en prison à l’époque où le film fut tourné. Hooper et Kim Henkel ont donc considérablement modifié dans leur scénario le lieu, la date et les faits réels. Très peu de gens eurent conscience de ce décalage lors de sa distribution.(1)

Massacre-à-la-tronconneuse_Affiche-Rene-ChateauL’exploitation de Massacre à la tronçonneuse en France fut chaotique. Présenté marginalement au Festival de Cannes comme un objet de scandale (Jean-Pierre Bouyxou se souvient que l’actrice Leslie Caron avait furieusement manifesté sa réprobation à l’attaché de presse français devant l’entrée de la salle le soir de la « première »), Massacre à la tronçonneuse fut distribué très brièvement vers 1974 par la firme Lusofrance dirigée par Gérard Wolf à qui Michel Caen (rédacteur en chef de la mythique revue Midi-Minuit Fantastique) avait amené le film. Il fut ensuite totalement interdit. Repris au cinéma en 1977 par René Chateau, au prix d’un classement « X », il fut ensuite « désixé » puis simplement interdit au moins de 18 ans vers 1981 par Jack Lang. En réalité, le film ne trouva son réel second souffle français que lors de son exploitation vidéo par le même René Chateau : sa VHS devint un des fleurons des vidéo-clubs français des années 1985-1990. Il fut aussi, vers la même époque, un des grands succès, en terme d’audace novatrice de programmation, de Canal +  à ses débuts. Sa bibliographie française trouva dès sa première semaine les honneurs de la rubrique hebdomadaire de José M. Bescos dans Une Semaine de Paris/PariScope de l’année 1974. Elle s’augmenta d’un excellent dossier comprenant un entretien avec Hooper sur le film publié dans la revue dirigée par Dionnet Ciné Fantastic N°1 de mai 1977 lors de la reprise cinéma parisienne. Bibliographie qui n’a cessé depuis de s’enrichir.

Texas_chainsaw_massacre_affiche-americaine-originale

Précisons d’emblée que le film fut tourné en 16mm puis gonflé en 35mm. Son négatif est d’aspect standard « 1.37 » mais son format final au tirage devait être du « 1.85 » écran large et c’est ainsi qu’on pouvait le voir en salles sur certaines copies alors que d’autres le projetaient en « 1.37 ». Il fut par la suite présenté en vidéo numérique en format 1.75, format très proche du format télé 16/9, ce qui constituait un moyen terme pratique, approuvé par Hooper bien qu’il s’agisse néanmoins d’un recadrage. L’assimilation au « gore » (genre de films attirant le public par des effets spéciaux crus et sanglants, dont le créateur américain est Hershell G. Lewis dès 1963 avec son Blood Feast) de Massacre à la tronçonneuse  repose sur un malentendu provoqué volontairement par son titre original comme par son titre français d’exploitation qui le traduisait littéralement. Le film est précisément le contraire du « gore » et, pour cette raison, davantage terrifiant qu’horrifiant. On y suggère certes la mutilation, le cannibalisme, le nécrosadisme. Et cette suggestion est si prégnante et percutante qu’elle a l’habileté de faire croire qu’on y a assisté… alors qu’au fond, on aura vu très peu de plans qui font les délices des fans de Ruggero Deodato. L’affiche américaine originale, bien supérieure à l’affiche française, était d’ailleurs incroyablement angoissante par son organisation spatiale montrant la fille « accrochée » à l’arrière plan tandis que « Masque de cuir » s’affaire à on ne sait quelle démente besogne, sa tronçonneuse à la main et son slogan disait : America’s most bizarre and brutal crimes ! Who will survive and what will be left of them ? [« Les crimes les plus bizarres et les plus brutaux jamais perpétrés en Amérique ! Qui d’entre eux survivra et qu’en restera-t-il ? »]. Massacre à la tronçonneuse et sa publicité auront eu l’art d’exploiter le psychisme des spectateurs dans le registre de la dénégation. Encore aujourd’hui, bien des gens demeurent persuadés que Massacre à la tronçonneuse relevait de la catégorie « gore ». Il n’y a que très peu de films fantastiques ayant atteint un tel niveau de réaction ludique inconsciente de la part des spectateurs.

Massacre à la tronçonneuse

Tout fut donc organisé et conçu pour faire hurler de peur le spectateur à partir du scénario et de sa mise en scène bien plus qu’à partir des éléments iconiques considérés séparément, donc des plans eux-mêmes. Tout comme le Psychose (de Hitchcock, 1960) et tout comme le Night of the Living Dead (de Romero, 1968), Massacre à la tronçonneuse rompt avec l’esthétique classique du film d’horreur et d’épouvante pour mieux la renouveler en l’ancrant dans un quotidien spatio-temporel. L’humour est utilisé à cet escient pour augmenter encore la charge phobique et la démultiplier. Ici le Texas « profond » et délaissé, redevenu primitif (culte des morts, sacrifices humains, dégénérescence) à cause de la crise économique (le progrès technique a provoqué le chômage honni du « Paterfamilias »), soumis insidieusement à une chaleur qui conspire à engendrer la folie, est montré comme un État de droit archaïque, celui du « No-trespassing » : on peut toujours y abattre légalement quelqu’un qui l’enfreint. Pied de nez à son racisme : un camionneur noir contribue au sauvetage de l’héroïne. Cet effet de réel sécrète sa propre et ironique négation : Franklin, l’enfant du pays, est le premier dont on verse le sang bien qu’il ait annoncé cette qualité à son agresseur compatriote.

Massacre à la tronçonneuse fut tourné en teintes dominantes verdâtres (fruit du hasard ou d’une volonté délibérée : Hooper ne s’en souvenait plus vraiment dans son entretien vidéo 2004 annexée à l’édition collector Studio Canal) avec un grain prononcé, une lumière volontairement surexposée. Travail affiné en laboratoire durant 6 semaines de post-production. Massacre à la tronçonneuse coûta environ 300 000 dollars et fut produit dans un but purement commercial, de l’aveu d’Hooper lui-même, qui tempère cette médiocre finalité, en précisant dans ce même entretien qu’il voulait profiter de la capacité du cinéma de révéler la vérité cachée par les autres média. Il avait alors à son actif un long-métrage (Eggshells, 1972 – toujours inconnu en France, soit-dit en passant), quelques court-métrages et de nombreux documentaires et publicités, y compris pour le ministère de l’Éducation. Il intégra à son équipe l’un des ingénieurs du son de The Exorcist de Friedkin, afin de faire rendre leur maximum d’effets aux nombreux hurlements (engendrés par / générant la terreur). La musique atonale fut délibérément préférée à une musique conventionnelle. Le générique (plans du soleil en éruption perpétuelle filmé en impressionnantes équidensités) produit visuellement une atteinte « cosmique » de la terreur, équivalent visuel de la lune dans Night of the Living Dead. Romero provoquait grâce aux éléments d’information radiophoniques une horreur et un « supense » croissants. Hooper n’est pas en reste : la radio diffuse dans la camionnette les pires informations possibles et souhaite ensuite un excellent week-end à tous ; la lecture de l’horoscope prend le relais : Saturne, les taches solaires, tout cela influe la terre, vous allez vivre des choses auxquelles vous aurez du mal à croire et qui pourtant sont vraies… Au fond, les jeunes américaines de 1974, cheeseburgers et stéréo mises à part, seraient bien à leur place dans les sociétés primitives étudiées par Lucien Lévy-Bruhl, Mauss, Frazer, Freud, et bien d’autres : Nihil novi sub sole… Sans oublier l’alcoolique affalé sur le gazon du cimetière clamant que lui n’est pas fou et que les autres le sont, mais qu’on ne le sait pas encore ! Comme dans la tragédie grecque classique, le seul à deviner ou à voir la vérité cachée en deçà des apparences est un aveugle ou un fou. Tous ces effets ont été délibérés et soigneusement assemblés. Et ils sont merveilleusement intégrés à une peinture charnelle, drôle et chaleureuse d’une région qu’Hooper connaissait très bien.

La poursuite de Marilyn Burns (l’actrice est malheureusement décédée cet été 2014) par le tueur fut tournée en quatre nuits consécutives et la fin de la poursuite, lorsqu’elle croit trouver refuge à la station-service, donna lieu à plus de 15 prises. La scène du « dîner » demanda 27 heures d’affilée. Massacre à la tronçonneuse apporte par ailleurs à l’échelonnage des plans une progression mathématique : il y a de moins en moins de plans d’ensemble et demi-ensemble au fur et à mesure que l’action progresse et on en revient, à son point culminant, à une sorte de cercle qui irait du soleil générique à l’œil en « close-up » de l’actrice puis encore le soleil dans les derniers plans : circularité oppressante. Ce soleil qui rend fou, Hooper ne l’aurait pas trouvé au Wisconsin, lieu réel des faits. Les conditions physiques difficiles du tournage n’ont pas empêché Massacre à la tronçonneuse d’atteindre à la virtuosité (les zooms-arrières qui recadrent et interrompent le « suspens » sont surprenants, de même que l’incroyable reprise des différents angles de la poursuite nocturne, même si, avec trois caméras c’est plus facile qu’avec une…). Tout comme dans Night of the Living Dead, acteurs professionnels et amateurs sont remarquablement intégrés et dirigés. Marilyn Burns sera une efficace « Screaming Queen » dans le film suivant de Hooper : Death Trap /Eaten Alive / Le Crocodile de la mort (1976). Depuis les hurlements de la divine Fay Wray dans King Kong (Cooper & Schoedsack, 1933), elle est l’une des plus convaincantes « hurleuses » de toute l’histoire du cinéma fantastique…

C’est bien sûr de la régression cauchemardesque (favorisée d’un point de vue onirologique par le respect relatif des unités de temps, de lieu et d’action) vers la folie, la barbarie (de l’angoisse de mort qui en découle) qu’il s’agit du début à la fin : d’un retour aux aberrations primitives les plus abjectes, celles dont l’interdiction avait permis à la civilisation et la culture de s’édifier. Régression traitée au même niveau que la normalité et en concurrence avec elle : on n’est pas loin des théories de Deleuze et Guattari sur les « machines désirantes » et de l’équivalence morale entre bourreaux et victimes. De plus, la critique psychologique et sociale est si virulente qu’Hooper semble parfois nous dire : chaque être tend à persévérer dans son être. Le « conatus » du philosophe Spinoza était, en somme, revisité.

Les victimes sont relativement bêtes, égoïstes, stupides et lorsqu’elles ont un soupçon de compréhension de ce qui se passe sous leurs yeux, il ne les amène qu’à la mort : Franklin, handicapé physique, un peu enfantin mais intelligent et intuitif, a été le seul à pressentir ce qui allait se passer. C’est sa sœur hystérique qui s’en sortira grâce à un instinct quasi animal de survie. Les bourreaux sont des déments arriérés et tarés mais ils ne sont pas plus bêtes que leurs proies : la preuve, il faut beaucoup de chance pour leur échapper ! Les autres habitants et les autorités sont de pâles silhouettes ahuries et stupides. Le shérif qui mène l’enquête sur les profanations de sépultures reste invisible mais on entend à la radio l’hypothèse policière qu’il émet : les profanations sont commises par des gens d’un état voisin ! Sally hurle et ouvre de grands yeux sur l’inconnu, l’incompréhensible et revient à l’état fœtal au terme de cette incroyable nuit qu’elle subit (les extraordinaires gros plans de ses yeux, de sa bouche la réduisent à l’état post-natal du nourrisson, à une vie microcosmique : comme le soleil du générique est lui une vie macrocosmique : on n’est pas loin de la psychanalyse de Freud ni même de celle de Rank ou de Ferenczi). Elle survit (définitivement ?) folle de peur tandis que « Leatherface » semble (définitivement) frappé de démence, tournoyant sur lui-même, semblant célébrer et défier à la fois un énorme soleil à nouveau brûlant comme le faisait déjà un de ses frères au début de Massacre à la tronçonneuse. C’est un camionneur au physique poupin qui la secoure : on se souvient qu’un camion géant avait « soufflé » Franklin. Des enfants et des (gros) jouets du destin et du cosmos : c’est vraiment l’essence de la tragédie grecque (2) qu’Hooper restitue, à sa façon.

Massacre à la tronçonneuse (1974)

40 ans après sa sortie, Massacre à la tronçonneuse n’a donc pas pris une ride et peut légitimement être considéré comme un chef-d’œuvre du cinéma fantastique. Hollywood a d’ailleurs tenu à en produire diverses moutures dans les années 1985-1995 et, plus récemment (2003) un remake-variation, esthétisant mais intelligent, signé Marcus Nispel. Hooper réalisa par la suite encore deux chefs-d’œuvre (Le Crocodile de la mort, 1976 et The Funhouse / Massacres dans le train fantôme, 1980) avant que son passage aux budgets plus amples de catégorie A n’infléchisse son inspiration esthétique.

NOTES

(1) Ajoutons que Ed Gein inspira la même année le marginal, quasi-underground et non moins étonnant Deranged (USA, 1974) de Jeff Gillem & Alan Ormsby qui serrait de plus près l’incroyable vérité historique de ce « grand pervers » et qu’il avait aussi inspiré, à des degrés très variés, pas mal de films très différents thématiquement et esthétiquement les uns des autres, à commencer par le célèbre Psychose d’Hitchcock, dès 1960.

(2) Cf. A. J. Festugière, De L’essence de la tragédie grecque, éditions Aubier-Montaigne, 1969

Massacre à la tronçonneuse (The Texas Chain Saw Massacre) – 1974 de Tobe Hooper – 29 octobre 2014 (Carlotta Films Rep. 2014)

Le 18 août 1973, dans la région d’Austin (Texas), cinq jeunes randonneurs accablés de chaleur font route vers le village de la maison natale de deux d’entre eux : Sally Hardesty et son frère handicapé Franklin. Or, il est devenu le théâtre de macabres profanations de sépultures ayant choqué les habitants et déclenché une enquête du shérif local. Leur arrivée est ponctuée d’avertissements qui devraient les inciter à la prudence, les faire renoncer à l’idée d’y passer la nuit. Ils n’en tiennent pas assez compte et sont alors, durant une nuit de cauchemar, les victimes des crimes les plus brutaux et les plus bizarres des annales policières américaines. Une survivante parviendra pourtant à s’échapper, révélant l’invraisemblable vérité.

Note : 5/5

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