Ce qui nous lie : Un air de famille

La trilogie des aventures de Xavier Rousseau devenant (enfin) de l’histoire ancienne, Cédric Klapisch pouvait s’atteler à autre chose. Car il faut bien l’avouer, entre L’Auberge espagnole, Les Poupées russes et Casse-tête chinois, on cherche encore l’inspiration détonante. De celle qui permettait de dire que le bonhomme pouvait passer de l’un à l’autre sans coup férir. D’autant que si L’Auberge espagnole a marqué de son empreinte, les deux autres films se diluent plus dans une filmo rattrapée par les convenances alors même que Casse-tête chinois, son dernier long métrage en date, constituait plutôt le haut du panier. On se souvient d’ailleurs encore de la très belle séquence entre le père (Benoît Jacquot) venu visiter son fils (Romain Duris) dans ce New-York devenu le temps de quelques scènes, le réceptacle d’une filiation certes fragile mais bien réelle. Le spectacle « de générations qui ne se comprennent pas toujours mais dont les liens inébranlables et profonds permettent d’envisager l’avenir d’une manière enfin plus sereine. » Ce qui nous lie reprend en fait cette incursion alors embryonnaire pour en faire ce film totalement dédié à la transmission mais aussi à la terre.

Ce qui nous lie - Affiche

Car oui, l’action du nouveau Klapisch ne se déroule pas en ville. Le bobo si attaché à l’architecture urbaine depuis son quartier natal de Bastille jusqu’aux gratte-ciels new-yorkais en passant par les sculptures signées Antoni Gaudí de Barcelone, a posé ses valises de cinéma en milieux vignerons. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il le fait avec douceur, sans rien brusquer et surtout en prenant son temps. Celui des saisons, celui d’une génération, celui du vin qui prend de la bouteille à l’image d’un cinéaste non plus serein mais que l’on sent (enfin bis) apaisé. Prendre le temps de filmer est devenu un luxe au cinéma et Klapisch l’a d’ailleurs martelé en promo. Et ses acteurs tous formidables (on va y revenir) aussi. Le projet Ce qui nous lie date en effet de 2010. Il a commencé par faire prendre des photos de cerisiers à des moments clés et d’une manière répétée c’est à dire toutes les semaines, à la même heure et avec le même cadrage. Le tout pendant un an. Cette lente maturation on la retrouve dans le film. Bien entendu elle est censée exprimer le temps qui passe mais plus que cela chez Klapisch, elle adoube le sentiment qu’il ne faut plus lutter contre son cours inexorable.

Un combat perdu d’avance mais que le cinéaste pensait tout de même rendre gorge en imprimant sa marque et son style. Peine perdue. Non que sa filmographie soit abonnée aux affres de la production nationale ambiante, mais disons quelle s’apparente beaucoup à une forme de gesticulation cinématographique qui ne va pas au-delà des modes formalistes du moment. Exception faite de l’inaltérable Riens du tout et du jubilatoire Péril Jeune. Et de fait, sous ses airs extrêmement classiques dans sa forme, Ce qui nous lie (un joli clin d’œil en guise de nouveau cycle à Ce qui me meut, son excellent court-métrage qui le fit connaître et qui est devenu le nom de sa boîte de prod), raconte une histoire banalement extraordinaire. Celle de deux frères et une sœur qui se « retrouvent » à la mort de leur père vigneron pour reprendre le flambeau. Ou plutôt celle du grand frère qui revient au bercail le temps d’une saison après avoir fait le tour du monde et s’être installé en Australie. Ou plutôt celle de la benjamine qui tient à bout de bras un domaine viticole « hérité » de leur père. Ou plutôt celle du cadet qui s’est amouraché de la fille d’un grand propriétaire du coin qui l’écrase de son aura et de sa puissance économique.

C’est encore cela la force de Ce qui nous lie. Mais là on est en terrain connu. Celui de personnages que sait brosser Klapisch tant à l’écrit qu’à l’image. La fratrie bénéficie en effet de la bienveillance de toujours d’un homme qui aime plus que jamais dérouler une intrigue à la profondeur de champs qui ne peut que leur être bénéfique. Et que dire de sa direction d’acteurs qui n’est plus là non plus à démontrer. On connaissait déjà la palette de jeu de Pio Marmai (on se souvient au hasard de Maestro où il était étincelant), disons qu’ici elle s’exprime avec une vigueur toute minérale (oui elle était facile, on l’admet). Sans en faire des caisses (stoooop ! On vous voit venir), il fait passer beaucoup de choses à commencer par l’absence du père alors que lui-même doit apprendre à le devenir. Si tant est que cela s’apprend ces choses là. Ana Girardot avait crevé l’écran en 2009 dans Simon Werner a disparu… . Elle confirme ici (mais qui pour en douter ?) qu’elle peut profondément émouvoir avec un personnage à la fois fragile et d’une dureté toute autant minérale (si on trouve un autre adjectif, on repasse une tête). Enfin, François Civil, que la saison 2 de Dix pour cent devrait définitivement faire connaître du grand public, apporte une touche de grâce entre naïveté et fougue qui ne peut que rappeler celle de Xavier Rousseau (Romain Duris) dans L’Auberge espagnole.

En chef d’orchestre expérimenté, Klapisch fait donc dérouler le temps autour de ce petit monde éprouvant leur complicité mais sans jamais forcer le trait. À la différence de Premiers crus de Jérôme Le Maire (2015) ou encore de Tu seras mon fils de Gilles Legrand (2011) qui utilisaient l’univers viticole comme un pis aller ou une manière à bon marché d’avoir un fond de carte postale, Ce qui nous lie semble avoir su associer ce monde si particulier à une histoire de filiation certes classique mais qui tient en haleine jusqu’aux larmes. On se dit même qu’il y avait peut-être là matière à une belle série tant on regrette lors du générique de fin de devoir quitter cette terre, ses odeurs et ces personnages qui font de ce film un premier cru classé. Et pour longtemps.

Ce qui nous lie (2017) de Cédric Klapisch – 1h53 (StudioCanal) – 14 juin 2017

Résumé : Jean a quitté sa famille et sa Bourgogne natale il y a dix ans pour faire le tour du monde. En apprenant la mort imminente de son père, il revient dans la terre de son enfance. Il retrouve sa sœur, Juliette, et son frère, Jérémie. Leur père meurt juste avant le début des vendanges. En l’espace d’un an, au rythme des saisons qui s’enchaînent, ces 3 jeunes adultes vont retrouver ou réinventer leur fraternité, s’épanouissant et mûrissant en même temps que le vin qu’ils fabriquent.

Note : 4/5

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