Les Gardiennes - Image une critique

Les Gardiennes : La Terre de Xavier Beauvois

Pour être honnête, on ne s’y attendait pas trop. En tout cas pas si haut perché. Non que l’on associe le nom de Xavier Beauvois avec filmographie anecdotique. Bien au contraire. Son Petit Lieutenant avec déjà Nathalie Baye est encore dans toutes les mémoires et même si Des hommes et des dieux ne nous avait pas totalement convaincu, il a comme on dit, définitivement placé le cinéaste au centre de la carte avec son Grand Prix à Cannes et ses plus de 3M d’entrées. Pour autant, avec Les Gardiennes, Beauvois semble avoir franchi un nouveau pallier, certainement l’un des plus difficiles, sinon le plus ardu. Celui qui lui permet de rentrer définitivement dans la cour des très grands.

C’est que Les Gardiennes se pose là comme un sommet dans le genre, une sorte d’horlogerie suisse où tout s’imbrique à la perfection, où tout se mélange avec bonheur et où le divin y trouve véritablement une place de choix.

Les Gardiennes - Affiche

En fait, il y a d’abord dans Les Gardiennes comme un mélange des genres. Ou plutôt un mélange entre un classicisme de bon aloi à la française hérité au hasard du cinéma de Berri et une audace de tous les instants personnalisée par une caméra naturaliste pour ne pas dire zolacienne qui rappelle là aussi au hasard  Le Cousin Jules de Dominique Benicheti. Entre envolées lyriques et mise en scène au scalpel décortiquant les gestes paysans du quotidien se niche une partie du secret de ces gardiennes qui durant la première guerre mondiale ont assuré le travail des hommes partis au front. Pour la grande histoire, c’est le début d’une lame de fond dont l’une des crêtes sera la reconnaissance du droit des votes des femmes en avril 1944. Pour la petite (histoire, faut suivre au fond merci), elles sont au champ cravachant et taiseuses derrière leurs bêtes de somme répétant sans cesse des gestes qui brisent les reins et les illusions.

Beauvois est comme toujours à la baguette du scénario (avec Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille) mais adaptant une fois n’est pas coutume un bouquin datant de 1924 écrit par Ernest Pérochon, un instit qui a fait la Grande guerre et que Sylvie Pialat, sa productrice à l’exigence et au flair reconnus, le lui a fait découvrir. C’est donc comme toujours en véritable maître d’œuvre que Beauvois filme en numérique (une première) ces paysannes. Ou plutôt en véritable maître du temps car si le récit s’articule entre 1915 et 1920, il en dilate des moments clés et saillants via des mouvements de caméra lents et étudiés (travellings latéraux s’attardant sur des visages par exemple) et un montage à l’avenant donnant cette apparence trompeuse du temps qui passe mais qui n’en oublie pas de semer tristesse, malheur et très peu de joie sur son chemin besogneux. On n’ose parler de CourbetCaroline Champetier, autre femme détonante et fidèle directrice de la photo au talent éprouvé, le fait pour nous en accentuant cette impression d’abord diffuse puis obsédante avec des compositions faisant littéralement corps avec la réalisation de Beauvois. Entre les deux et entre eux deux, il s’installe une forme de dialogue formel qui fait toujours sens et qui surtout ne vient jamais phagocyter l’histoire ou les actrices.

Car oui il y a aussi les femmes devant la caméra. Nathalie Baye et Laura Smet d’abord. Mère et fille dans Les Gardiennes comme à la ville qui se retrouvent ici à tenir les rennes d’une ferme au fin fond de la Vienne. Alors que tout le monde pensait à une guerre-éclair, les voici qui doivent envisager un conflit au long-cours alors que la terre n’attend pas. Il y a donc ces mouvements de tous les jours (traite des vaches, labourer, semer…) que Beauvois filme avec un mélange d’aridité et de sensualité. Entre l’admiration du parisien qu’il est devenu et la conscience chevillée au sein de ses origines provinciales que tout ceci n’a rien de romantique. Un quotidien personnifié par une Nathalie Baye non pas méconnaissable mais transformée et habitée qui doit défendre cette famille pendant que les hommes ne sont pas là. Elle est à la fois le ciment mais aussi ce mur qui commence à se lézarder. Elle veut être forte mais ne peut s’empêcher d’être injuste et tyrannique. Elle est déjà le passé et elle le sait. Sa fille ne veut et ne peut l’affronter mais elle est déjà cette femme délaissée par obligation qui si elle ne cherche pas à voir ailleurs, va tout de même croiser la route de ce bel amerloque venu aider la France à se débarrasser du Hun coiffé d’un casque à pointe.

Les Gardiennes - Iris Bry

Mais il y a surtout Iris Bry. Ce nom ne vous dit rien et c’est normal. Les Gardiennes est son acte de naissance au cinéma. Croisé au sortir d’une librairie où elle est repérée par la responsable du casting du film, elle est Francine, fille de l’assistance publique embauchée le temps de la récolte et qui va finir par rester. C’est bien simple, voilà une femme, actrice littéralement en devenir, qui une fois la caméra posée sur elle attire tout à elle à commencer par la lumière, puis le cadre, puis le reste, puis à nouveau la lumière… À chacune de ses apparitions on n’ose plus sourciller histoire de ne rien louper. On reste comme deux ronds de flanc devant son jeu proche de la naïveté totalement désarmante. Beauvois est amoureux, toute l’équipe est amoureuse, la salle est amoureuse… N’en jetez plus, Iris Bry va tout rafler à commencer par le César du plus bel espoir féminin de tous les temps (et non on n’en fait pas des tonnes). Elle est par ailleurs le fil rouge de l’histoire. Elle cristallise les enjeux d’un film qui par sa tonalité finale rappelle donc à ce moment là un Jean de Florette (au hasard là encore, si si).

Beauvois, grand connaisseur des écrits de Serge Daney et adoubé dès les années 90 par Les Cahiers du cinéma comme comptant parmi « les rares cinéastes d’importance issus du jeune cinéma français du début de la décennie » semble enfin totalement assumer avec Les Gardiennes cette étiquette. Il s’en émancipe même un peu à la façon de Truffaut qui avait quelque part définitivement tourné le dos aux préceptes de Nouvelle Vague avec Le Dernier métro, film somme et ode au cinéma total. Beauvois n’en est pas loin. C’est la dernière marche.

Les Gardiennes (2017) de Xavier Beauvois – 2h14 (Pathé) – 6 décembre 2017

Résumé : 1915. A la ferme du Paridier, les femmes ont pris la relève des hommes partis au front. Travaillant sans relâche, leur vie est rythmée entre le dur labeur et le retour des hommes en permission. Hortense, la doyenne, engage une jeune fille de l’assistance publique pour les seconder. Francine croit avoir enfin trouvé une famille…

Note : 4/5

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