Mektoub my Love - Image une critique

Mektoub My Love : Canto Uno – 240 Battements par minute

Faut-il y voir une énième victoire de la chape de plomb qui s’abat plus qu’inexorablement en nos si belles sociétés depuis le début de ce millénaire pour qu’un film comme Mektoub My Love : Canto Uno puisse diviser à ce point-là ? Et cela avec autant de radicalisme et d’altérité ? Car au final, que raconte le dernier Kechiche ? Un été, le sud de la France, des jeunes qui rigolent, baisent, tombent amoureux, pleurent… Précision d’importance. On est en 1994 et ni Houellebecq, ni le SIDA ne semblent être encore passés par là. Ce qui pour l’un est une bonne chose mais pour l’autre plus problématique. Encore que.

Mektoub my Love - Affiche

Qu’est-ce qui pose problème ou qui semble poser problème en fait ? Que l’on voit des shorts trop serrés laissant dépasser des bouts de fesse cadrés en gros plan et d’une manière récurrente ? Que les maillots de bain une ou deux pièces soient échancrés façon Pamela Anderson dans la série Baywatch ? Que les corps soient appétissants et que la chair soit belle ? Que la femme soit filmée en boîte de nuit en train de se trémousser adossée à ce que l’on a coutume d’appeler aujourd’hui une barre de Pole Dance (une pratique au demeurant totalement répandue et ordinaire à l’époque) ? Que l’unique acte de fornication soit, une nouvelle fois avec ce cinéaste, des plus torrides ? Que cela dure près de 3h (pas le coup de bite hein !) ? Que cela ne raconte finalement pas grand-chose ou peut-être trop de choses ? N’en jetez plus. Tout cela est bien artificiel mais tellement peu surprenant à l’heure de la dictature galopante des millennials et de leurs putains de réseaux sociaux. Ou serait-ce les presque 50 ans qui ont la mémoire courte ? On ne sait plus. On ne veut pas savoir.

Par contre ce que l’on sait c’est que Mektoub My Love : Canto Uno détonne une nouvelle fois dans le paysage de plus en plus corseté de notre cinéma. Et franchement on serait quand même bien con de s’en plaindre. Que l’on n’aime ou pas le cinéma de Kechiche (passé, présent ou futur), force en effet est de lui reconnaître sa volonté de ruer dans les brancards des convenances, des attendus et jusqu’à cette politique des auteurs qu’il malaxe comme bon lui semble. Une démarche systémique qui peut rappeler celle d’un Pialat, la volonté de déflorer qui va avec sans que pour autant cela soit une marque de fabrique sclérosante et imbue d’elle-même. C’est que Kechiche adore ce et ceux qu’il filme sans jamais garder ça pour lui. Un sens du partage absent de l’algorithme de Facebook tiens. Kechiche ne vole rien, il exp(l)ose ça façon puzzle oui. Et accessoirement cela peut faire mal, foutre la gerbe, prêter à sourire ou provoquer l’adhésion la plus totale. Mais au moins voilà un cinéma qui ne laisse pas insensible. Qu’il en soit remercié par tous les saints du Coran réunis.

Oui parce que Mektoub My Love parle aussi d’un temps où le communautarisme n’en était qu’à ses balbutiements et où le beau brun d’origine maghrébine pouvait se taper la sétoise un peu cagole sur les bords sans que l’on pense à mal. Entendre qu’il soit une tête de gondole pour rabattre de la blanche au service de Daesh. Un temps où l’insouciance et la jeunesse n’étaient pas encore des gros mots. Ceci étant dit, il est tout aussi évident que Kechiche mâtine cela d’une mélancolie qui confine par moment à une forme de nostalgie limitant forcément la portée de son film. Car si Mektoub My Love est tout sauf un documentaire, sa mise en scène incite à l’introspection pour ceux qui à l’instar du réalisateur ont vécu ces années 90 comme la décennie de leurs 20 ans. Et le tableau dépeint, même s’il s’agit d’un simple été loin des vicissitudes d’un quotidien forcément plus gris, est proche d’un certain idéalisme. En fait, le regard d’un homme porté sur une période qui l’a façonné (car oui Mektoub My Love est en partie autobiographique) et qu’il compare à celle d’aujourd’hui qui le déconstruit.

Mektoub My Love peut donc se voir comme un havre de paix loin du cynisme de l’Extension du domaine de la lutte paru en 1994, loin des contraintes qu’imposaient déjà la maladie du SIDA mais où chaque battement de cœur compte véritablement et se matérialise à l’image. Mektoub My Love est une utopie forcément belle, forcément digressive, forcément volage et donc forcément clivante. Mais au moins que l’on ne reproche pas à Kechiche d’utiliser le cinéma non pour balbutier un message ou de pondre de l’art césarisable. Mektoub My Love ne se veut même pas une ode à l’amour ou aux corps mais peut-être le cri d’un homme qui se sent cerné de toutes parts. Oh pas Le Cri de Munch. Kechiche n’a pas cette volonté ni même cette ambition. Un râle de jouissance suffira.

Mektoub My Love : Canto Uno (2016) de Abdellatif Kechiche – 2h55 (Pathé Distribution) – 21 mars 2018

Résumé : Sète, 1994. Amin, apprenti scénariste installé à Paris, retourne un été dans sa ville natale, pour retrouver famille et amis d’enfance. Accompagné de son cousin Tony et de sa meilleure amie Ophélie, Amin passe son temps entre le restaurant de spécialités tunisiennes tenu par ses parents, les bars de quartier, et la plage fréquentée par les filles en vacances.

Note : 3,5/5

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