First Man : L’anti Étoffe des héros

En seulement quatre longs métrages, Damien Chazelle s’est définitivement imposé comme le réalisateur de sa génération. Celui des à peine trentenaires. Avec First Man il confirme ce que l’on ressentait jusqu’ici. Un cinéaste qui avance à contre-courant des modes actuelles mais à découvert. A contrario de ce que l’on peut constater par ailleurs, ses films ne sont pas le résultat d’opérations commandos en vue d’assouvir des pulsions de contrebandiers, passage obligatoire aujourd’hui pour faire un autre cinéma, mais bien des œuvres totalement assumées, pleines et déliées, fortes et imposantes. Pour autant, il y a bien une zone d’ombre dans tout ça. Une fêlure extrême, patiente et impavide. Quelque chose de plus en plus indicible que Chazelle s’emploie méticuleusement et systématiquement à enfouir sans pour autant jamais réellement y parvenir. Mais sans elle, son cinéma ne serait que parfait.

First Man - Affiche

Dans Fisrt Man, elle prend littéralement les traits de Neil Amstrong joué par un Ryan Gosling plus inspiré ou plus concombre que jamais. C’est comme on veut. Mais en tout cas ça marche. Avec son faciès tout droit sorti du musée Grévin, son regard inexpressif et ses gestes on ne peut plus mesurés pour ne pas dire chorégraphiés donnant cette dégaine proche de l’empaillé de service censé faire peur aux corbacs du champ de maïs, il EST cet astronaute au sang froid qui a marché sur la lune. Le premier. Mais First Man ne raconte pas que ça. Ou plutôt, Chazelle ne s’y intéresse finalement pas plus que ça. Le cœur de son film, ce qui en fait la moelle régénératrice et passionnante, c’est cet envers du décor où une famille, un couple, un quotidien sont venus forger cette grande aventure du XXème siècle.

On est donc là devant une épopée de l’intime. Ce que montrait en creux L’Étoffe des héros de Kaufman, on le prend ici pleine face. Et mine de rien c’est encore plus passionnant et fondateur. Chazelle énonce ainsi que si les motivations peuvent être complexes, diverses ou factuelles, elles trouvent leurs sources, leurs origines, dans l’indicible du Moi. Ce que, forcément, le cinéma peinera toujours à réellement « montrer ». Ce que Chazelle est arrivé pleinement à faire ici. Et ce n’est pas le moindre des tours de force d’un film par ailleurs sourd aux modes visuelles du moment. Et par là on tourne au hasard notre regard du côté d’un certain Nolan. Là où un Interstellar se plantait gaillardement et dans les grandes largeurs, Chazelle insuffle donc à First Man une sensation de retour aux origines quand le numérique n’avait pas encore cours. Non que son film donne cette impression. Il l’incarne littéralement en fait. Un côté roots, organique qui sent un peu l’huile, la vapeur et la sueur.

La volonté avec son chef op Linus Sandgren de tourner le premier tiers en 16mm y est bien entendu pour quelque chose donnant au programme Gemini l’aspect d’un documentaire tourné in situ et d’époque. La démarche est tout sauf « pop art ». Elle répond à une problématique posée dès le début. Celle de vouloir être au plus près de l’histoire et accessoirement de l’Histoire. Et pas uniquement dans la chambre d’enfant ou dans la touffeur d’une cuisine en plein milieu de la nuit quand les questions existentielles se font les plus anxiogènes. Mais aussi dans la capsule où chaque centimètre carré compte (claustro s’abstenir d’ailleurs) et où le danger peut surgir d’une simple défaillance électrique. Un dispositif qui redonne alors aux morceaux de bravoure leur signification première. C’est à dire attribuer au récit une profondeur humaine implacable et non une simple péripétie sensorielle de plus censée faire voler les pop-corn dans la salle de cinéma où, on ne le répètera jamais assez, l’apesanteur n’y a pas encore cours (même en 4DX).

Quand vient le temps du programme Apollo, le grain reste omniprésent et la photo glisse progressivement vers quelque chose de plus ostentatoire. On pense à la série Mad Men sans que pour autant la volonté de coller à la véracité historique des années 60 s’en trouve altérée. Un travail formel loin d’être anodin puisqu’il introduit avec maestria toute la séquence lunaire tournée en 65mm où la luminosité est quasi aveuglante avec un format qui passe du 2.40 au 1.37.  De cet inventaire technique qui démontre si besoin est que le spectateur est inlassablement convié au travail formel du cinéaste, le spectacle en devient total. Autant dire que chez Chazelle, pas besoin d’avoir un casque VR devant les yeux pour créer l’illusion du 360°.

Fisrt Man est un film unique. Une expérience de tous les instants car sans artifice et avec la seule volonté d’immerger le spectateur dans une forme de réalité psychotique au plus près de son personnage et de son environnement. On est pas loin de l’hypnose. Et quand Chazelle claque des doigts, nous voici en quarantaine en train de regarder des images d’archive où Kennedy annonce officiellement l’engagement des États-Unis à se rendre sur la Lune. Mais il est déjà trop tard. Apollo 11 est revenu sur Terre. Une autre aventure peut commencer pour Neil Amstrong. Pas la moins belle ni la moins haletante.

First Man – le premier homme sur la Lune (First Man – 2018) de Damien Chazelle – 2h22 (Universal Pictures International France) – 17 octobre 2018

Résumé :  Pilote jugé « un peu distrait » par ses supérieurs en 1961, Neil Armstrong sera, le 21 juillet 1969, le premier homme à marcher sur la lune. Durant huit ans, il subit un entraînement de plus en plus difficile, assumant courageusement tous les risques d’un voyage vers l’inconnu total. Meurtri par des épreuves personnelles qui laissent des traces indélébiles, Armstrong tente d’être un mari aimant auprès d’une femme qui l’avait épousé en espérant une vie normale.

Note : 4,5/5

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