La Mule

La Mule : Sur la route de Honkytonk Man

À l’intérieur de son 4×4 noir métallisé flambant neuf un homme d’un certain âge sillonne les routes du sud des États-Unis. À la radio, on entend de vieilles mélodies qu’il accompagne de sa voix rocailleuse mais étonnamment entraînante. Elles parlent de la vie, de l’amour et du temps qui passe. Sur le bas-côté, une voiture est à l’arrêt. L’homme décide de se ranger pour voir ce qu’il en est. Une famille est en détresse ne sachant pas changer une roue et à la recherche d’un peu de réseau afin de trouver un tuto sur le web (sic !). L’homme ricane et se propose de porter assistance à ces « négros » certes fort sympathiques mais qui symbolisent que trop à ses yeux les limites de cette époque 2.0. Malaise dans la salle et chez le couple. Le père insistant alors sur la terminologie « black » : « Le mot nègre ne doit plus être utilisé Monsieur. » Petit sourire en coin de Clint Eastwood qu’il prolongera vers la fin de La Mule par un regard caméra d’une rare intensité. Tout le cinéma du dernier géant d’Hollywood tient dans cette cédille de mise en scène en forme justement de regard sans filtre porté ici sur ses contemporains.

La Mule - Affiche

C’est que Eastwood s’en carre le coquillard du politiquement correct. Et le temps aidant c’est même malheureusement devenue une signature sémantique de plus en plus efficace. Dans son dernier film, elle est personnifiée par ce senior lambda au casier judiciaire ultra vierge devenu la mule d’un cartel mexicain pour rembourser les dettes d’une vie professionnelle qui n’a pas sue ou pas souhaitée prendre le virage du web. Mais comme toujours Eastwood n’est pas là pour faire la leçon et encore moins pour dire que c’était mieux avant. Depuis Un frisson dans la nuit, il trace sa route de réalisateur en ne s’embarrassant aucunement du qu’en-dira-t-on portant ainsi toujours plus haut les préceptes d’un certain Don Siegel, son mentor de toujours. C’est certainement là que réside le secret de son succès jamais démenti auprès d’un public qui le suit toujours plus fidèle pour ne pas dire toujours plus nombreux.

Ce côté inoxydable qui prend des coups mais qui se relève toujours pour mieux se bonifier. Avec ce personnage dont les péripéties avérées ont d’abord été narrées au sein d’un article du New York Times Magazine, Eastwood en profite ainsi pour resserrer son propos sur des valeurs qui lui sont chères depuis toujours.  Comme la famille qu’il enjoint à ne pas laisser sur le bas-côté au risque de perdre en route tout ce qui donne un sens à la vie. Mais là encore pas de leçons de morale mais de préciser qu’il n’est jamais trop tard. C’est d’ailleurs le thème essentiel et récurrent du film puisque Eastwood ne caricature ou ne diabolise même pas les membres du Cartel que son personnage finit par côtoyer et par présenter comme une famille en soi. Bien entendu il n’est pas dupe et sait pertinemment que tout cela est factice tout en faisant bien passer le message qu’aucune organisation et autre société ne peut perdurer sans y insuffler ce sentiment d’appartenir non pas à un rouage anonyme mais bien à quelque chose de l’ordre de l’intime.

Il va sans dire que cette façon de voir les choses renvoie aux conceptions toutes conservatrices du citoyen Eastwood dont on se souvient encore du discours pour le moins gênant lors d’un raout du parti Républicain pour officialiser la nomination de Mitt Romney qui prendra une rouste face à Obama. Non qu’il faille réduire le cinéaste à ce genre de saillie regrettable, mais elle permet tout de même de situer l’homme face à son Art. C’est qu’à la différence des géants passés d’Hollywood qui ont tous à un moment rendu les armes, et pas forcément à quelques encablures de la mort, Eastwood lui continue de se battre car même si la peau est plus que tannée avec le temps, la métamorphose de la chrysalide n’est pour lui pas encore totalement accomplie. En gros le gars a plus que jamais des choses à nous dire. Et une nouvelle fois ce regard caméra porté à son public, la gueule en sang, le même que celui qu’il adressait aux « punks » dans Dirty Harry, en dit long sur les convictions intactes du cinéaste.

Et à l’image, et au-delà de ce plan appelé à devenir iconique (mais pas testament), cela donne un film rectiligne qui rappelle Une histoire vraie de David Lynch (allez comprendre). Pour le côté borné aussi. Pas au sens péjoratif mais plutôt pour son côté définitif et attendu comme tel. On connaît la fin, le personnage connaît la fin et surtout Eastwood ne cherche jamais à enfumer son spectateur. La Mule est ce film à sang froid pour ne pas dire reptilien mais qui ne se dépêche pas de vivre. Au contraire, il prend son temps ou en tout cas donne cette impression. On veut bien aller au point Z mais pas besoin de brûler les étapes. C’est cette sérénité dans le temps qui passe qui finalement impressionne le plus. Eastwood est serein, sûr de son fait et nous le dit droit dans les yeux. Tout simplement magistral, oui.

La Mule (The Mule – 2018) de Clint Eastwood – 1h56 (Warner Bros. France) – 23 janvier 2019

Résumé :  À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain.

Note : 4/5

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