Ville Neuve – Douceurs et douleurs animées

En projet depuis 2012 et terminé l’année passée, Ville Neuve de Félix Dufour-Laperrière arrive enfin sur les écrans français après une sélection à la Mostra de Venise en 2018. Le cinéaste, animateur et documentariste québécois, avait déjà été remarqué pour plusieurs courts métrages et un essai filmé. Sur le papier, ce premier long métrage animé était aussi excitant qu’étonnant tant le thème abordé avait de quoi surprendre : une histoire d’amour, adaptée d’une nouvelle de Raymond Carver, sur fond de tensions politiques propres au Québec. Ce qui peut sembler naturel dans l’animation asiatique : des thématiques adultes, la présentation du quotidien, une intimité amoureuse, une implication politique, n’est pas si évident ailleurs.

Il était aussi légitime de craindre qu’il ne soit montré qu’en festival pour les mêmes raisons et parce que son animation épurée et faite à l’encre de Chine est aux antipodes de la 3D lisse et fade qui attire généralement le public en masse dans les salles. Heureusement un distributeur (Urban distribution) a été assez courageux pour le sortir. Le contraire eut été dommage car Ville Neuve est l’un des plus beaux films de l’année et l’un des plus émouvants.

Pour s’en saisir, il faudra accepter de s’immerger dans l’histoire récente du Québec assez méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique, et en particulier les deux référendums pour l’indépendance de la Province de 1980 et 1995, dont le dernier est l’un des éléments clés du film. Comment, hors du Québec, les spectateurs recevront cette entrelacement d’une histoire de séparation et de rabibochage de deux êtres perdus et éperdus, un homme alcoolique et la femme qui l’a quitté plusieurs années auparavant, et d’une nation scindée, divisée mais dont l’éclatement est espéré par la moitié de la population ? Au mieux le récit rappellera les événements récents en Catalogne. Au pire, le récit amoureux prendra le pas sur le politique. D’autant que le Québec a eu droit, contrairement à la région ibérique, à de véritables référendums dont les résultats étaient si serrés que la possibilité d’une uchronie n’était pas impensable pour un cinéaste de gauche qui aspirait à cette indépendance.

Mais Dufour-Laperrière, rêveur-créateur, n’est guère prophète et il laisse ce récit secondaire en suspension. Ville Neuve n’est pas un manifeste mais d’abord l’histoire sensible et poétique de retrouvailles impossibles. Le rêve d’un été. Et, bien que les discussions sur l’indépendance pénètrent les foyers, envahissent le quotidien et aident le spectateur à s’approcher d’individus réduits à quelques traits facilitant l’identification, ce qu’on suit c’est le récit d’une famille éclatée, un moment de suspension au milieu de nulle part, et une idée de leur (im)possibilité d’avoir un futur en commun.

La nouvelle de Raymond Carver que le cinéaste a choisi, La Maison de chef, fait moins de 10 pages et se trouve dans Les Vitamines du bonheur paru en 1983. Son style est sec et sans fioriture et le moindre élément puise dans la vie de l’écrivain. À ce récit sobre et lapidaire, Dufour Laperrière apporte quelques personnages secondaires et un fond historique. Il met en parallèle la fidélité des sentiments, le souffle d’une lutte et la résurgence d’un espoir. Jusqu’à intégrer une séquence clé d’Andreï Roublev de Tarkovski qui agit comme métaphore au cœur du film. Mais globalement il est la nouvelle : une maison au bord d’un fleuve le temps de quelques semaines, des souvenirs, un homme qui se retrouve, une femme qui ne cesse de l’aimer et une histoire dont on pressent l’épilogue.

La réussite de Ville Neuve réside dans son minimalisme, celui du graphisme qui permet d’apprécier d’autant mieux le mouvement des protagonistes. Le geste de l’animateur prend une ampleur qu’il n’aurait pas si l’écran était saturé d’informations inutiles. En laissant la place au blanc, aux esquisses et à l’effacement, le film retrouve l’harmonieuse austérité de la nouvelle, sa mélancolie sérieuse, son émotion brute et dépourvue d’effets gratuits. Ici, un petit rien aura l’air de tout et un simple trait, une nappe colorée et répétée, aura une force d’évocation, d’imagination dans la contemplation, que la littérature en deux mots bien agencés, ou la musique en quelques notes bien placées atteignent souvent mieux que le cinéma. L’animation offre dès lors une fidélité au texte d’origine, il en restitue la poésie, plus dans le fond au demeurant, canevas auquel des éléments peuvent être ajoutés, que dans la forme.

En donnant corps à la nouvelle de Carver par le biais d’une animation souple et d’un dessin léger, Félix Dufour-Lapérrière en fait une œuvre politique et sentimentale forte. À chacun dès lors d’y puiser ce qu’il désire et de se laisser emporter dans ce monde que son imaginaire participe à construire.

Ville Neuve (Canada – 2019) de Félix Dufour-Laperrière – 1h25 (Urban distribution) – 26 juin 2019

Résumé :  Un été en bord de mer sur les côtes arides de la Gaspésie. Résolu à arrêter de boire, Joseph s’installe dans la maison d’un ami. Il réussit à convaincre Emma, son ex-femme, de le rejoindre. Tandis que la campagne référendaire de 1995 sur l’indépendance du Québec bat son plein, des maisons brûlent, des discours s’affrontent, un couple se retrouve, s’aime et se défait…

Note : 4,5/5

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