J’ai perdu mon corps – La Main sans visage

Depuis son passage remarqué à la Semaine de la critique lors du festival de Cannes 2019, J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin a accumulé sélections et grands prix dans divers festivals pour enfin sortir sur grand écran en France. C’est une chance car, à l’exception de l’hexagone, du Benelux, de la Turquie et de la Chine, Netflix a acheté les droits du film. Les possibilités de le voir en salles seront donc limitées dans les autres territoires bien que possibles puisqu’il est déjà bien engagé dans la course à l’oscar du meilleur film d’animation et doit pour cela être montré au cinéma.

J'ai perdu mon corps - Affiche

Produit par Xilam, société plus habituées aux succès TV comme Oggy et les cafards, ce premier long métrage semble, pour beaucoup, tombé de nulle part. Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas. Dans le milieu de l’animation, et celui du court métrage en particulier, Clapin est tout sauf un inconnu. Issu des arts-déco, il est l’auteur de trois films courts dont Skhizein en 2009, déjà sélectionné à la Semaine de la critique et qui connut un succès retentissant, obtenant des dizaines de prix internationaux. Il y était question d’un homme frappé par une météorite se retrouvant à vivre à 91cm de son propre corps. Dans son précédent, Une histoire vertébrale, le protagoniste est prisonnier d’un handicap qui le coupe du monde extérieur. Les thématiques du corps éclaté, déchiré et de la relation complexe et traumatique des personnages avec leur environnement est déjà bien présente et ne fera que se développer dans J’ai perdu mon corps.

Quand, en 2012, Marc du Pontavice fait appel à Jérémy Clapin pour adapter Happy hand, le roman de Guillaume Laurant, scénariste du Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, cinéaste qui lui aussi débuta par du cinéma d’animation, il fait le bon choix. Néanmoins le film mettra plus de 7 ans à voir le jour en raison de problèmes de financement récurrents et de multiples réécritures pour aboutir à une version plus éloignée du roman mais aussi plus cinématographique. Et justement l’une des grandes réussites de J’ai perdu mon corps est d’être un film de metteur en scène autant que d’animateur.

J'ai perdu mon corps

Dans un montage parallèle idéalement rythmé et éminemment musical, le film entraîne le spectateur dans la déambulation urbaine d’une main arrachée à la recherche de son corps meurtri, psychologiquement comme physiologiquement, les deux allants souvent de pair puisque la carapace physique porte souvent les stigmates de la psyché au cinéma. En passant du présent de l’organe solitaire aux souvenirs du corps complet du jeune protagoniste, Naoufel, le réalisateur questionne d’abord le regard, autre fonction vitale qui permet de sonder les tréfonds de l’âme et qu’on découvre omniprésente dès le premier plan sur l’œil d’un cadavre conservé dans un hôpital près de la main.

Même le titre, J’ai perdu mon corps, laisse entendre que le point de vue sera celui de la main : elle n’est pas perdue, elle a perdu, elle devient donc héroïne et les images du passé seront celles de sa mémoire. Et pendant tout le film, un premier élément laisse songeur : comment voit-elle ? Sans yeux, ni corps, ni cerveau, ses doigts, comme autant de pattes, lui permettent de se déplacer, guidés par un instinct de survie. Elle perçoit les dangers, appréhende le monde alentour comme si elle était humaine en dépit de son animalité : elle provient d’un homme mais se meut telle une araignée. Elle se dérobe aux regards des passants pour ne pas révéler sa surprenante et double nature. Cet étrange paradoxe passe dans un naturel déconcertant, renvoyant à ce pouvoir animiste de l’animateur de donner corps et d’apposer un mouvement à des monstres.

J'ai perdu mon corps

Face au membre sectionné, les regards différents sont omniprésents dans J’ai perdu mon corps. Ce sont ceux des oiseaux, des souris, des chiens, des insectes qui peuplent le film, questionnent ces perceptions extra-humaines et, à travers l’animation, les mondes intermédiaires que le seul photo-réalisme peinerait à transposer. Au gré des péripéties de la main dotée d’une conscience, ou d’une forme de mémoire musculaire comme l’évoquait Norman McLaren, les personnages aux perceptions sensorielles différentes restent entre eux. Leurs mouvements fluides et complexes composent avec cet univers – voire composent cet univers – par le toucher, et par une certaine sensualité du geste.

Et, dans le coup de foudre de Naoufel pour Gabrielle, l’un des moteurs du récit, comme dans la tentative de la main de retrouver son corps disparu, le mouvement, le regard et le son travaillent le cœur d’un récit poétique sur la nostalgie en évoquant la naissance et une première perte puis la rencontre amoureuse et une seconde perte. Le climax, et l’exercice de mise en scène le plus brillant car le plus simple, reste probablement cette discussion entre l’adolescent et la jeune femme dont il s’éprend via un interphone alors qu’ils font connaissance : ils s’entendent sans se voir, se découvrent hors des regards. Autre moment particulièrement intelligent : la rencontre de la main avec un personnage non-voyant qui peine à se mouvoir et à distinguer ce qu’il ne connaît pas déjà.

J'ai perdu mon corps

Ces jeux de regard seront parfois plus ambigus, évoquant les difficultés de Naoufel à faire face au monde, à le voir et à l’appréhender directement. Au moment où le jeune protagoniste part de chez son oncle, ce dernier le perçoit à peine, les regards s’évitent, se croisent, se rencontrent brièvement et s’assument difficilement. Le motif circulaire, évoquant l’œil, est partout présent dans les souvenirs : des lunettes rondes de l’enfant jusqu’à son grain de beauté régulièrement visible en gros plan – autre détail particulièrement signifiant – en passant par ces grands angles sur la main vue depuis le bébé qui la découvre et l’apprivoise.

À travers cette évocation du regard et des points de vue divergents et en mettant en scène un corps découpé qui cherche à se reconstruire, à se retrouver, J’ai perdu mon corps envisage le (re)devenir humain et sa frontière avec le non-humain comme seul le cinéma d’animation peut le permettre. La corrélation du vivant et du cadavre ainsi que celle du retour à la vie sont centrales et c’est en cela également que la séquence finale, qui pourra paraître trop ouverte à certains, reste d’une rare subtilité.

J’ai perdu mon corps (2019) de Jérémy Clapin – 1h21 (Rezo films) – 06 novembre 2019

Grand Prix à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019

Résumé : À Paris, la main tranchée d’un jeune homme s’échappe d’une salle de dissection, bien décidée à retrouver son corps. Au cours de sa cavale semée d’embûches à travers la ville, elle se remémore toute sa vie commune avec lui, jusqu’à sa rencontre avec Gabrielle.

Note : 4,5/5

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