Jaws - Image une critique

Les Dents de la mer – Premier blockbuster de l’ère moderne

En cet été 1980, il n’était pas rare de croiser sur une serviette de plage quelque peu recouverte de sable californien, la couverture jaunie et prématurément défraichie par la combinaison fatale soleil – sel marin du livre devenu poche de Peter Benchley. Elle restait toutefois accrocheuse cette couverture puisqu’elle avait avantageusement repris l’affiche du film de Spielberg devenu entre-temps le carton mondial que l’on sait prolongeant par la même occasion la longévité d’un bouquin devenu en 1974  un best-seller instantané. Il était aussi marrant de voir que beaucoup des propriétaires de ces serviettes ensablées ne se mouillaient pas plus qu’un demi orteil laissant les flots tumultueux du pacifique aux seuls surfers du coin qui ne pouvaient que se réjouir d’une telle désaffection de leur air de jeu.  Oui, Les Dents de la mer était à l’orée de cette nouvelle décennie définitivement entrée dans l’imaginaire collectif que l’on appelle dorénavant la Pop Culture.

Les Dents de la mer (Jaws) - Affiche France

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Ou plutôt que reste-t-il du film de Spielberg au-delà des quelques notes iconiques de la BO signée par John Williams ou de la fameuse tirade balancée par Roy Scheider en mode impro lors de sa première entrevue yeux dans les yeux avec le squale ? Les Dents de la mer continue-t-il de rentrer par effraction dans l’inconscient des nouvelles générations ou fait-il juste dorénavant partie de l’histoire du cinéma que tout bon cinéphage se doit d’avoir vu ? À ce stade, faut-il inclure dans ce panorama les schnocks de la critique française qui, il y a quelques jours, se sont répandus dans l’émission séculaire Le masque et la plume (à partir de la 18ème minute) en saillies d’une autre époque à l’occasion de la sortie du Blu-ray 4K qui nous sert justement d’alibi pour cette chronique. Le fait même de poser cette question induit la réponse que nous allons développer sur au moins un paragraphe tant la chose nous a laissé sur le flanc.

On peut bien entendu ne pas aimer Les Dents de la mer ou juste lui reconnaître son statut de film marqueur d’une époque sans que pour autant il en soit de même au sein de votre identité cinéphile. C’est possible et nous on est en paix avec cela. Par contre ce qui nous gêne un peu plus c’est d’affirmer tout de go que la musique de John Williams est « débile ». Ce qui nous semble un peut court comme argumentation concernant une BO qui continue de marquer au fer rouge les tympans de tout un chacun quelque soit son âge. Sans parler de l’Oscar obtenu pour son auteur. On a aussi un peu du mal avec la théorie du cinéma blanc ricain à tendance maître du monde que dégagerait Les Dents de la mer. Comme s’il fallait tout ramener sous le prisme analytique à la mode du moment à une époque où justement le cinéma hollywoodien se cherchait plus que jamais entre filer les clés du camion aux réalisateurs comme c’était le cas en Europe ou essayer de retrouver un lustre pas si vieux des Studios alors totalement à la rue. Plus que tout autre film cette année là, Les Dents de la mer cristallisait en effet cette dualité. Spielberg dont Sugarland Express, film d’auteur par excellence, venait tout juste d’avoir le prix du scénario à Cannes tout en se plantant dans la foulée au box office, était un tout jeune cinéaste à qui on confiait une production aux attentes économiques significatives. Se planter à nouveau et c’était au mieux un retour à la case télé ce qui à l’époque n’avait pas le même cachet qu’aujourd’hui. Quoi de plus schizophrène et anti impérialiste que cette démarche ?

On y apprend aussi que Bart Quint, le chasseur de requins, serait un vétéran du Vietnam qui symboliserait justement l’Américain au sommet de la chaîne alimentaire, sûr de son pouvoir et son capitalisme, aucunement traumatisé et prêt à en découdre face au requin mastodonte. On rappellera à toutes fins utiles le fameux monologue dit de l’Indianapolis intervenant au dernier quart du film. Quint, joué par Robert Shaw, étant en effet un des rares survivants de l’USS Indianapolis, ce croiseur coulé vers la toute fin de la seconde guerre mondiale en plein Pacifique par un sous-marin japonais. Quatre jours durant, il a vu disparaître ses camarades inlassablement attaqués par des requins attirés par l’odeur du sang. De quoi plutôt parler d’un syndrome post-traumatique propre à justifier une haine viscérale envers le requin. Quant au Vietnam… Ben oui il faut au moins voir les films jusqu’au bout si on veut avoir la prétention d’en rendre compte. On s’y pose aussi très sérieusement la question de savoir si Les Dents de la mer est involontairement drôle et grotesque. L’aspect du requin, son aileron fendant la mer… Certains ne sont donc même pas au courant du tournage des Dents de la mer. Certainement l’un des plus épiques dans l’histoire du cinéma. Pas du même niveau que celui d’Apocalypse Now mais pas de tout repos non plus avec un Spielberg prêt à jeter l’éponge plus d’une fois à cause d’une saloperie de requin qui ne voulait pas marcher (on vous en dit plus d’ailleurs ici). Non là, il faut puiser très loin dans sa méconnaissance du film pour y voir une quelconque dose d’humour ici (volontaire ou non). Si ce n’est entre les prises…

Les Dents de la mer - Photo de tournage

Ces messieurs s’accordent aussi pour nous affirmer que Spielberg et la gente féminine c’est pas trop ça. Pour autant, le personnage de la femme du shérif interprété par Lorraine Gary est certes en retrait mais ses quelques scènes façonnent sans conteste la personnalité du shérif et papa joué par Roy Scheider. Au-delà, c’est faire injure à La Couleur pourpre et plus récemment à Pentagon Papers. Mais ne soyons pas trop durs avec ces schnocks de la critique qui vivent dans leur tour d’ivoire au lieu de jouer leur rôle de passeur à l’instar d’un Tavernier ou d’un Brion. Ils nous auront permis in fine de donner corps à ce papier. De lui insuffler un angle alors qu’il partait dans les méandres de l’écriture boursouflée ascendant que dire de plus qui n’a pas été déjà écrit. Et puis à y regarder de plus près, on n’est pas très loin tant dans la forme que dans le fond d’une réinterprétation du texte de Serge Daney paru en 76 dans Les Cahiers du Cinéma alors en pleine période Mao. Où l’on y cause de production limite fascisante à l’attention d’un public venu en masse tel des moutons à l’abattoir. Le requin c’est l’ennemi intérieur qu’il faut combattre pour retrouver une forme de « normativité » et la peur qu’il fait naître au sein de la horde de spectateurs ne peut que leur faire admettre que seule la société dans laquelle ils vivent est la bonne (sic ).

Ne rigolez pas. Voilà une pensée qui revient aussi sûrement à la mode aujourd’hui. Il faudra d’ailleurs bientôt contextualiser Jaws par un message introductif du genre : « Ce film impose une vision fasciste de la société américaine propre à son époque qui n’a plus lieu d’être aujourd’hui. À la limite ne visionnez plus ce film, cela vaudra mieux. Regardez des Marvel à la place. Y a des femmes, des homos (enfin bientôt), des noirs (hommes et femmes mais pas trop quand même) et puis chaque film sort à coup sûr, près de chez vous, dans votre cinéma préféré. » À ce sujet, rappelons que Les Dents de la mer fut justement la première production hollywoodienne à sortir simultanément dans un maximum de salles de cinéma du pays devenant de facto le plus gros succès depuis Autant en emporte le vent. Autre film d’ailleurs qu’il ne faut plus visionner sinon avec un ami noir à vos côtés (un collègue de bureau fera l’affaire ceci dit). Il est le premier blockbuster de l’ère moderne. Celui qui a imposé en 75 à tous les cinémas voulant le projeter un retour intégral du prix de la place pour le distributeur. Les cinémas ne pouvant alors compter que sur les ventes de pop-corn et autres cochonneries. Auparavant, les sorties se faisaient villes par villes et en fonction des premières exclusivités accordées à tel ou tel cinéma. Là oui il serait intéressant d’étudier l’évolution de ce système qui a toujours cours aujourd’hui à la différence que les cinémas se sont regroupés en chaînes puissantes leur permettant d’avoir plus de poids face aux Studios qui ne leur imposent plus des diktats de ce genre.

On le sait, Spielberg, Lucas et dans une moindre mesure Coppola and Co ont été les fossoyeurs du Nouvel Hollywood par cette volonté de fabriquer des films bigger than life pourtant dans la grande tradition de la société ricaine. Certainement à leur corps défendant mais le résultat est là. C’est certainement sur ce versant qu’analyser Les Dents de la mer reste passionnant et non en débitant des contre-vérités frappées du sceau de l’inculture crasse. Spielberg, pour qui être à Cannes en 74 devait être une forme d’accomplissement intellectuel et artistique dans un pays qui avait consacré la Nouvelle Vague, se fout bien entendu éperdument de tout cela aujourd’hui sinon à danser sur les cendres de la critique française. Tout juste vient-il faire un saut chez nous pour la promotion de ses films comme on viendrait revoir une vieille tante qu’il affublerait du sobriquet de Tatie Danielle. Tout juste !

Les Dents de la mer (Jaws – 1975) de Steven Spielberg – 2h04 (CIC) – 28 janvier 1976

Résumé : Lorsque la petite station balnéaire d’Amity est attaquée par un dangereux requin blanc, le chef de la police, un jeune biologiste marin et un chasseur de requin se lancent dans une quête désespérée pour stopper l’animal avant qu’il ne frappe à nouveau…

Note : 4/5

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