Journal d'une femme de chambre-Une

Journal d’une femme de chambre : Chambre avec nue

Il y a des jours où le critique doit en rabattre, reprendre humblement ses habits de modeste cinéphile voire cinéphage à ses heures, et s’incliner. A priori, on appréhendait le fait de voir l’héritière du septième art national dans un grand et premier rôle d’époque (surtout celui d’une servante) et puis on finit par rendre grâce au talent du créateur : Journal d’une femme de Chambre de Benoît Jacquot est un bon film même si il est assez difficile d’analyser le pourquoi et le comment. On ose le pari tout de même.

Journal femme chambre-Affiche

Quatrième adaptation du roman d’Octave Mirbeau, l’œuvre du cinéaste français prend le parti de l’ambiguïté et paradoxalement celui de la fidélité au texte original. Histoire racontée au jour le jour d’une jeune et accorte soubrette au début du XXème siècle, ce récit filmé joue avec les allers-retours temporels des différents engagements de Célestine (une Léa Seydoux hautaine, parfois fielleuse ainsi que sulfureuse à ses heures) tout en se centrant principalement sur son travail en province (Normandie) chez les Lanlaire, petits bourgeois rentiers à la maîtresse de maison acariâtre et au patron idiot mais matois, faisant valoir quasi systématiquement son droit de cuissage sur tout le petit personnel féminin à son service.

Si fidélité il y a, on y sent aussi une volonté féroce du réalisateur de tenir un discours politique qui voudrait avoir teneur et prise sur la réalité contemporaine. Ainsi le régisseur du domaine qui accueille Célestine à la gare, Joseph, joué par un Vincent Lindon composant un crédible et « madré » domestique, a des opinions et tient à le faire savoir. Il est anti-sémite au dernier degré et voudrait rayer de la carte du monde tous ces ignobles juifs. Benoit Jacquot semble ici visiblement vouloir pointer des dérives et nauséeuses résurgences actuelles qui ne peuvent pas laisser indifférents ceux qui s’intéressent à l’histoire intime, douloureuse et récente de notre pays. Célestine, elle, n’en a cure (elle n’a aucun intérêt a priori pour la politique, ni aucun recul intellectuel) et semble juste irrésistiblement attirée par l’animalité virile de l’homme. L’ambiguïté du personnage rentre alors incidemment ici dans le cœur même de adaptation.

En effet, si Benoît Jacquot a clairement choisi une psychologisation explicite de son héroïne puisqu’elle marmonne presque tout le temps ses pensées et réflexions (essentiellement sur le mode de la haine/lutte des classes), c’est étonnamment de façon comportementaliste que le metteur en scène va mettre la lumière sur le fond et la vérité de son personnage principal. Le film revêt alors deux facettes qui, sans s’opposer réellement, finissent par être subtilement complémentaires. Célestine a des pensées méprisantes et presque « anarchisantes », elle dédaigne et hait ouvertement ses employeurs mais parfois va, physiquement, jusqu’au sacrifice de son corps par pur amour et altruisme ; y compris pour les bourgeois et ses patrons.

Du point de vue de la mise en scène, cette alternance systématique entre le biais psychologique et celui du comportement des personnages est aussi systématique. Visuellement, si la vision de Célestine est très souvent privilégiée, le film comporte à l’instar du roman lui-même, qui était dans la pure veine du réalisme, une chronique visuelle de l’époque notamment en ce qui concerne la mise en image des arrière-cours de la bourgeoisie, des chambres de bonnes, des cuisines, des dépendances ou encore des quasi lupanars de prostitution tacite que constituaient les lieux de travail des domestiques féminines du début du siècle précédent. La très belle photographie du talentueux Romain Winding sait ainsi jouer intelligemment avec ces différents points-de-vue : le subjectif-psychologique puis le réalisme à visée quasi-objective, cru et presque naturaliste : des clairs-obscurs de soupentes de chambres de bonne alternent alors avec l’image brillante et luxuriante des jardins composés fleuris en Normandie dans de belles explosions de couleurs chatoyantes.

Mélangeant ipso facto élégamment les styles, ce Journal d’une femme de chambre ne laisse en tout cas pas indifférent. Jouant sur la corde raide du dérangeant et du troublant avec des personnages « hyperbolisant » la nature déjà bien trempée de ceux du roman, le film de Benoit Jacquot maintient le spectateur dans une étrange et permanente tension dramatique – déstabilisante et inconfortable ; mais n’est-ce pas in fine le plus sain et évident rôle et devoir de l’art de nous remuer ? Intérieurement, visuellement et parfois même presque philosophiquement.

Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot – 1er avril 2015 (Mars Distribution)

Début du XXème siècle, en province. Très courtisée pour sa beauté, Célestine est une jeune femme de chambre nouvellement arrivée de Paris au service de la famille Lanlaire. Repoussant les avances de Monsieur, Célestine doit également faire face à la très stricte Madame Lanlaire qui régit la maison d’une main de fer.

Note : 3,5/5

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