Trois souvenirs de ma jeunesse : Comment je me suis réinventé… le cinéma [Cannes 2015]

Depuis La Vie des morts Arnaud Desplechin n’a eu de cesse de parler de lui, de ses doutes, de ses certitudes, de ses rapports incestueux avec le cinéma et le théâtre, de la mort.. mais surtout de ses amours, de son amour de toujours qui se nomme Esther. Un personnage qu’il a déjà immortalisé sous les traits d’Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). Un film dont Trois souvenirs de ma jeunesse en serait la préquelle, un peu comme si Desplechin voulait préciser deux ou trois choses sur le cours d’une vie qui décidément coule bien trop vite entre ses mains de cinéaste.

Trois Souvenirs de ma jeunesse - Affiche France

Et pourtant, les deux heures que durent Trois souvenirs de ma jeunesse sont de celles qui arrêtent le temps pour mieux figer un passé que l’on veut diffracter. Cela passe d’abord par le procédé du flash-back que maîtrise Desplechin, on le sait, à la perfection. Ils sont au demeurant ici savoureux car à la limite utilisés à contre sens. Le présent est peu montré et quand il l’est, c’est via des vignettes jubilatoires. Une rencontre ici entre Amalric – Dussolier. Le premier, devenu anthropologue, rentre en France après plus d’une décennie passée au Tadjikistan. Le second, membre supposé de la DGSE, aimerait comprendre pourquoi Paul Dédalus est officiellement déclaré mort depuis trois ans. La Sentinelle n’est pas bien loin. Ou encore un verre nocturne impromptu avec un ami d’enfance de Paul qu’il n’avait plus revu depuis une éternité mais qui lui avait piqué à un moment son Esther. Dire qu’il lui en veut encore ne serait même pas rendre justice au défouloir verbale que vomit avec délectation le personnage joué une nouvelle fois par un Amalric qui à l’instar du couple Doisnel – Truffaut, s’inscrit définitivement et historiquement comme la moitié indispensable de Desplechin devant la caméra.

Mais l’action se situe finalement ailleurs. Dans ces années 80 à Roubaix où Paul a grandi en compagnie d’une sœur protectrice et d’un père veuf continuellement dépressif. D’amis aussi qui vont entretenir l’illusion d’une autre famille jusqu’à sa rencontre avec Esther. Le couple à l’écran c’est Quentin Dolmaire et Lou Roy Lecollinet. Quand Desplechin pose son regard caméra sur ces deux là, c’est l’amour vache qui révèle un talent en devenir chez ces deux inconnus d’une force inouïe. C’est peu de dire que le cinéaste n’a rien perdu de sa propension à faire non pas jouer juste mais à véritablement sublimer le matériau qu’il a à sa pogne. On assiste littéralement à la naissance de quelque chose de grand. On aura beau jeu de dire que ces deux là étaient fait pour s’entendre devant un objectif. C’est une nouvelle fois vite oublié comment Desplechin sait imprimer un tempo, raffole de dialogues inclassables (co-écrits avec Julie Peyr avec qui il avait déjà collaboré sur Jimmy P., son précédent film) et raffine une mise en scène afin que son couple se sente à l’aise pour s’aimer, se déchirer, pleurer, rire, exsuder, baiser…

À ce titre, le cinéaste filme la chair comme au premier jour, avec gourmandise et concupiscence. Il y a ici comme une renaissance tout bonnement charnelle qui tord le coup à ceux qui pensent que le cinéma de Desplechin n’est que miasme cérébral. Trois souvenirs de ma jeunesse est un film romantique d’une classe incroyable et une réflexion sur la vie d’une justesse incommensurable. L’homme derrière la caméra se livre comme peut-être il ne l’a jamais fait. Entendre par là qu’il ne se cache plus derrière une choralité de bon aloi. La multitude des personnages lui permettait en effet jusqu’ici de disséminer sa démonstration et l’identité intrinsèque de son Moi. Jimmy P. avait initié ce revirement mais le film était trop brillant pour être honnête. Trop psychanalytique pour être fortuit. Ici il n’y a plus rien qui sépare le spectateur de l’image sinon l’écran en deux dimensions qui est peut-être le seul frein qui reste au cinéma de Desplechin.

Trois souvenirs de ma jeunesse immerge et consume le spectateur dans cette histoire d’amour folle et au final tellement cinématographique. Elle fait penser à Douglas Sirk pour la partie mélodrame (forcément) et à Lars Von Trier période Breaking The Waves (le seul film peut-être du cinéaste danois à sauver so far) dans sa propension à dégoupiller les sentiments et la folie là où on ne les attend pas. Très clairement, le seul véritable digne héritier de la Nouvelle Vague fait avec une histoire truffaldienne, un conte rohmérien en y rajoutant la poésie visuelle d’un Resnais. Un mélange détonnant où affleure au détour de tous les plans une immense émotion de cinéma et de vie.

Ps : on cherche à comprendre encore pourquoi Trois souvenirs de ma jeunesse ne figure pas en compétition officielle. Tant mieux pour la Quinzaine qui tient là certainement l’un des meilleurs films jamais présentés au sein de cette sélection.

Trois souvenirs de ma jeunesse – de Arnaud Desplechin – 20 mai 2015 (Le Pacte).

Le film a été présenté à la Quinzaine des Réalisateur au Festival de Cannes 2015.

Paul Dédalus va quitter le Tadjikistan. Il se souvient… De son enfance à Roubaix… Des crises de folie de sa mère… Du lien qui l’unissait à son frère Ivan, enfant pieux et violent…Il se souvient… De ses seize ans… De son père, veuf inconsolable… De ce voyage en URSS où une mission clandestine l’avait conduit à offrir sa propre identité à un jeune homme russe… Il se souvient de ses dix-neuf ans, de sa sœur Delphine, de son cousin Bob, des soirées d’alors avec Pénélope, Mehdi et Kovalki, l’ami qui devait le trahir… De ses études à Paris, de sa rencontre avec le docteur Behanzin, de sa vocation naissante pour l’anthropologie… Et surtout, Paul se souvient d’Esther. Elle fut le cœur de sa vie. Doucement, « un cœur fanatique ».

Note : 4,5/5

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