La Loi du marché - Une DC

La Loi du marché : Violence des échanges en temps de crise

Alors que La Tête haute d’Emmanuelle Bercot vient tout juste de sortir dans les salles et de faire par la même occasion l’ouverture du Festival de Cannes, voici qu’arrive La Loi du marché, prétendant quant à lui à la Palme d’or, dont l’ambition est de rendre compte d’une société en perte dégénérative de repères. Si pour Bercot cela prend les traits d’un ado rejetant en bloc l’avenir sans avenir qu’on lui propose, Stéphane Brizé veut lui se coltiner pleine face la maladie endémique de notre économie et ses conséquences humaines qu’est le chômage. Pour ce faire, il va s’appuyer une nouvelle fois sur un Vincent Lindon toujours aussi minéral mais à l’humanité intacte.

La Loi du marché - Affiche France

Dès la première séquence le ton est donné. Un plan séquence de plusieurs minutes caméra à l’épaule avec dans le cadre scope le personnage joué par Lindon opposé à un employé du Pôle Emploi (un acteur non professionnel comme tout le reste du casting à l’exception de Lindon bien entendu). On passe très peu de l’un à l’autre avec une prédilection chez Brizé à se concentrer sur Lindon. La voix de son interlocuteur nous arrivant alors le plus souvent en off ou hors cadre. L’idée étant bien entendu que le visage de Lindon soit comme un (non) réceptacle sur lequel le spectateur devra se raccrocher comme il le peut. Brizé n’est là pour faciliter la tâche de personne. La suite lui donnera de toute façon raison. La grammaire visuelle étant ainsi actée, la mise en scène peut alors s’y déployer en une fausse pudeur naturaliste où la caméra espionne et décortique pour extérioriser un mal être ambiant étouffant. Les gros plans sur le visage de Lindon ou les plans au téléobjectif ne laissent en effet aucunement la place à une quelconque respiration. Le format 2.35 devenant alors un beau paradoxe d’une cage étouffante et continuellement anxiogène.

On devine derrière tout cela une équipe de tournage réduite afin de préserver l’intimité des mises en situation. La Loi du marché peut sembler dès lors emprunter aux codes du documentaire. Il est vrai par exemple que la photo s’appuie énormément sur la lumière naturelle « compensée » par un travail sur la mise au point et l’ouverture du diaphragme qui donne un point de vue déterminant à ce qui se joue dans le cadre. On ne sent à l’image aucune machinerie. Comme nous le faisait remarquer judicieusement Cédric Le Penru au sortir de la projection, le seul travelling du film est le résultat d’une caméra de surveillance d’un hypermarché. Tout cela convient à cette histoire implacable qui voit notre protagoniste, viré d’une entreprise délocalisée où il travaillait depuis plus de 20 ans, se retrouver vigile dans un hyper après 20 mois de chômage. Là il peut constater le bestiaire d’un capitalisme impitoyable mais surtout ordinaire, appliqué à ces petites gens, ces petites mains que la crise frappe de plein fouet avec ou sans un job.

La forme ainsi décrite colle alors parfaitement aux dérives constatées, aux tragédies quotidiennes, à la noirceur sans fond d’un avenir bouché. En cela La Loi du marché est bien plus « honnête » et efficace que le Bercot. Il s’inscrit de fait dans la veine d’un Emploi du temps ou d’un Ressources humaines de Laurent Cantet ou encore d’un Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout. La charge y est sans ambiguïté et sans aucun vecteur de rédemption. Elle est surtout sans appel. Elle n’offre que la fuite ou plutôt une ligne de fuite. Celle de cet homme, brisé par tant d’inhumanité, d’effroi et de noirceur qui décide de rompre, à sa façon, cette loi du marché qui aura de toute façon toujours le dernier mot.

La Loi du marché – de Stéphane Brizé – 19 mai 2015 (Diaphana Distribution)

Le film a été présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes 2015

À 51 ans, après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ?

Note : 4/5

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