Un français made in France

Il est des films comme cela dont on se demande bien comment et pourquoi ils ne sont pas une évidence pour le plus grand nombre. Pourquoi ils ne sont pas à Cannes par exemple. Le Festival du même nom qui se targue pourtant de faire l’écho à un instant T du meilleur de la production cinématographique mondiale a « oublié » de regarder dans son propre jardin et de sélectionner Un français. Aurait-il tant détonné que cela ce film signé Diastème face à un Audiard ou un Donzelli ? N’avait-il point sa place dans le gotha cannois ? À tel point d’ailleurs qu’il peine même à trouver le chemin des salles obscures. Sujet trop sulfureux avec troubles collatéraux à la clé semble être le message que les exploitants veulent nous faire gober. Les temps sont ainsi faits qu’aujourd’hui il ne faut pas compter sur les directeurs de cinémas et encore moins sur les grands réseaux tels que UGC, Gaumont et consorts pour avoir les couilles de diffuser l’un des films les plus importants de la décennie (1) (2).

Affiche - Un Français

Un français raconte le parcours sur 28 ans d’un Skinhead qui va peu à peu rejeter ce mode de vie et de pensée pour se chercher une autre voie. Une sorte de reconstruction sur la corde raide, fragile et exigeante qui va l’emmener vers un ailleurs débarrassé des oripeaux de la haine, du racisme et de la violence qui faisaient son quotidien. En fil rouge Diastème ne se gêne pas pour retracer l’histoire du FN dont il nous rappelle au passage ses origines nazies et sa construction entachée d’épisodes pour le moins putrides à base de ratonnades et autres « glorieux faits d’arme » sanglants. Le décor ainsi planté, le film a donc suscité les réactions les plus vives pour ne pas dire belliqueuses de la part de personnes qui pour la plupart ne l’ont pas vu ou juste sa bande-annonce.

On parle déjà d’un American History X, ce qui n’est pas faux mais qui cantonnerait tout de même le film à ce qu’il n’est pas. Une simple histoire de rédemption. Pour autant, Un français n’est pas une production qui court les rues nationales car sa propension à s’accaparer tout un pan de notre histoire politique récente par le prisme de la critique frontale n’est pas dans nos gènes cinématographiques mais plutôt dans celles que l’on retrouve abondamment outre-Atlantique. Diastème s’en donne ainsi à cœur joie sans qu’il ait besoin de surligner son propos. Son personnage central se suffit à lui-même pour cela. Par petites touches, il le montre de plus en plus en décalage avec son environnement et appuie là où ça fait mal. La gageure tenue était de ne pas enfermer son histoire dans celle de Marco. Au contraire il y a comme une ouverture qui se fait progressivement.

Au début, la caméra est à l’épaule au plus proche de la bande de skins dont il fait partie. On vit les bastons, on suit en longs plans-séquences les pérégrinations dans une boîte de nuit, on souffre quand on se prend un coup de couteau et on sent monter l’adrénaline quand il écrabouille littéralement un Redskin au bord d’un canal. Séquence au demeurant hallucinante de maîtrise, de rage décomplexée et de violence minérale. À côté, Irréversible fait plus que son âge (numérique). Diastème sent les corps, tord les cadres et nous assène le regard d’un homme farouche mais aussi désabusé. De l’autre côté il y a Alban Lenoir que nos amis du Daily Mars avait rencontré en 2013. Un nom avec qui il va falloir dorénavant composer dans le cercle très fermé des révélations de l’année. Le héros de la série Hero Corp s’arrache enfin de cette zone grise  où beaucoup d’acteurs végètent pour devenir ce facho de bas étage qui va prendre peu à peu conscience que cette vie là ne peut plus être la sienne. Il a les épaules larges pour endosser ce personnage en lutte perpétuelle avec ses doutes, avec les autres et avec une société qui n’oublie rien. Son interprétation est juste poignante de vérité et d’une altérité inédite. Il y a dans son regard une fracture que l’on ressent dès les premières minutes. Une douceur aussi qui en fait une sorte de colosse aux pieds d’argile. Point de faiblesse ici qui pourrait expliquer aux yeux des « autres » son passage dans l’autre camp. Plutôt une richesse intrinsèque de celui qui jauge la vie humaine pour ce qu’elle est. Un miracle permanent qu’il faut entretenir à chaque instant et le plus longtemps possible.

Diastème en fait d’ailleurs la respiration de son film avec en point d’orgue la séquence éprouvante de l’hôpital où Marco vient rendre visite à un ancien ami en phase terminale. La mort rôde au détour de chaque plan et rappelle donc toujours que la vie est précieuse. En contrepoint la caméra est plus posée, plus zen aussi. Comme Marco, elle prend en maturité. Une sorte de prise de conscience douloureuse  qui est la pierre angulaire du film renvoyant ainsi, telle une interaction osée, à son français de l’histoire un message de plus en plus brutal, de plus en plus frontal. Et le spectateur de se prendre uppercut sur uppercut avec entre les deux peu de temps pour s’en remettre. Jusqu’à la dernière séquence en apparence sereine où Marco, seul chez lui devant un plateau repas, regarde les actualités et repère dans une manifestation « Manif pour tous » une femme qu’il a autrefois aimée, accompagnée de ses deux enfants. On pense bien entendu à la passionaria moyenâgeuse Frigide Barjot. La boucle est provisoirement bouclée et Un français de tirer sa révérence en nous laissant sonnés avec comme seule béquille la prise de conscience qu’il pourra susciter. Le temps presse.

Un Français – de Diastème – 10 juin 2015 (Mars Distribution)

Avec ses copains, Braguette, Grand-Guy, Marvin, Marco cogne les Arabes et colle les affiches de l’extrême droite. Jusqu’au moment où il sent que, malgré lui, toute cette haine l’abandonne. Mais comment se débarrasser de la violence, de la colère, de la bêtise qu’on a en soi ?C’est le parcours d’un salaud qui va tenter de devenir quelqu’un de bien.

Note : 4,5/5

(1)

Un Français - Communiqué de presse Mars Films

(2) Un Français sort finalement sur 65 copies en première semaine. Sur Paris, UGC (6 salles), Gaumont (2 salles), MK2 (2 salles)… jouent le jeu. Il semblerait donc que certains en ont encore dans le futal 😉

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