CUTTER'S-WAY

Cutter’s Way : Un film noir chez MTVland

On a coutume d’affirmer aujourd’hui que le Nouvel Hollywood s’est éteint dans la poussière et l’amertume avec La porte du paradis, le film de Cimino ayant coulé la United Artists et avec lui une certaine idée d’un cinéma débarrassé des contingences des Studios. Ce serait toutefois oublier Cutter’s Way que cette même United Artists avait décidé de produire dans la foulée de Heaven’s Gate réembauchant pour la petite histoire un Jeff Bridges dont les exécutifs avaient apprécié le travail sur le film de Cimino.

AFFICHE-CUTTER'S-WAY

Derrière la caméra, on trouve Ivan Passer, tout droit issu de cette génération de cinéastes tchèques dont le chef de file fut Milos Forman et qui participa dans les années 60 au renouveau du cinéma de son pays marqué alors par ce qu’on a appelé le « Réalisme socialiste ». C’est d’ailleurs à la vision de son film phare de cette époque, Éclairage intime, qui décida le producteur Paul Gurian de lui confier les rênes de ce thriller noir à l’ancienne tourné à l’orée dune décennie, les années 80, déjà complètement vouée au culte formel du tout MTV.

Aujourd’hui encore Cutter’s Way fait figure d’œuvre un peu à part comme sorti de son contexte temporel tout en s’y imprégnant pour apporter au genre son obole signifiante et en couleur. On y retrouve en effet l’arc narratif connu où les destinées tragiques sont limpides depuis la première bobine, renvoyant l’intrigue / l’enquête au second plan. L’intérêt résidant alors dans le voyeurisme, le nôtre, à constater l’état de décrépitude morale mais aussi physique des protagonistes et la façon qu’ils ont de s’entrechoquer tel des papillons de nuit attirés par une lumière trompeuse. Parmi eux Richard Bone, gigolo un peu couille molle, interprété par un Jeff Bridges brillant qui rétrospectivement apporterait ici la lumière sur la jeunesse un peu sombre du Dude de The Big Lebowski. À ses côtés, le talentueux John Heard, vétéran meurtri par la guerre du Vietnam, il est aussi le catalyseur de la déchéance morale du film, celui qui induit sans cesse le doute quant à la véracité de ce que l’on voit à l’écran. On aime aussi le personnage féminin joué par une Lisa Eichhorn (de ces actrices dont on ne met pas tout de suite un nom sur le visage) à la beauté évanescente. Elle est le pivot de l’histoire entre douceur et dureté, la seule qui ne se fait aucune illusion même si elle espère toujours.

À l’image, Ivan Passer pousse la dualité retorse et schizo de l’histoire comme des personnages jusque dans sa mise en scène, entre respect apparent des canons Hollywoodiens et un tempo lancinant importé de sa Tchécoslovaquie natale. Jusque dans la photo aussi qui emprunte quelques « artifices » tendance de l’époque comme un petit brouillard diffus, artificiel et incessant mais qui sait aussi se faire tranchante, poisseuse et contrastée façon old school, au sein d’une colorimétrie de plus en plus binaire au fur et à mesure que le film avance vers sa conclusion. Cutter’s Way était déjà un film malade, peu enclin à laisser au temps le soin de le soigner. Cutter’s Way reste cette excroissance pathologique assez unique qu’il faut (re)voir ou (re)découvrir pour affirmer haut et fort son caractère de classique malgré lui.

Cutter’s way (La blessure) – 25 juin 2014 (Carlotta Films – Reprise 2014) – Première date de sortie – 10 février 1982

Résumé : Une nuit, Richard Bone, un vendeur de bateaux séduisant et taciturne, se retrouve coincé dans une ruelle de Los Angeles et manque de se faire écraser par une voiture quittant les lieux à toute vitesse. Le lendemain, il apprend qu’une jeune fille de 17 ans a été assassinée à cet endroit, faisant de Bone le principal suspect de ce crime. Une fois ce dernier lavé de tout soupçon, son meilleur ami Cutter, un vétéran revenu infirme du Vietnam, décide de mener l’enquête, malgré les réticences de sa femme Mo – laquelle ne laisse pas Bone indifférent. Mais lorsque celui-ci découvre que le coupable n’est autre que J. J. Cord, le magnat de la ville, l’enquête va prendre un virage des plus dangereux…

Note : 4/5

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