world of tomorrow

Bilan de l’étrange festival édition 2015

L’étrange festival ce sont près de 150 séances qui se sont succédées au forum des images à un rythme effréné pendant dix jours avec des salles souvent pleines ou quasi pleines et une organisation au poil… si ce n’est qu’il était hautement préférable de venir largement en avance pour espérer obtenir l’un des précieux sésames permettant de se confronter aux œuvres. L’ensemble incluait une compétition, des avant-premières, des hommages et rétrospectives ainsi qu’une nuit, et il est grand temps de revenir sur les événements les plus marquants.

étrange festival 2015Il nous a été impossible de tout voir dans cet antre de l’étrange et on en profitera pour signaler trois films qui devraient sortir sous peu et ont obtenu de très bons échos. C’est le cas du grand prix de cette année, La Peau de Bax d’Alex van Wamerdam, déjà coupable des magnifiques Habitants et Borgman mais aussi de La Chambre interdite du toujours énigmatique Guy Maddin. Il faut également citer la sensation des derniers festivals de Sundance et Deauville, Tangerine de Sean Baker filmé entièrement sur un téléphone et qui suit le périple d’un transsexuel et Moonwalkers d’Antoine Bardou-Jacquet, le prix du public, qui prend le parti que Kubrick aurait filmé l’alunissage en 1969.

La Peau de bax

Mais cette année à l’étrange festival, l’Inde de détachait du lot avec quatre films très différents, un survival (NH-10 de Navdeep Singh), un pur film d’horreur gore (Ludo de Q & Nikon), un film de guerre mythologique (Baahubali de S.S Rajamouli) et un polar noir (Sunrise de Partho Sen-Gupta). Souvent présente dans les sélections des années précédentes, on avait là matière à un joli panorama de la production de genre indienne… Et on en ressort très mitigé.

Les deux premiers cités oscillent entre la jolie déconvenue et l’aberration totale. NH-10 peine à démarrer, et semble avoir été écrit sans trop réfléchir à la cohérence de l’ensemble. Une femme qui vient de subir une attaque part dans un coin perdu avec son mari et celui-ci ne trouve rien de mieux à faire que de l’emmener sur le lieu d’un crime d’honneur. Forcément, ça tourne mal, elle court dans tous les sens pour pas grand-chose. Entre temps on a droit à un vague discours social et on n’appréciera guère que les 15 dernières minutes tout en restant un peu sur notre faim, surtout côté « étrange ». Ludo quant à lui est l’une des plus grosses supercheries qu’on ait pu voir. Le film commence en mode bande de deux filles et deux mecs qui veulent coucher ensembles. Ils ne peuvent pas car le sexe c’est tabou donc où vont-ils ? Dans un centre commercial en pleine nuit. Et que rencontrent-ils ? Des démons qui jouent aux petits chevaux (ou simili) et qui veulent les manger s’ils perdent. Là, comme ils n’ont rien de mieux à faire, ils racontent leur histoire. Mais c’est tellement brouillon et mélangé qu’on ne comprend rien, ni où ils sont, ni qui ils sont, ni leur but, rien. Et en plus c’est mal filmé.

Baahubali - poster

Après ces deux malheureuses expériences, on avait juré qu’on ne nous y reprendrait plus mais comme les salles d’à côté étaient pleines et que se déplacer pour rien, c’est quand même un peu triste, on s’est risqué à voir Sunrise. Et, enfin, une étrange et jolie surprise. Alors certes, on pourra trouver le film un peu trop référencé. Le cinéaste a d’ailleurs, après un certain nombre d’années passées à œuvrer du côté de Bollywood, fini par partir en Europe pour faire des études et c’est peut-être de là que lui est venue une fascination pour les labyrinthes mentaux de David Lynch et des jeux de couleurs à en faire pâlir Dario Argento. Mais son film n’en reste pas moins maîtrisé du premier au dernier plan et joue sur le dégout autant que sur la paranoïa et la fascination. On est dans une pure tradition de polar noir contemporain avec un commissaire tourmenté, une police à moitié corrompue et des trafics d’enlèvement et de prostitution d’enfants. Le film est construit autour d’un montage parallèle assez audacieux, de lieux dont on se demande sans cesse jusqu’à quel point ils sont réels et d’une temporalité complètement éclatée et indéfinissable qui lui confère une atmosphère angoissante et malsaine. Et surtout un côté étrange qui sied parfaitement au festival.

C’est ainsi que, réconcilié avec l’Inde, on s’est dit qu’on allait tenter le film de clôture, Baahubali. Là, on est dans une tradition bien plus proche de Bollywood, c’est-à-dire film très long, chansons multiples, morale familiale et kitsch à n’en plus finir sur une histoire qui vante tout ce qu’on peut trouver de niais et empile cliché sur cliché tout en enfilant des gros sabots guerriers et des effets spéciaux à n’en plus finir. C’est le genre de chose qui ne passerait jamais seul devant un petit écran mais qui reste regardable pour rire un bon coup et se demander comment ils osent aller jusque-là dans une salle pleine qui réagit bien. A tenter donc une fois dans sa vie pour ne pas mourir idiot…

Sunrise, Affiche

Heureusement, on avait autre chose à se mettre sous la dent que l’Inde. Et nous aimerions revenir sur quelques films particulièrement étranges et marquants qui mériteraient d’être vus. Parmi eux : Tag de Sono Sion, Turbo Kid de François Simard, Anouk Whissell et Yoann-Karl Whissell, Upstream Color de Shane Carruth, et World of Tomorrow de Don Hertzfeldt.

Tous ces films révèlent une facette différente de ce côté étrange que le festival revendique. Tag est une jolie prouesse de la part de Sono Sion qui, en 2015, n’aura réalisé rien moins que 6 films, certes de qualité inégale mais toujours correcte. Le film commence comme un délire pervers où une bande de lycéennes japonaises se fait attaquer par une force mystérieuse que figurent des mouvements de caméras très aériens. Une seule fille survit miraculeusement et cherche à fuir cette force mais elle se retrouve embarquée dans une série d’univers à la fois réalistes et absurdes où l’exagération est reine. Ces mondes, comme imbriqués les uns dans les autres et dans lesquels tous les clichés les plus bizarres du film d’horreur, sont rattachés par une sorte de matrice qui est également une forme de mise en abime du cinéma lui-même. À mesure que l’histoire avance, et que l’héroïne court, se métamorphose et se perd, l’érotisme se fait plus prégnant et l’histoire devient de plus en plus détraquée. Mais le style visuel de Sono Sion fait mouche et on se laisse prendre.

Tag de Sono Sion

Turbo Kid, film canadien réussi et à l’opposé du précédent. Ici on est dans une œuvre post-80’s assumée, comme si les trois réalisateurs qui ont travaillé sur le film avouaient ne pas avoir réussi à passer le cap et étaient restés en enfance. Pour ceux qui ont pu grandir et connaitre cette décennie, ce film est une pépite à geeks mais les autres pourront aussi s’y retrouver. On navigue dans un univers à la Mad Max, l’apocalypse a eu lieu et il ne reste pas grand-chose, l’un des protagonistes est clairement une sorte d’Indiana Jones qui se serait trompé de film et le final dans des ruines rocheuses peut faire penser à du Bioman. Alors qu’on voit surgir des robots surannés d’un temps où on imaginait les IA semblables aux humains avec des mouvements et des réactions différentes, ce sont tous les objets des années 80 qui surgissent, de même que le look des personnages. L’ensemble pourrait tourner au ridicule mais il fonctionne très bien, déjà grâce à un rythme impeccable et une histoire aussi clichée que la forme du film et qui offre un second degré tout à fait appréciable. Turbo Kid, avatar post-apocalyptique de Karaté Kid, est un véritable hommage à tout un modèle américain de l’entertainment qu’Hollywood a bien du mal à retrouver aujourd’hui.

Turbo kid

Avec Upstream Color, le peu prolifique Shane Carruth revient avec un film de science-fiction réaliste, étrange et poétique comme il l’avait été avec Primer en 2005. L’impression est forte en voyant les deux films du cinéaste qui utilise la SF non pas comme une tentative de s’évader du monde dans lequel il vit, d’aller ailleurs ou de créer une réalité seconde, sorte de miroir révélateur du notre. Au contraire, il aborde le genre de manière détournée, et il nous fait entrer dans Upstream Color comme dans n’importe quel mélodrame. Sauf que cette fois, un parasite agit comme une sorte de drogue et modifie la personnalité de ceux qui en ont consommé, souvent à leur insu, voire elle les rapproche. La SF ici sonne comme une manière de parler du monde, de l’amour, des relations de couple, de la manière d’être à l’autre ou d’être ensemble. Le cinéaste n’en fait jamais trop dans son écriture, il nous interroge mais il ne nous perd pas. De la même manière, son style visuel est hautement reconnaissable mais il n’est jamais maniériste, il opère par petites touches de lumière, il joue avec les couleurs et les sensations provoquées par leur association, et surtout il n’hésite pas à filmer les corps comme les insectes, en très gros plans, à se mouvoir sur certaines parties des individus, comme si la caméra nous rappelait ce qui grouille en eux, tout comme elle rappelle leur photogénie. À côté de ça, il arrive au réalisateur de choquer et de réveiller avec des séquences parfois difficiles pour ceux qui ne supportent pas les insectes. Mais Upstream Color est d’abord un étrange film de SF sentimental et sensitif, qui dénude les émotions et qui parle du retour à la nature.

Upstream color

Enfin, il nous faut dire quelques mots sur World of Tomorrow de Don Hertzfeldt, probablement le meilleur film d’animation de cette année. Pour ceux qui ne l’auraient pas vu dans la programmation, il s’agit d’un court-métrage qui nous emmène dans un univers aussi drôle que tragique, une absurde comédie sur la fin du monde et notre rapport aux technologies. Hertzfeldt est connu pour ses bonhommes silhouettes qu’il torture, démonte ou place dans des situations loufoques. Au mignon enfantin de la ligne simple, il impose un rythme et une souffrance diabolique et amusante qui lui auront valu déjà de nombreuses nominations et récompenses. Depuis quelques années, sans modifier son style visuel – il travaille toujours au banc-titre image par image – ses récits prennent une autre direction. Avec It’s such a beautiful day, compilation de trois courts, il raconte les problèmes de mémoire, la schizophrénie et les visions étranges de Bill à l’aide d’un humour noir féroce, de réflexion philosophiques sérieuses et d’images poétiques, minimalistes voire expérimentales. Avec World of Tomorrow, le cinéaste prend l’ordinateur pour la première fois afin de travailler certains arrières plans colorés du film mais l’idée n’est pas mauvaise car il aborde la technologie, les relations entre futur et passé. Dans ce film, une petite fille de 3 ou 4 ans est visitée par son moi d’un futur très éloigné qui lui raconte sérieusement ses relations amoureuses foireuses avec une pierre pendant que l’enfant s’amuse à changer les couleurs du monde numérique où elle évolue. L’ensemble détonne et navigue entre le comique naïf d’une fillette qui ne comprend rien et le sérieux de sa représentation future qui parle d’apocalypse. Une fois encore le style et l’écriture sont en osmose, apportant à l’œuvre une dimension réflexive, et font de ces dix-sept étranges minutes de film un des plus beaux moments de cinéma de 2015.

World of tomorrow

Vivement la prochaine édition …

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