La Jeune fille sans mains - Une Cannes 2016

Cannes 2016, jour 1 : Ouvertures multiples

Après l’ouverture officielle du festival de Cannes en compagnie de Café Society, le dernier film de Woody Allen, et le début de la compétition officielle avec les trois heures de Sieranevada de Cristi Puiu, ce sont les sections parallèles qui faisaient aujourd’hui leur grand début. Soit quatre films : Eshkebak (Clash) deuxième film de Mohamed Diab pour Un certain regard qui devrait sortir chez nous le 14 septembre prochain, Victoria, deuxième opus de Justine Triet à la Semaine de la critique, La Jeune fille sans mains, premier long de Sébastien Laudenbach du côté de l’ACID pendant que la Quinzaine des réalisateurs ouvrait sur un vieux de la vieille avec le nouveau Marco Bellochio, Fais de beaux rêves. Sur les quatre, seul le dernier film cité nous aura échappé mais on se rattrapera les jours à venir en allant voir Poesia sin fin d’Alejandro Jodorowsky. Et, de manière générale, si les différentes sélections ressemblent à leur film ouverture, on peut espérer le meilleur pour la suite.

ClashEshkebak (Clash) de Mohamed Diab

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Dans Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab affirmait déjà un fort engagement social et politique qu’il mettait au service d’une certaine esthétique de l’enfermement. Avec Clash il poursuit son chemin et radicalise autant sa forme qu’il élargit son propos. Alors que le premier parlait de la place des femmes dans la société égyptienne en les mettant notamment en scène dans un bus, le suivant montre, dans un huis-clos éprouvant, un groupe d’une dizaine d’individus emprisonnés pendant une journée dans un fourgon blindé de la police du Caire. L’action se déroule pendant la révolution de 2013 qui a vu s’affronter les membres des Frères Musulmans, représentant le président nouvellement élu et aussi vite destitué par la police, et les forces armées avec leurs partisans. Dans ce fourgon, les gens entrent mais n’en sortent pas et le spectateur, premier prisonnier, s’évadera encore moins que les autres. Le décor est posé dès le générique : une cage noire en mouvement, mais un mouvement incontrôlé, sur lequel nul n’aura de prise et qui portera les uns et les autres au gré de ce qui se passe à l’extérieur et qui est tout aussi incontrôlable. Les premiers à pénétrer le blindé sont des journalistes, arrêtés plus ou moins par erreur, puis des partisans de l’armée confondus avec des frères musulmans, puis enfin quelques-uns de ces derniers. Le panel est explosif mais, loin de les confronter à leur seule idéologie, le cinéaste tente de les humaniser malgré ces différences qui reprennent toujours le dessus. On est face à une œuvre forte, sensible et multiple, qui fonctionne très bien à la fois dans le réalisme des situations qu’il offre comme dans ses quelques moments comiques voire oniriques comme quand certains lasers verts et feux d’artifice tirés à proximité transforment le véhicule en une sorte de discothèque sans musique.

VictoriaVictoria de Justine Triet avec Virginie Efira

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La Semaine de la critique aura au moins prouvé une chose : Virginie Efira peut être crédible au cinéma ! Alors qu’on voit les rôles de l’actrice se multiplier et qu’on commençait à désespérer à chaque apparition, on notera que son jeu se bonifie dans Victoria et on a dès lors moins peur de la voir dans Elle de Paul Verhoeven, qui concourt dans la compétition officielle. Victoria poursuit la route tracée par Justine Triet dans La Bataille de Solférino, Vincent Macaigne et sa folie furieuse en moins, transformés pour l’occasion en une galerie d’hommes tous un peu bancals et perdus, jamais trop exagérés, utilisés à contre-emploi et parfaits dans leur fausse retenue  et interprétés par Vincent Lacoste, Melvil Poupaud et Laurent Poitrenaux. Le film est l’immense cure foireuse d’une avocate freelance, dont la libido a cessé de fonctionner et qui n’a le temps de s’occuper de rien ni de personne et encore moins d’elle-même. Du coup, son existence est un gouffre sans fin et elle se retrouve prise entre une psychanalyse, une voyante, un acupuncteur, une liste de problèmes à rallonge et d’amis psychotiques. En somme, une jolie comédie bien plus intéressante que le tout venant du cinéma français contemporain et qu’on peut aisément faire entrer dans ce nouveau cinéma qui surgit autour de personnalités comme Antonin Peretjatko, Emilie Brisavoine, Arthur Harari, Guillaume Brac… et qui a de beaux jours devant lui.

La Jeune fille sans mainsLa Jeune fille sans mains présenté à L’ACID et distribué par Shellac

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Pour la première fois au cours de ses 24 années d’existence, l’ACID a sélectionné un film d’animation et l’a, de plus, placé en ouverture. Il s’agit du premier long-métrage de Sébastien Laudenbach, déjà connu pour ses courts atypiques comme Daphné ou la belle plante. Pour La Jeune fille sans mains, il a choisi d’adapter un conte des frères Grimm sans en atténuer la noirceur et la violence d’origine. On voyage donc avec cette jeune fille, qui refuse de perdre la maîtrise de son existence, vendue par son père à un démon pour de l’or et qui voit ses mains être coupées. Cette histoire aux accents faustiens, décident également de la forme plastique de ce film qui ne ressemble à aucun autre. D’une part, par ses moyens de production très limités et ses conditions de fabrication minimalistes puisque le cinéaste a œuvré pratiquement seul pendant trois ans, dessinant tout lui-même à la main, image après image, au crayon et improvisant une partie de son œuvre à partir d’un canevas original qu’il a finalement peu suivi. D’autre part, par son esthétique qu’on pourrait qualifier d’évanescente tant les mouvements des protagonistes ou des décors se composent de simples traits ou tâches de couleur qui ne cessent d’apparaitre et de disparaître, de se métamorphoser, comme si les premiers étaient plus rapides que les secondes et pouvaient emprunter un autre chemin. Comme si les âmes pouvaient être séparées des corps, les retrouver, les échanger. L’une des forces de cette animation réside dans son caractère hautement pictural et fantomatique, dans son aspect à la fois parfaitement figuratif et flirtant toujours avec l’abstraction, laissant au spectateur le soin de reconstituer mentalement les portions d’images manquantes pour le faire entrer au mieux dans la narration. L’œuvre n’est pas juste touchante et belle, elle est romantique et sublime dans son trait comme dans son fond : le sang coule, les ruines occupent le paysage, la nature est expressive et dépouillée, les protagonistes n’ont pas d’autres choix qu’affronter leurs démons et leurs peines, et l’amour est tout sauf un long fleuve tranquille parsemé de fleurs bleues.

Entre deux séances, nous avons eu le temps de repasser au Marché du film, glaner quelques informations et voir une bande annonce, celle de Louise en hiver de Jean-François Laguionie produit par JPL films. Le cinéaste d’animation, auteur du Tableau, vient de terminer la post-production de ce nouveau long qui sera présenté pour la première fois au festival d’Annecy. Cette histoire, qui montre une vieille dame, restée malencontreusement seule dans une station balnéaire en hiver, est son œuvre la plus personnelle depuis Gwen et le livre de sable qui a eu 30 ans l’année passée. Laguionie a tenu à créer lui-même décors et personnages en utilisant les moyens traditionnels du papier de type Canson et de la peinture. Le teaser promet un film magnifique, une animation certes 3D mais au rendu 2D qui réussit à reproduire la texture originale du papier, des couleurs et des traits sans que les mouvements n’aient l’air artificiel.

Aujourd’hui, si tout va bien, nous devrions partir à l’est et voyager entre la Russie, le Japon et la Corée !

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