Le Disciple - Cannes 2016 (Un certain regard)

Cannes 2016, jour 2 : France, Russie, Japon…

Ce deuxième jour cannois a d’abord été marqué par l’arrivée en compétition des éternels Bruno Dumont avec Ma Loute, qui fait du Bruno Dumont aux tonalités du P’tit Quinquin, et Ken Loach avec I, Daniel Blake, qui fait du Ken Loach soit un très bon cinéma social aux airs de déjà-vu. Pour essayer de respirer une bouffée d’air nouveau, on est allé se réfugier dans la salle Debussy, plus petite mais aussi plus confortable, qui accueille les projections quotidiennes d’Un certain regard, avant de bifurquer vers Cannes classics. On s’attardera donc sur un « biopic » français : La Danseuse de Stéphanie di Giusto ; un drame russe : Le Disciple de Kirill Serebrennikov ; et la restauration d’un dessin animé japonais de 1945 : Momotaro le divin soldat de la mer de Mitsuyo Seo.

La Danseuse dresse un portrait romancé de Loïe Fuller, grande figure de la danse du tournant du 20ème siècle, en partie oubliée mais dont les cinéphiles se souviennent grâce à la vue des frères Lumière qui lui fût consacrée. Née aux États-Unis, Fuller devient célèbre en France grâce à un numéro scénique, la danse serpentine, dans lequel elle faisait tournoyer de longs voiles dans une chorégraphie physiquement éprouvante que d’aucuns comparaient à des fleurs ou des papillons. Elle a également contribué du succès d’Isadora Duncan, autre danseuse importante au style radicalement opposé.

Le premier intérêt du film se trouve dans son actrice principale, Soko, chanteuse pop, rarement actrice mais dont les rares apparitions à l’écran sont intéressantes. L’une des dernières restait son personnage de patiente névrosée de Charcot dans Augustine d’Alice Winocour en 2012. Les deux métrages se répondent d’ailleurs sur certains points : l’image qu’ils se font de la fin du 19ème siècle, leur apparence de biopic, la difficulté pour les protagonistes d’être au monde et leurs désirs contrariés et ambigus. Le second intérêt réside dans la manière dont la réalisatrice réécrit une mythologie proprement cinématographique. Ne délimitant qu’au minimum son récit temporellement, quelques vagues mots ci et là, des costumes et décors éloquents, elle traverse la vie et la carrière de l’artiste à sa façon, de manière plus poétique que réaliste, en effaçant les bornes chronologiques et insistant sur certains grands moments, pas toujours historiquement vrais, qui ne se chevaucheraient pas toujours. On a l’impression d’une succession naturelle des faits dont la réalité n’aurait pas rendu compte. La Danseuse donne agréablement à voir la révélation d’un talent venu de rien, la construction physique, économique et psychologique d’un spectacle unique derrière lequel son auteur, marionnettiste ayant pour fil des lumières et du tissu, se cache. La recréation de la danse serpentine fait entrer le film dans une forme d’abstraction lumineuse où tout n’est plus que mouvement et donc métaphore du cinéma. On regrettera juste que ce premier film de Stéphanie di Giusto ne s’attarde pas plus sur la manière dont Fuller a pensé et imaginé son spectacle dont on voit plans et croquis mais déjà donnés comme s’ils avaient toujours été là, naturellement.

La Danseuse - Cannes 2016 (Un certain regard)La Danseuse de Stéphanie di Giusto

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Avec Le Disciple de Kirill Serebrennikov, homme de cinéma et de théâtre, le cinéma russe fait son grand retour à Cannes et propose une réflexion contemporaine sur l’idée d’embrigadement religieux autour du christianisme – qui n’en est guère épargné – et sur la manière dont les individus refusent de voir qu’il est un danger et un problème. Le personnage principal est un lycéen qui prend la bible au premier degré, y lit ce qu’il a envie d’y lire et change peu à peu le quotidien des personnes qui l’entourent dans son établissement scolaire. Alors que la mère de l’adolescent rejette les détestables changements de son fils sur l’école, seule l’une de ses professeurs perçoit ce qui se profile réellement, les autres se repliant petit à petit sur eux-mêmes ou dans une tacite acceptation des propos religieux. Le récit est torturé et, s’il ne cherche pas à savoir comment le protagoniste est devenu ainsi, il insiste sur l’évolution vers un extrémisme total, coupé des églises instituées – justement critiquées elles-aussi, et vers un comportement de plus en plus marginal et malade. En outre, la mise en scène est intéressante, notamment dans son utilisation des éclairages, révélateur d’un total obscurantisme : plus la religion s’impose, plus la lumière du monde s’assombrit, devenant clinique, froide et lourde ; l’un des véritables enjeux d’un combat entre raison et passion.

Le Disciple - Cannes 2016 (Un certain regard)Le Disciple de Kirill Serebrennikov

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Venu du Japon, le film d’animation du jour, Momotaro le divin soldat de la mer, est bien plus une curiosité historique qu’un éblouissement esthétique et narratif même s’il n’est pas dénué d’intérêt. Le film, produit par la Shochiku qui est à l’origine de sa restauration, est un film de propagande de guerre étonnamment réalisé en 1945, alors que tout semblait perdu pour un Japon qui ravivait le moral de ses troupes en voulant leur montrer que rien n’était perdu. Un seul humain dans le film, commandant d’une pléiade d’animaux au service d’un engagement militaire nécessaire, qui se fait de manière plutôt joyeuse et où l’on ne meurt pratiquement pas. On notera quelques références amusantes comme une défaite américaine symbolisée par Popeye laissant tomber sa boite d’épinards mais surtout une surprenante vision du cinéma d’animation. Deux styles opposés se combinent dans le même film. Le style principal peut faire penser aux courts-métrages des studios Disney des années 30 sauf que, pour le réalisateur nippon, le mouvement semble devoir être perpétuel : le film n’admet aucune phase de repos, aucune fixité même dans les décors, une fluidité maximale qui déforme les corps en permanence alors que le propos ne se prête guère au burlesque. La deuxième esthétique, qui fait référence à des événements passés qui se sont déroulés dans les environs de Goa, est clairement inspirée d’un certain type de théâtre d’ombres populaire en Inde. Néanmoins ces ombres n’en sont pas et restent du pur dessin animé. D’un point de vue plastique, on imagine clairement Ozamu Tezuka, 17 ans lors de la sortie du film, ayant été inspiré par le film pour certains mangas ou animations qui utilisent ces mêmes lignes rondes et simples, presque caricaturales par moment et quelques-uns de ces petits personnages au sérieux jamais dénué d’humour. Certains détails caractéristiques de l’animation japonaise plus récente s’y retrouvent également comme ces pissenlits sur lesquels on souffle et dont les graines s’envolent ou l’animation de l’eau avec ses gouttes disproportionnées, ces larmes énormes qui s’écoulent davantage comme des rivières que comme des pluies réalistes. Enfin, on ne pourra que féliciter le studio pour une restauration quasi parfaite d’un film qui était devenu rare.

Momotaro - Cannes 2016 (Cannes Classics)Momotaro le divin soldat de la mer de Mitsuyo Seo

On terminera par un extrait de film qui nous a été présenté au marché du film : dix-huit minutes d’un film d’animation polonais, Loving Vincent, biopic sur la vie de Vincent Van Gogh produit par BreakThru films et réalisé tout en peinture sur verre par Dorota Kobiela. Le film est à la fois en couleurs et en noir et blanc, la couleur montrant l’existence du peintre à travers ses principales peintures animées à la main, pendant que le noir et blanc prend la forme d’une enquête sur les conditions de sa mort et les zones d’ombre qui ont jalonné son existence. Sa première bande-annonce avait créé un buzz mérité voilà quelques semaines. Le film est toutefois encore en post-production et ne pouvait donc pas être diffusé dans son intégralité. On a hâte d’en voir encore plus. Sortie prévue d’ici peu on espère…

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