Shark Exorcist - Cannes 2016

Cannes 2016, Jour 3 : Horreurs cannoises !

Contrairement à une opinion largement répandue, le festival de Cannes n’est pas seulement la vitrine du glamour sur tapis rouge et du drame sordide à l’écran. Cannes possède son musée des horreurs et n’est pas exempt de violence trash, de déformations mentales et corporelles ou d’un côté terriblement « what the fuck ». Après une telle assertion, difficile de ne pas vous voir venir, lecteurs, et, précisons-le d’emblée, quitte à vous décevoir : non, cet article ne parlera pas de la venue sur la croisette des Kardashian. Nous éviterons également de nous attarder sur les tonnes de botox déversées ci et là, botox qui finit souvent par se remarquer davantage que les yeux et le nez sur le visage des gens. Nous serons également indifférents au dernier Spielberg, tout en étant déçu de voir Mark Rylance continuer à y gâcher son immense talent. Nous éviterons aussi les perles du marché et ce ne sera pas encore ici qu’on trouvera une chronique détaillée des nouveaux succédanés des Dents de la mer qui pullulent encore tel ce Shark Exorcist dont nul ne rêvait mais qu’ils ont pourtant fait. Non, ces horreurs ne sont pas au programme. Aujourd’hui les horreurs cannoises se trouvaient également dans les différentes sélections avec au menu : zombies, vampires et poésie.

Cette 69ème édition regorge de films de genre et la première séance de minuit, Train to Busan de Yeon Sang-Ho était attendu tant le cinéaste avait réussi à renouveler le long–métrage d’animation coréen avec les violents et cruels King of pigs en 2011 et The Fake en 2013. Ce film de zombies est la suite directe d’un long-métrage d’animation pas encore sorti en France, Seoul station, et qui sera présenté au prochain festival d’Annecy. Alors que dans ses films d’animation, le réalisateur ose tout, quitte à passer pour le pire des cons, ici ses intentions changent : « Je souhaitais montrer un genre doté d’une sensibilité et d’une tonalité coréenne », et c’est là que réside le problème. Les gentils personnages s’accumulent, le cinéaste se prend d’empathie pour une fillette, une femme enceinte, un couple d’amoureux et des protagonistes qui deviennent meilleurs, et il fait semblant d’avoir un cœur. A quoi bon dans ce monde qui n’a plus aucun sens et où justement tout est permis ? Les plus méchants sont punis, le film sent la repentance et le châtiment à plein nez et, petit à petit, malgré certaines séquences très amusantes, seule subsiste après la dernière séquence l’impression d’avoir assisté à un drama coréen lambda hanté par des zombies. Même avec du sang, des millions morts et un soupçon de comédie, ça reste beaucoup trop mignon. Dans le genre « train de l’horreur », on retournera plutôt voir Snowpiercer.

Train to Busan - Cannes 2016Train to Busan de Yeon Sang-Ho

Lire le dossier de presse Train to Busan (Cannes 2016)

Un certain regard s’est également penché sur le film d’horreur avec Transfiguration de Michael O’Shea. Il est rare de voir ce genre de films dans cette sélection et même sans être parfait, il n’est pas dénué d’intérêt. Le cinéaste américain réalise un long-métrage dont les intentions avouées pourraient être résumées dans un dialogue entre deux protagonistes adolescents. Alors qu’une jeune fille explique qu’elle aime Twilight, son ami, obsédé par les vampires, explique qu’il préfère Morse. Deux films, deux conceptions opposées du vampirisme et de l’adolescence : la première fleur bleue niaise, la seconde beaucoup plus cruelle et ancrée dans le monde réel. Michael O’Shea filme un ado new-yorkais noir dont les parents sont décédés et qui vit avec son frère dans un quartier new-yorkais où les gangs font la loi. Il aurait pu être le jeune paumé de base s’il ne buvait pas le sang de personnes qu’il tue. Jusqu’au jour où il sympathise avec une jeune fille blanche, nouvelle arrivante dans son immeuble. Le film semble vrai dans la représentation sociale et le traitement sombre et sans artifice inutile qu’il propose de l’image et très formaliste dans l’utilisation du son, du montage et de certaines autres spécificités proprement cinématographiques. Il en résulte une perte de repère intrigante. On ne sait plus sur quel pied danser et l’intérêt du film réside dans cette indécision fondamentale : dans quelle mesure le jeune homme est-il un vampire ou un psychopathe qui se rêve une autre existence ? En jouant sur la frontière entre humain et monstrueux, le cinéaste crée un autre monde à la lisière du fantastique où affleurent naturellement les questions sociales et politiques. C’est comme si le genre vampirique, ici repensé dans un cadre excessivement cinéphile et référentiel, venait de se doter d’une facette néoréaliste !

Transfiguration - Cannes 2016Transfiguration de Michael O’Shea

Peut-on qualifier Poesía sin fin de film d’horreur ? Certes non malgré les multiples difformités corporelles de ses personnages, les mini-Hitler et nazi géants, les processions mortuaires, les espaces macabres, le sang qui coule et toutes ces petites choses surprenantes qui font qu’on ne sait jamais où on se situe sinon dans un film d’Alejandro Jodorowsky. Et le réalisateur de La Montagne magique est un genre à lui tout seul. Suite directe de La Danza de la realidad, qui bouleversait les codes du biopic pour raconter la jeunesse du cinéaste d’un point de vue poétique et onirique, cette poésie sans fin continue de nous conter l’histoire des émotions, des visions, de l’univers que Jodorowsky s’est créé en parallèle à celui des humains. Ceux qui sont habitués à son cinéma ne seront pas dépaysés : ses thématiques et obsessions sont toutes présentes et il va même encore plus loin que d’habitude. Poesía sin fin est l’adolescence d’Alejandro et il y met en scène son désir de poésie jusqu’à son départ pour la France racontée comme s’il cinématographiait un théâtre de marionnettes non-filaires. Il en utilise la plupart des codes, comme ces ombres visibles/invisibles qui apportent discrètement aux personnages certains accessoires ou les leur reprennent. Le film dans sa globalité est hanté par les pantins, la mort, la mise en abyme, la réflexion intérieure, le pardon et la deuxième chance, et le désir de construire un monde intérieur qui va bien au-delà de toute réalité. A un moment, on demande à Alejandro sa définition de la poésie. Il répond : « C’est l’excrément lumineux du crapaud qui a avalé une luciole. » Tout est dit qui résume merveilleusement bien son cinéma. La poésie tient sa beauté de la saleté. Elle n’est pas pure et éthérée mais elle s’ancre dans la merde du monde qu’il ne sert à rien de cacher car c’est justement en la faisant ressortir qu’on découvrira ce qu’elle a de sublime.

Poesía sin fin de Alejandro Jodorowsky - Cannes 2016Poesía sin fin de Alejandro Jodorowsky

Lire le dossier de presse Poesía sin fin (Cannes 2016)

En passant par le marché, on aura pu voir la bande-annonce de The Shower, produit par le studio Meditation With a Pencil, adaptation d’une nouvelle coréenne écrite en 1953 par Soon-Wong Hwang. Ce film d’animation, actuellement en post-production, raconte le début d’une romance entre deux jeunes adolescents dans une Corée plutôt traditionnelle et en pleine campagne. L’animation, en 2D traditionnelle, comme le graphisme sont de facture assez classiques mais semblent particulièrement réussies et on attend soit un passage en festival ou une sortie salle pour l’année prochaine. A noter que les mêmes studios développent actuellement une adaptation de The Shaman sorceress, autre conte classique de Dong-Ri Kim, autour des guerres de religion et de famille.

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