Cannes 2016, jour 5 : Paysages du sud…

On pensait, pour ce cinquième jour de Cannes 2016, écrire autour d’une thématique états-unienne avec Loving de Jeff Nichols, Paterson de Jim Jarmusch et Comancheria (Hell or High Water) de David Mackenzie. Finalement, le peu de séances accordées à Jarmusch (une seule à 16h contre trois pour Nicole Garcia la veille, allez comprendre…) nous a laissé sur le carreau. Du coup, nous reviendrons demain sur Paterson et, à la place, nous sommes allés faire un tour du côté de Singapour avec Apprentice. Mais revenons d’abord sur ces états du sud des États-Unis qui ont donnés naissance à deux des films les plus intéressants vu jusque-là dans la sélection officielle.

L’année passée, du côté des « gros indépendants » made in USA, nous avions découvert Carol, cette année ce sera donc Loving. Le film de Todd Haynes et celui de Jeff Nichols ont assez peu à voir l’un et l’autre, le premier manifestant le désir des protagonistes de s’enfuir, alors que le second parle de leur souhait de rester à leur place. Mais quelques rapprochements sont possibles. D’une part à travers l’époque abordée, les années 50-60, période de bouleversements socio-culturels importants sur le point d’advenir. D’autre part, dans leur thématique. Nul saphisme dans Loving mais un amour interdit car interracial dans des états où le racisme était encore une manière de vivre, ce que Haynes avait d’ailleurs déjà abordé mais d’une manière autre dans Loin du paradis. Enfin, si proximité / éloignement il y a, cela se situe du côté de la mise en scène, certes différente d’un point de vue stylistique, mais éblouissante et parfaitement adaptée à leur sujet, d’un côté comme de l’autre.

Loving - Cannes 2016Loving de Jeff Nichols

Et rarement un film aura aussi bien porté son titre. Loving parle d’amour. Mais c’est également le nom de famille des protagonistes et, en sachant que le film est tiré de faits réels, on peut trouver la coïncidence agréablement surprenante. C’est l’histoire vraie d’un homme blanc amoureux d’une femme noire dans l’état de Virginie qui avaient la loi contre eux et aucun droit de se marier et de vivre ensemble. C’est également le récit de leur exil à Washington, de leur désir de revenir et de leur lutte pour s’aimer librement. La fin est connue : l’affaire Loving vs. Etat de Virginie a permis, en 1967, de faire entrer dans la constitution américaine le droit de se marier, peu importe la couleur de peau des individus. Sa première grande force est d’être tout sauf un film de procès, alors que c’est ce qu’on redoutait : les séquences de tribunal ne doivent pas représenter plus de 10 minutes et les grands discours sont écourtés pour ne plus durer que quelques secondes. Au contraire, l’histoire se focalise sur le couple, sur leur passion, leur bonheur, leurs difficultés et leur envie d’être ensemble. Le cinéma disserte beaucoup sur l’amour, il montre des passions éphémères, il a du mal à y faire croire sur la durée et avec un verbiage minimal. C’est pourtant ce que parvient à faire Nichols ici, à l’aide de jeux de lumières subtiles, de moments anodins mais importants, de cadrages et d’un montage qui insiste simplement sur l’envie d’être à deux, en mettant en scène le quotidien pour qu’il soit beau et crédible. La seconde force du film réside dans ses personnages et ses acteurs. Joel Edgerton est parfait en monolithe tout de muscles vêtus, muet et impénétrable, peu souriant et mono-expressif mais dont on ne pourrait imaginer qu’il puisse faire du mal à une mouche ni ressentir autre chose qu’un amour indéfectible et profond pour son épouse. Il a parfois l’air « simple » mais c’est dans la simplicité qu’on se donne le plus et qu’on parvient à être heureux. De la même manière, le contraste avec son épouse, souriante, battante et fluette (il l’appelle « brindille ») est saisissant, et les seconds rôles, Michael Shannon en Grey Villet, photographe de Life magazine, en tête sont excellents. Autre personnage incroyable du film, comme toujours chez Jeff Nichols : le paysage. Loving reste également l’histoire d’un couple qui se bat pour avoir le droit d’occuper sa terre, qui déteste la vie urbaine et ne se sent à l’aise qu’en pleine nature dans ce sud que le cinéaste met en scène film après film, avec ses champs, ses villages, ses bâtisses isolées, parfois délabrées, sa boue et sa verdure.

Lire le dossier de presse Loving (Cannes 2016)

Le deuxième film, Comancheria (Hell or High Water), présenté à Un Certain regard, est en quelque sorte à l’opposé du premier, si ce n’est que lui aussi met en scène le même type de paysages. Il s’agit ici de deux frères qui commettent des hold-up afin de rembourser des dettes causées par les banques, et éviter l’expulsion. Le film est écrit par Taylor Sheridan, auteur de Sicario, et réalisé par David Mackenzie, cinéaste britannique intéressant dans sa manière de traiter, film après film, un genre cinématographique différent (fantastique, film de prison, western…) en en cassant les codes. Le film mêle habilement un humour noir à la Fargo, une critique politique et sociale à l’encontre des financiers et l’histoire personnelle de deux individus qui n’ont de commun que leur nom de famille et leur pauvreté. Face à eux, un policier bientôt à la retraite et amateur de blagues racistes interprétés par un excellent Jeff Bridges et son coéquipier, de descendance cheyenne. Les compères auraient aisément pu remplacer les deux grands-pères du Muppet show et leurs réparties magnifiques, attaquant par les mots cette société capitaliste pourrie que les frères braqueurs attaquent par les armes. Rien n’est plus ironique que cette réflexion de l’acolyte de Bridges qui assène à un moment que si les blancs se sont emparés par la force de la terre des indiens il y a 150, les banques ont pris le relai pour en faire de même aujourd’hui : expulser ceux qui vivent et possèdent cette terre. Le film, reprenant les classiques caricatures du Texas (occupation par des ploucs, parfois des cowboys, accent incompréhensible, armes à feu pour tout le monde…) tout en les détournant, se découpe en deux parties : celle, plus sérieuse et dramatique des deux frères qui ne cherchent qu’une juste répartition des biens, et l’autre, plus comique et cynique, des policiers qui sont tous sauf des représentants classiques de la loi. Enfin, il est amusant de voir la manière dont le cinéaste intègre les paysages désertiques à son film : il s’en empare pour mieux les déformer jusqu’à ce qu’ils deviennent eux-aussi une caricature aussi drôle qu’attendue.

Comancheria - Cannes 2016Comancheria (Hell or High Water) de David Mackenzie

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Vient ensuite Apprentice, deuxième long-métrage en solo de Boo Junfeng après Sandcastle présenté à la Semaine de la critique en 2010. Cette fois, le paysage change radicalement. Le film se déroule dans un Singapour que l’on ne distingue à peine, le réalisateur privilégiant les intérieurs claustrophobes d’une prison ou d’un petit appartement. La ville, on la voit d’abord de nuit, depuis une voiture par exemple. Mais comme le constate la sœur du protagoniste : celui-ci ne sort plus, alternant simplement son existence entre son nouveau travail et leur maison, où ils cohabitent comme s’il perdait peu à peu toute liberté. Mais, Apprentice n’est pas juste un simple film de prison. On n’y suit pas un simple maton ou une révolte de détenus mais plutôt le travail d’un bourreau – la peine capitale existant encore à Singapour – et la psychologie profonde du personnage principal, nouvel employé de la prison, dont le père a été mis à mort par ce même bourreau. Ne sachant rien du passé du nouveau, le bourreau le prend sous son aile. Un peu comme Loving, le film a parfois l’air bleu et orange, mais les deux cinéastes travaillent ces deux couleurs opposées, l’une froide, l’autre chaude, de manière différente. Ici, Boo Jungeng  insiste à travers elles sur les hésitations intérieures de l’apprenti bourreau, et la dialectique profonde et conflictuelle à l’œuvre dans le récit.

Apprentice Apprentice de Boo Junfeng

Lire le dossier de presse Apprentice (Cannes2016)

Sinon, le matin on est allé faire un tour du côté du festival d’Annecy qui organisait un événement au marché du film intitulé Annecy Goes to Cannes. Cette présentation de projets de long-métrages d’animation aurait pu s’appeler Annecy goes back to Cannes puisque c’est pendant le festival de Cannes, soixante ans auparavant, en 1956, qu’ont été inaugurées les Journées internationales du cinéma d’animation (JICA) dont la troisième édition est devenue le festival d’Annecy. Le premier de ces projets, The Last fiction, est iranien et on a découvert le dernier trailer. On connait l’Iran pour la qualité de leurs courts-métrages animés et, s’il ne s’agit pas du premier long métrage d’animation persan, c’est certainement leur plus ambitieux. Réalisé en 3D avec rendu 2D par Ashkan Rahgooza, le film s’inspire visuellement des animes japonais contemporains pour proposer une histoire mythique, cruelle et violente dans laquelle un ancien roi de Perse va tenter de détruire le diable. On attend de voir ça avec impatience !

Aujourd’hui, si tout va bien, on aura au programme Solveig Anspach, Mario Bava et quelques cinéastes vivants !

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