La Fille inconnue - Une - Canne 2016

Cannes 2016, jour 7 : Compétition sociale

Alors que les films de la compétition officielle se succèdent avec plus ou moins de bonheur et que, fait rare, certains cinéastes francophones se font huer en projection presse (Olivier Assayas et son Personal Shopper et Xavier Dolan pour Juste la fin du monde – dont on reparlera peut-être un autre jour), des œuvres aux dimensions beaucoup plus sociales font leur apparition. Nous en avons vu trois : Aquarius de Kleber Mendonça Filho, Ma’ Rosa de Brillante Mendoza et La Fille inconnue des frères Dardenne. Cependant, la dimension sociale de ces films est souvent indirecte, plus subtile que dans les films précédents des cinéastes. Et surtout, on a l’impression que l’argent disparaît peu à peu de la vie réelle.

Aquarius - Affiche Cannes 2016

Aquarius est le deuxième film de Kleber Mendonça Filho, réalisateur brésilien originaire de Recife et révélé par Les Bruits de Recife voilà deux ans. La portée politique et sociale du film a commencé sur les marches avec la dénonciation par l’équipe du film à la crise qui traverse le pays en ce moment, dénonçant en costume et en pleine tradition glamour, sur de petites affiches imprimées rapidement, le coup d’état que le pays subit et les problèmes électoraux. Aquarius, en lui-même, critique d’ailleurs tout cela en arrière-plan. Le film se  déroule dans la même ville, au bord de la mer et dresse le portrait en trois parties d’une femme d’une soixantaine d’années, passionnée de musique, qui a survécu à un cancer du sein et refuse de quitter son appartement qu’un promoteur immobilier désire acheter. Son intérêt principal réside dans le tableau que le réalisateur dresse d’un monde où pauvres et riches cohabitent de part et d’autre d’une canalisation dont l’eau s’écoule jusque sur la plage et la coupe en deux. La protagoniste est de classe moyenne, respectueuse des plus pauvres, têtue, en proie à tous les problèmes possibles et qui se révoltent contre chacun d’eux parfois de manière folle et désespérée. Pourtant, les très longues 2h20 laissent un peu perplexe, et on l’aurait très bien vu plus court. Le film est quelque peu décousu, il débute en dressant le portrait d’une femme âgée en 1980, dont on voit même la vie en flashback, et qui disparaît ensuite pour se focaliser sur Sônia Braga à notre époque. Plusieurs histoires autour de cette dernière sont entremêlées, sans grand intérêt et on subit les luttes banales de cette femme qui se bat parce qu’elle a besoin de remplir le vide de son existence. Le film n’est pas mauvais mais notre seule réaction à la fin était : « tout ça pour ça ? ».

Lire le dossier de presse Aquarius (Cannes2016)

Les deux films suivants ont été réalisés par des habitués de la croisette. D’abord les frères Dardenne, qui ont gagné deux Palmes d’or et dont on voit mal comment ils pourraient en gagner une troisième avec La Fille inconnue. Mais qui sait, les voix du jury sont bien souvent impénétrables ! Cette année leur film se concentre sur un jeune médecin interprété par Adèle Haenel, trop gentille, au service du monde entier, et qui se retrouve prise au cœur d’une crise morale car elle n’a pas ouvert la porte à une jeune femme dont nul ne connaît l’identité, une heure après avoir fermé son cabinet. Seulement voilà, la jeune femme est morte peu après et la docteure, qui s’en veut, part à la recherche de ses noms et prénoms. Elle rencontre une galerie d’individus en crise, des patients pas sympas, d’autres qui le sont davantage. Proposé comme une enquête, le film aurait pu être intéressant mais il parcourt les milieux sociaux sans jamais s’y intéresser vraiment, il montre une profession et ses à-côtés (comme les gâteaux et cafés que tout le monde lui offrent – passionnant !) en restant en surface. Au final, le film ne porte guère que sur la générosité d’une jeune femme troublée qui se rend compte que sacrifier sa carrière pour les plus pauvres est la seule vraie chose à faire. Pourquoi ? Parce qu’elle culpabilise. Les Dardenne réalisent finalement une œuvre superficielle sur un problème existentiel mince. Tellement superficielle que des rires involontaires fusaient lorsque certains personnages se sont apitoyés sur leur sort, tellement il était difficile d’y croire. Si le duo belge avait été cynique et nihiliste, on aurait pu penser que leur film était une satire vaguement moqueuse. Le film n’en aurait pas été réussi pour autant.

Lire le dossier de presse La Fille inconnue (Cannes 2016)

Heureusement, Ma’ Rosa du philippin Brillante Mendoza relève un peu le niveau. Son film, tourné à l’épaule avec une petite caméra, qui rappelle parfois l’esthétique de la vidéo, s’intéresse à une famille de commerçants pauvres, vaguement dealer, qui se font arrêter par la police et  doivent passer une nuit au poste à affronter la corruption policière. Mendoza ne prend pas vraiment parti ici, montrant davantage comment les choses se déroulent plutôt que de faire un film manichéen avec des bons et des méchants. On a plutôt l’impression que toute la société est pourrie jusqu’à la moelle : les personnages sont tous vulgaires, méchants, flemmards, incapables d’assumer leurs actes et corrompus. Les policiers ne sont pas meilleurs que les habitants, laissant des enfants sniffer non loin du poste et fermant les yeux sur des trafics en échange de pot-de-vin.

Ma' Rosa - Cannes 2016Ma’ Rosa de Brillante Mendoza

Ma’ Rosa est clairement influencé par un certain néo-réalisme qui aurait totalement perdu foi en l’être humain. Et, on comprend que si les rues de Manille sont une calamité c’est d’abord la faute des classes les plus riches. Mais l’aspect le plus surprenant du film est à l’arrière-plan. Il s’agit de la circulation de l’argent. Dès le début du film, on sent que l’argent a disparu, comme si nul n’en avait et qu’il fallait pourtant vivre et payer : les magasins donnent des bonbons faute de monnaie. Ceux-ci servent à payer quelqu’un, les ardoises s’accumulent, les gens empruntent aux uns et aux autres et se donnent les quelques billets qu’ils ont tout en achetant pour beaucoup plus cher et en promettant un remboursement plus tard. Et tout le monde réussit à vivre de cette manière : la monnaie est dématérialisée, tout le monde en parle, personne n’en a. Dès lors que l’économie est revenue à une forme complexe de troc dans lequel nul ne se retrouve, comment trouver de l’argent pour payer la police ?

Lire le dossier de presse Ma’ Rosa (Cannes2016)

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