La Tortue Rouge - Image Une

Cannes 2016, jour 8 : Un Certain regard

Après un passage hier par la compétition officielle, et en attendant les derniers titres à venir – Neon Demon de Nicolas Winding Refn et Le Client d’Asghar Farhadi en particulier – et les rattrapages ce dimanche, revenons sur les deux derniers jours de la compétition à Un Certain regard où ont été projetés quatre films qui oscillent entre le plutôt réussi et l’excellent : La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit, The Happiest Day in the Life of Olli Mäki de Juho Kuosmanen, Après la tempête de Hirokazu Kore-Eda et Périclès Noir de Stefano Mordini.

La Tortue rouge - Affiche

Bien que nous ayons manqué quelques titres, dont trois prometteurs (Captain Fantastic de Matt Ross, Inversion de Benham Behzadi et Harmonium de Koji Fukada), La Tortue rouge est de loin notre coup de cœur de la sélection. Le nouveau film, et premier long-métrage, de Michael Dudok de Wit lui aura presque pris huit ans et il aura vu le jour aidé par des « parents » étonnants que rien ne prédisposaient à se rencontrer. Quatre sociétés très différentes ont collaboré au projet : Le Studio Ghibli, spécialiste de l’animation traditionnelle à la japonaise, Wild Bunch, au catalogue multiforme et assez décalé, Why not, plutôt connus par les aficionados des Despleschin, Beauvois, Claire Denis…, et Prima Linea, producteur de films d’animation très européens. Une scénariste/réalisatrice qui n’avait jamais touché à l’animation, Pascale Ferrand, a même été dépêchée pour fignoler la première mouture déjà construite du scénario alors qu’elle était déjà au stade de l’animatique.

Pour ceux qui connaissent les précédents courts-métrages du cinéaste, La Tortue rouge ne sera guère une surprise tant il se situe dans la continuité d’une œuvre à la fois minimaliste et intense, légère et émouvante. Tous entiers dessinés à la main, les films de Michael Dudok de Wit vont vers une épure stylistique d’une précision telle que la moindre esquisse demande un long travail. Il suffit de voir Father and Daughter, les huit plus belles minutes que le cinéma ait produit dans les années 2000, pour s’en rendre compte.

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Au final, qu’est-ce que La Tortue rouge ? Le souhait du réalisateur de radicaliser sa narration en la portant vers le long-métrage. Et il ne fait aucune concession : un homme, une île déserte, la mer à perte de vue, aucun dialogue, un minimum d’actions et une manière unique de traiter le temps, en nous le faisant sentir passer sans ennuyer, dans un univers réaliste aux confins duquel l’onirisme pointe son nez. Cette fois, le rêve prend la forme d’une tortue à la carapace rouge et le cinéaste développe à travers celle-ci l’idée du lien familial, du manque et du désir de l’autre, de la volonté d’être au monde et d’un amour qui se définit comme une possibilité d’être seul à deux. Alors que n’importe quel autre cinéaste/scénariste aurait eu recours à de longs discours pseudo-poétiques, ce film utilise simplement les formes de l’animation pour aller vers la métaphore, le suggéré, le non-dit. Dans un sens, pour faire du cinéma, ce que beaucoup oublient.

The Happiest Day in the Life of Olli Mäki - Affiche Cannes 2016Lire le dossier de presse The Happiest Day in the Life of Olli Mäki (Cannes 2016)

Autre film hautement appréciable de la sélection : le finlandais The Happiest Day in the Life of Olli Mäki. Il s’agit d’une première œuvre à l’atmosphère désuète et tournée en noir et blanc qu’on pourrait rapprocher du cinéma de Teuvo Tulio pour ses aspects mélodramatiques et profondément romantiques. Inspiré d’une histoire vraie, celle du boxer Olli Mäki, qui a combattu pour le titre de champion du monde poids plume en 1962, ce film est un peu le contraire de Ragging Bull. Mäki est un homme simple et amoureux, qui prend la boxe au sérieux mais n’a jamais l’air très convaincu par son sport, ayant du mal à suivre le régime qui lui est imposé, perdant facilement sa concentration et étant plus prompt à suivre ses sentiments qu’à devenir le héros national que la Finlande espérait depuis longtemps. Et face à un adversaire largement plus expérimenté que lui, la partie était déjà perdue d’avance. Son jour le plus heureux finalement, c’est peut-être sa défaite en moins de deux rounds, qui lui a permis de repartir très rapidement avec sa fiancée dans sa campagne natale où il était boulanger.  C’est dire que la boxe est centrale dans le film… On voit tous les entraînements, mais avec eux on assiste aussi à la lente dépression d’un homme qui voulait juste être tranquille. La mise en scène est assez classique mais réussie et la reconstitution de l’époque intéressante, et rendu un brin naïve par le noir et blanc et le grain très présent. Un bel hommage au mélo finlandais qui depuis Erkki Karu est l’un des grands genres du pays.

Après la tempête - Affiche Cannes 2016

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Autre cinéaste présent à Un Certain regard cette année : Hirokazu Kore-Eda. Après deux films en compétition officielle ces dernières années, dont l’excellent Notre petite sœur l’année dernière, il est venu présenter un film intéressant mais trop long et bavard, Après la tempête. Si Un Certain regard permet de révéler des talents, de mettre en avant des films pas toujours faciles et dont on suppose que leurs auteurs se retrouveront en compétition les années suivantes, on a l’impression, comme ici, que c’est également une échappatoire. Pour ne pas dire non à un cinéaste « cannois » lorsqu’un de ses films est plus faible, on le renvoie là-bas. C’est clairement le cas ici. Comme souvent, Après la tempête est une tranche de vie et il ne s’y passe pas grand-chose mais la poésie de ses films précédents est moins présente. Ici, son rapport à la famille passe d’abord par de longues discussions, parfois comiques, sur le couple brisé, en dressant le portrait d’un fils, faux génie et vrai perdant, et par un rapport à l’argent assez pénible. On appréciera l’univers typique de Kore-Eda, ses excellents acteurs – Kirin Kiki et Hiroschi Abe en tête – et sa manière de mettre en scène une cité de type HLM, mais on regrette le moindre intérêt du film par rapport aux précédents.

Péricles Noir - Affiche Cannes 2016

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Dernier film aujourd’hui, Périclès le noir de Stefanio Mordini. Il s’agit à l’origine d’un roman policier de Pepe Ferrandino qu’Abel Ferrara avait eu envie d’adapter voilà une quinzaine d’années et, tout au long du film, on se demande ce que le cinéaste américain aurait pu en faire. Le film présenté hier est tout à fait honorable mais il reste très simple. La transposition de l’action entre la Belgique et le Nord de la France fait sens tant les paysages délabrés, grisâtres et à moitié déserts correspondent à l’état mental du protagoniste, Périclès, qui exerce le surprenant métier de « bourreur de culs » pour un petit chef mafieux qui veut humilier ceux qui refusent de lui céder ce qu’il désire ! Alors que le scénario se perd un peu sur la fin dans une tragédie qui n’a rien de tragique autour d’un rapport au passé un peu fumeux, on appréciera le côté crade et non dépourvu d’humour du film et surtout ses acteurs principaux. Le visage inexpressif de Riccardo Scamarcio colle idéalement au personnage et, pour l’une des premières fois, on croit à Marina Foïs en actrice !

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