Cannes 2016, jour 9 : Séances spéciales et rattrapages

Alors que le festival se termine et que les premiers palmarès tombent, notamment celui de la Semaine de la critique, les dernières séances s’enchainent avec plus ou moins de bonheurs. Nous éviterons soigneusement d’aller voir le Sean Penn qui, de l’avis unanime du public et de la presse, est une horreur sans nom à faire passer Personal Shopper d’Assayas (le film le plus détesté pour le moment) pour un chef d’œuvre. Nous avons par contre rattrapé un film  lui aussi largement conspué par le plus grand nombre, Juste la fin du monde de Xavier Dolan.

Juste la fin du monde - Affiche

Le cinéaste québécois en est à son sixième film et son deuxième en compétition officielle après deux passages par Un certain regard et sa découverte à la Quinzaine des réalisateurs avec J’ai tué ma mère. Adulé par une bonne partie des médias et des spectateurs, détestés par autant d’entre eux, il n’a déjà plus grand-chose à prouver. Chacun de ses films possède un style propre, souvent ostentatoire, reconnaissable à un maniérisme qui oscille entre la forme clip et un certain réalisme psychologique. Ils sont également portés par une crise des relations humaines et familiales doublé d’un rapport au monde excessif, mélodramatique voire artificiel. En adaptant une pièce connue de Jean-Luc Lagarce, dans laquelle un homme de théâtre qui n’est pas rentré chez lui depuis une douzaine d’années, revient afin d’annoncer à sa famille qu’il va mourir, Xavier Dolan restait en terre connue tout en prenant des risques.  Au final, il n’a réussi qu’un ratage facilement évitable. La qualité de Juste la fin du monde est justement d’être du cinéma et non du théâtre filmé et, tout en restant dans les pas de l’auteur, il impose son style et transcende, comme c’était le cas dans Mommy, des chansons pop nulles en leur donnant une autre dimension. Ce que Dolan a oublié cette fois, c’est qu’une pièce de théâtre – et un film – est d’abord portée par des acteurs, et il en manque cruellement. Marion Cotillard est le degré zéro de l’actrice et elle n’a qu’à apparaitre pour être horripilante, Léa Seydoux est correcte tant qu’elle n’ouvre pas la bouche, et même Vincent Cassel et Nathalie Baye semblent faux. Seul reste Gaspard Ulliel, étonnamment bon justement parce qu’il n’exprime pas grand-chose. En outre, il est difficile de croire à cette famille formée par toutes ces stars n’ayant rien en commun. Pourquoi Dolan n’a-t-il pas fait son film au Québec avec, par exemple, Anne Dorval et d’autres acteurs moins « bankables » mais meilleurs ? Son film aurait au moins été au niveau des précédents.

Nous avons poursuivi notre périple cannois avec deux séances spéciales. Ces films présentés hors compétition peuvent réserver le meilleur comme le pire, même si en général le pire est relativement facile à déceler. Selon une double équation festivalière : plus les stars sont nombreuses dans une séance hors-compétition, plus le film est superficiel et inutile ; de même, plus il est réalisé par Bernard-Henri Lévy, plus on s’engouffre dans des abîmes de nullité que nul n’imaginerait sonder un jour.

La Mort de Louis XIV - Affiche

Lire le dossier de presse La Mort de Louis XIV (Cannes 2016)

Nous avons donc vu deux films sans BHL et sans grande star. Le premier, La Mort de Louis XIV est signé Albert Serra et on se demande encore pourquoi il n’était pas en compétition officielle. Il en avait l’envergure, le style, la force scénaristique et formelle et il aurait pu aisément y remporter un prix. Jean-Pierre Léaud interprète le monarque absolu sur sa fin et, bien qu’allongé pendant tout le film en ayant de la peine à parler, il réussit une performance incroyable. De même, le cinéaste parvient à sublimer son film en faisant de chaque plan une forme de tableau macabre, dans lequel la mort s’immisce petit à petit, prenant possession de la voix du protagoniste, de ses membres, de son entourage de plus en plus perdu à mesure que ce « dieu » apparait aussi mortel qu’un humain. Venu présenter le film, Léaud, qui n’est resté qu’une minute – il atteindra bientôt le mode Godard qui consiste à ne jamais se déplacer à Cannes – expliquait qu’il s’était livré à une série d’improvisations autour du personnage. Et rarement il aura été aussi crédible dans un rôle qui, pour une fois, n’est pas un simple hommage à la Nouvelle vague mais un véritable exercice de création d’un personnage qui perd minute après minute ses facultés d’expression orale et physique.

Gimme DangerGimme Danger de Jim Jarmusch

Deuxième séance spéciale, celle de minuit. Comme souvent, le festival de Cannes aime présenter un film musical à minuit. L’année passée nous avions eu droit au documentaire sur Amy Winehouse ; cette année ce sera au tour d’Iggy Pop d’être mis à l’honneur avec Gimme Danger signé Jim Jarmusch et les deux comparses étaient présents. Déjà en compétition quelques jours auparavant avec l’excellent Paterson, Jarmusch revient ici avec une œuvre originale et personnelle, véritable déclaration d’amour à Iggy Pop, notamment dans la période 1967-1973, soit celle d’Iggy et les Stooges qui ont bouleversé le paysage musical de l’époque. On navigue entre un désamour hippie, un anarchisme musical et visuel, et un grand n’importe quoi assez maîtrisé permettant la naissance de certaines créations majeures qui ont influencées les plus grands groupes rock et punk des décennies suivantes. Le style excessif des membres du groupe a certainement causé leur perte mais il a contribué à leur légende et à leur descendance. Entremêlant interviews récentes, images d’archives, extraits de concerts et comparaisons visuelles insouciantes qui collent parfaitement au caractère du cinéaste et du héros qu’il suit, Gimme Danger offre un portrait du chanteur à la fois déjà connu mais tout de même réjouissant sur un plan formel.

Demain, nous reviendrons sur les derniers films présentés à Un Certain regard et en Compétition officielle.

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