Neon Demon - Image Une

Cannes 2016, Jour 11 : Loach, Mungiu, Winding Refn et palmarès

Le dernier jour du festival de Cannes, pour certains, c’est une ultime montée des marches, pour d’autres une dernière tenue de gala à porter, pour quelques-uns une journée au téléphone à batailler pour obtenir une place afin d’assister en direct à la cérémonie. Pour un journaliste qui aime suivre ce qui se situe hors de la compétition officielle et qui donc ne voit jamais celle-ci en entier, c’est aussi une journée de rattrapage puisque, toute la journée, les films sont projetés à nouveau dans certaines salles du palais. Nous avons pu en voir trois et le choix fût plutôt bon puisque deux d’entre eux figurent au palmarès (Moi, Daniel Blake de Ken Loach et Baccalauréat de Christi Mungiu) et que le dernier est notre préféré parmi la sélection (The Neon Demon de Nicolas Winding Refn). En somme, une bonne manière de clore cette édition 2016.

Moi, daniel Blake - Affiche Cannes 2016

Lire le dossier de presse Moi, Daniel Blake (Cannes 2016)

Moi, Daniel Blake ne surprendra personne pour peu qu’on ait vu quelques-uns des films précédents du cinéaste britannique. Dans l’ensemble Ken Loach y fait du Ken Loach et c’est très bien. Comme toujours, on retrouve le registre « cinéma social engagé » auquel le réalisateur nous a habitués. Le film est impeccable dans son écriture comme dans sa forme, ponctué de nombreux fondus au noir comme autant de moments de crises elliptiques et de micro arrêts cardiaques. Le réalisateur dresse le portrait d’un homme au chômage et malade en proie à l’équivalent de notre Pôle emploi et qui vient à la rescousse d’une famille elle aussi perdue à cause d’une administration kafkaïenne. Ces dernières années, les services sociaux britanniques se sont peu à peu privatisés et ils sont gérés par des entreprises étrangères chargés d’évaluer à l’aide de questionnaires la gravité de l’état des individus sans se préoccuper des recommandations émises par les médecins. Tout est alors soumis à une logique de marché, de rendement et de sanctions. Le film revêt, dans la description du monde administratif, une logique absurde et labyrinthique poussée par des individus qu’on entend et qu’on peine à voir et à laquelle les plus pauvres sont obligés de se confronter au quotidien. Cette absurdité du monde n’est hélas ni exagérée ni caricaturale d’autant qu’elle s’ancre dans la vie de tous les jours. C’est peut-être la nouveauté du cinéma de Ken Loach qui crée avec Moi , Daniel Blake, une forme de néoréalisme-kafkaïen, aussi vrai que possible, non sublimé ni métaphorique : une nouvelle logique de rue destinée à affaiblir les plus faibles pour leur faire perdre toute dignité et les pousser dans le caniveau en leur faisant croire que tout est de leur faute !

Baccalaureat - Affiche Cannes 2016

Lire le dossier de presse Baccalauréat (Cannes 2016)

Il en va de même dans la Roumanie actuelle et si le film de Ken Loach a reçu la palme, il n’est guère étonnant que Baccalauréat de Cristian Mugiu ait lui aussi reçu un prix. Pourquoi celui de la mise en scène ? Difficile à dire. Très loin de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, ce film s’intéresse à une jeune fille agressée devant son lycée et qui doit passer les épreuves du baccalauréat le lendemain mais aussi affronter un quotidien familial entre une mère affaiblie et un père médecin dans un hôpital qui la trompe. À travers ces trois personnages, le réalisateur nous confronte à l’histoire de la Roumanie de l’après Ceausescu, aux espoirs déçus de la génération précédente qui, n’ayant pas pu reconstruire le pays, vit parmi ses ruines. La seule aspiration de ces parents est donc de voir partir leur enfant dans un autre pays pour avoir l’espoir d’un avenir meilleur. Le film est hautement pessimiste et il utilise la machinerie scolaire, vecteur de liberté et d’enfermement, pour aborder la corruption et les problèmes internes à l’administration roumaine. La mise en scène est sobre avec des lumières crues, le montage est direct, la violence se joue constamment en hors-champ, le cadre tremblote légèrement au début du film, histoire de rendre palpable un certain malaise. Baccalauréat est intéressant dans le sens où il fait l’autocritique d’une génération perdue, mais il ne renouvelle rien. On se demande pourquoi un tel film ne figurait pas plutôt dans la sélection Un certain regard car il porte un véritable regard sur le monde contemporain et qu’il est une fenêtre sur l’actualité.

The Neon Demon - Affiche def

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Neon Demon de Nicolas Winding Refn est à l’opposé des deux films précédents. C’est peut-être le meilleur film de la sélection mais il est bien trop radical pour espérer recevoir un prix (pronostique avéré / NDSG). Ce n’est pas une œuvre qui peut faire consensus, il ne peut que diviser et opposer. De la même manière, dans un festival généraliste, avec un jury si différent, il est rare, voire impossible, qu’un vrai film de genre reçoive une récompense. On se satisfera donc de le voir en compétition. Ceux qui suivent le réalisateur danois ont pu constater son évolution : plus le temps passe, plus la forme devient essentielle et plus le récit tient en peu de mots comme si l’histoire n’était qu’un simple fil directeur pour permettre de développer tout un univers visuel et sonore, une nouvelle esthétique hautement inspirée du cinéma policier, horrifique et fantastique italien des années 60 et 70. Ce n’est pas pour rien que le réalisateur a tenu à présenter La Planète des vampires à Cannes classics. C’est un cinéphile déviant qui, loin de s’inspirer des canons cinématographiques habituels, a dévoré et digéré toute l’esthétique des Bava et Argento pour la régurgiter dans une stylisation qui lui est propre afin de composer quelque chose de nouveau qui va bien au-delà de simples effets postmodernes.

Dans Neon Demon, Winding Refn pousse encore un cran plus loin la radicalité à l’œuvre dans Only God Forgives. D’abord, il trouve un nouveau visage-écran qui ne fait que réfléchir ce qui se situe autour de lui, celui d’Elle Fanning qui remplace Ryan Gosling. Son visage semble quasi figé, elle parle peu, sourit à peine et ne joue pas vraiment. Son expressivité tient d’abord à la mise-en-scène. Elle pourrait porter un masque, le résultat serait identique, ce qui est d’autant plus surprenant que le film joue sur cette ambiguïté : elle est belle parce qu’elle est naturelle. Et en même temps, elle est vide. Si elle donne l’impression de pouvoir passer d’une émotion à l’autre, c’est d’abord par rapport à un jeu sur les éclairages, le montage, le cadrage. Ensuite, il amoindrit une fois encore le récit : c’est simplement l’histoire d’une jeune femme qui perce dans le milieu du mannequinat, qui se sait plus belle que les autres, qui se font refaire ou qui sont jalouses pour sa beauté jusqu’à en devenir d’une violence inouïe. Elle n’avait aucune vie avant, elle n’a pas de famille, elle ne connaît personne, sa psychologie est minimale mais à quoi bon s’en encombrer ? Elle est là, c’est tout ce qui compte. Enfin, Nicolas Winding Refn recrée un univers totalement abstrait : les lieux, les clubs, les défilés, tout semble irréel, à la lisière du fantastique, hors du récit, comme si, d’un coup, on entrait dans l’esprit des protagonistes, leurs cauchemars et leurs rêves, comme si, d’un coup, l’essence de son cinéma devenait expressionniste et cherchait à capturer des formes filmiques détachées de tout contexte narratif. Le film peut pratiquement se raconter par les couleurs et les lumières, du fond noir percé d’éclairages explosifs rouge et bleu au début jusqu’à cette fin lumineuse, blanche et bleu d’où ressortent des tâches ensanglantées. En cela, le premier plan préfigure le dernier et on a juste l’impression d’une effrayante et interminable boucle que seuls perturbent les deux magnifiques génériques qui sont autant de point de repère formels sur ce qu’est, au fond le film. Neon Demon est une véritable expérience esthétique et mystique. C’est une œuvre artificielle sur un monde superficiel mais, loin d’être un reproche, c’est ce qui en fait sa puissance et sa beauté.

Palmarès du 69ème festival de Cannes :

  • Palme d’or : Moi, Daniel Blake de Ken Loach
  • Grand prix : Juste la fin du monde de Xavier Dolan
  • Prix de la mise en scène : Baccalauréat de Cristian Mungiu et Personal Shopper d’Olivier Assayas
  • Prix du scénario : Le Client d’Asghar Farhadi
  • Prix du jury : American Honey d’Andrea Arnold
  • Prix d’interprétation féminine : Jaclyn Jose pour Ma’ Rosa de Brillante Mendoza
  • Prix d’interprétation masculine : Shahab Hosseini pour Le Client d’Asghar Farhadi
  • Prix Vulcain de l’Artiste-Technicien, décerné par la C.S.T. : Seong-Hie Ryu pour Mademoiselle de Park Chan-Wook
  • Caméra d’or : Divines de Houda Benyamina

S’il fallait faire un commentaire sur ce palmarès, ce ne sera pas une critique. Non pas que nous soyons d’accord avec les choix mais un palmarès est propre à un jury. C’est-à-dire sept personnes issues de milieux complètement différents, avec des goûts totalement opposés et qui ne peuvent guère aboutir qu’à un consensus ou à la dictature de l’un sur les autres. On changerait un ou deux membres et tout serait à revoir. À partir de là, pourquoi donc hurler au scandale et répéter les mêmes commentaires année après année ? Ceux qui n’ont aimé que le film de Ken Loach seront ravis, les autres moins. Nous, on s’en fiche un peu, ce palmarès ne sera jamais le nôtre et ce qui compte c’est d’avoir vu beaucoup de bons films.

Finalement, le seul véritable palmarès – qui, lui aussi, est politique, même s’il s’agit parfois d’une politique du glamour sinon jamais Sean Penn ou Nicole Garcia n’auraient pu être en compétition – c’est la sélection. Et cette année Cannes n’a pas lésiné en insufflant un nouveau souffle que ce soit dans les séances spéciales, la compétition officielle ou Un Certain regard. On y croisait documentaires, cinéma d’animation, zombies, cannibales, vampires, pervers maniaques, fantômes, tueurs. Même Cannes classics y a eu droit avec dessin animés et films de SF et d’horreur. Certes le palmarès ne le montre pas, mais ce n’est nullement révoltant. Ce genre de films et le film de genre, même s’il renouvelle bien plus le cinéma que les tragédies ou fresques sociales habituelles, peut difficilement plaire à tous. Et si on se focalise donc d’abord sur les titres sélectionnés par Thierry Frémaux et son équipe, on ressort amplement satisfait de cette édition !

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