Dog Eat Dog - Image Une rattrapage Cannois

Rattrapage Festival de Cannes : Dog Eat Dog, Neruda, Captain Fantastic…

Le festival de Cannes se termine souvent un mois plus tard pour les parisiens, suite aux rattrapages des diverses sélections. Ceux-ci seront l’occasion de parler un peu plus amplement de certains films qui nous avaient échappé, faute de temps. Au Reflet Médicis, on pouvait voir ou revoir les films diffusés à Un certain regard, et nous y avons découvert Harmonium de Kôji Fukada et Captain fantastic de Matt Ross. À peu près au même moment, le Forum des images diffusait les films de la Quinzaine des réalisateurs et nous avons pu rattraper Risk de Laura Poitras, Neruda de Pablo Larraín et Dog eat dog de Paul Schrader. Dans l’ensemble les cinq films confirment ce qu’on pensait tout au long du festival : la sélection était globalement d’un bon niveau, permettant de voir des films d’auteurs très divers quant à leurs sujets, leur origine, leur genre, leur point de vue sur le monde.

Captain fantastic dog

De manière complètement différente d’un Malick, Captain Fantastic relit avec des références symptomatiques aux théories animistes et bouddhistes, les classiques de la littérature transcendantaliste américaine, de Thoreau et sa désobéissance civile à Emerson et l’idée d’une fusion du soi à la nature. Ce capitaine n’est en aucune façon un héros mais juste un père qui élève ses enfants autrement, au milieu d’une montagne et dans la forêt tout en leur inculquant rudiments de survie, littérature, politique, philosophie et sciences. Jusqu’au jour où leur petite équipe va être bouleversée par la mort de la mère et par un retour obligé dans un univers qu’ils rejettent mais dont ils sont curieux. Le cinéaste va plus loin que les films s’inspirant de cette thématique de la « famille sauvage » en faisant de son personnage principal une sorte de parangon anarchiste de la philosophie américaine et en poussant à l’extrême ses applications concrètes. En résulte un film drôle et irrévérencieux, qui renverse les valeurs traditionnelles, où Noam Chomsky remplace le père noël et où on peut exhumer un corps sans problème puisque toute morale religieuse ou bourgeoise est abolie. Certains verront peut-être en Viggo Mortensen, qui interprète le père, une sorte de « gourou » mais il ne l’est guère que pour ses enfants auxquels il donne simplement une éducation différente, certes parfois problématique mais qu’il est possible de corriger. Et de toute façon, d’une certaine manière, tous les parents sont un peu les gourous de leurs enfants…

Harmonium

Avec Harmonium, Kôji Fukada, dont le précédent film, Au revoir l’été, avait remporté plusieurs prix en festival, travaille le quotidien, la recherche de la vérité et l’impossible pardon. Alors que la première heure se déroule au sein d’une famille japonaise classique dans laquelle un homme, tout juste sorti de prison, fait son entrée. Venu d’un passé dont le protagoniste aurait préféré ne jamais se rappeler, cet homme vampirise petit à petit l’attention de tout le monde. Le rythme est plutôt lancinant et l’atmosphère réaliste, à la fois douce et tendue. Le reste du film se joue ensuite par rapport à un événement qui a lieu hors champ et qui voit disparaître cet homme. Mais le passé se manifeste sous différente forme et de se rappeler à cette famille qui ne peut plus vivre comme auparavant. Harmonium passe alors vers la tragédie familiale. D’aucuns pourront la trouver poussive mais elle essaye d’approcher la folie ambiance et sourde sans se départir d’une certaine poésie macabre.

Ce qu’on a pu voir de la Quinzaine des réalisateurs au forum des images est tout autre, plus politique, plus radical et tout aussi réussi.

Quinzaine des réalisateurs 2016

Pour une fois Paul Schrader ne s’est pas plaint, comme à son habitude, des studios qui ne le laissent pas faire ce qu’il désire. Avec Dog eat dog il a eu le final cut, il a pu enfin faire le film qu’il souhaitait, et c’est réussi tout en restant assez banal. Certaines séquences sont excellentes, comme la toute première avec Willem Dafoe qui annonce la couleur en passant du rose bonbon au rouge vomi ou le final qui part dans une forme d’abstraction assez surprenante dont on n’osait plus espérer chez le cinéaste. L’écriture est réussie, notamment le trio d’acteurs qui campent chacun une personnalité volontairement caricaturale et qui se complète agréablement. Toutefois, ce qui pêche c’est peut-être le côté convenu du scénario de Dog eat dog : encore une affaire de criminels sortis de prison qui tourne mal… On a finalement là un joli film de gangster stylisé et amusant avec des personnages convaincants, et ça suffira à beaucoup. Mais l’impression de déjà-vu a du mal à nous quitter.

dog eat dog

Après Dog eat dog, nous sommes allés nous réfugier dans un monde plus réaliste dans lequel les gangsters sont les gouvernements qui pourchassent un homme parce qu’il a dévoilé certaines vérités au monde, celui de Risk de Laura Poitras. La cinéaste est réputée pour ses documentaires aux sujets délicats pour sa sécurité mais importants. Déjà en 2006 suite à My country, my country, sur l’Irak elle avait été placée sur la liste de surveillance du conseil de sécurité des États-Unis. Son précédent film, Citizenfour, pour lequel elle a remporté un oscar, était consacré à Edward Snowden qu’elle a rencontré. Risk revient quant à lui sur l’australien Julian Assange, le fondateur de Wikileaks. Que du beau monde ! Son film suit Assange de manière assez proche voire intime et il montre l’envers du décor, les coulisses de WikiLeaks, ce que nul autre journaliste n’a pu voir, mais sur lequel tous les médias écrivent des milliers d’articles. Risk montre les actions de WikiLeaks à travers le monde, la manière dont le site a pu dévoiler certains secrets relatifs à toute sorte d’action que beaucoup aurait préféré taire. On suit Assange en Suède, se battant contre son extradition, son accusation de viol et sa vie dans l’ambassade d’Équateur. La cinéaste essaye de capturer l’homme en action, ou au repos, et ne fait pas un film polémique ou ultra-militant et c’est ce qu’on peut apprécier : les pour et les contre continueront de se battre après Risk et rien de terrible ne sera révélé. Mais on aura cerné quelque chose de l’individu, de ce que lui et ses assistants voudraient faire, de leurs luttes, de leurs difficultés et de la manière dont on est pisté chaque jour rien qu’en allumant un ordinateur !

Risk laura poitras quinzaine

Enfin, le dernier film, Neruda de Pablo Larraín, est d’un tout autre genre que les précédents puisqu’il s’agit d’un biopic du poète chilien Pablo Neruda. Difficile de le comparer au Facteur de Michael Radford, autre film autour du poète chilien avec les regrettés Massimo Troisi et Philippe Noiret sauf peut-être par rapport à deux choses. D’une part, les deux films mettent sur pied d’égalité des personnages fictifs ou romancés qui auraient hanté la vie de Pablo Neruda, ce dernier étant parfois même mis de côté. D’autre part en plus de sa physionomie nonchalante, la voix du poète, très souvent mise en avant dans Neruda, est étonnamment similaire dans les deux films. C’est comme si Gnecco devenait un Noiret espagnol. Ce film est l’occasion pour Larraín d’aborder l’histoire de son pays à travers un parcours imaginaire confrontant un poète avec un officier de police dans un jeu du chat et de la souris, Neruda s’en amusant presque. Ce dernier n’est pas exempt de défauts et il s’en accommode volontiers car finalement seule sa poésie et son engament comptent. C’est également pour le cinéaste le moment d’une réflexion sur l’image, le cinéma et son rapport au réel et à la fiction qu’il avait déjà pu entamer dans No. Gael Garcia Bernal est excellent en policier prêt à tout et, même si Óscar Peluchonneau, l’homme qu’il interprète, a réellement existé, l’essentiel est inventé. Neruda est un film déroutant mais particulièrement beau et agréable à suivre.

Neruda de Pablo Larrain - Quinzaine des réalisateurs 2016

Autre fait amusant, deux films chiliens étaient en sélection cette année à la Quinzaine des réalisateurs – le second étant Poesia sin fin d’Alejandro Jodorowsky – et c’est un peu comme si l’un défiait l’autre. Tous deux sont biopics, des formes de cinépoésie opposée, ils mettent en scène deux poètes de la même époque (Nicanor Parra chez Jodorowsky) et dans ces deux films, il est impossible de cerner vraiment la part de réel de la part d’imaginaire. Et tous deux méritent d’être vus !

  Lâchez-vous !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *