The Villainess - Image Une Cannes 2017

Cannes 2017 : Jour 5 – Périples asiatiques

La dernière polémique cannoise en date concernerait apparemment le port du Burkini. Très franchement, on s’en fout, c’est juste bon à faire parler les politiciens dans le vide. Et puis dans les salles il fait noir et on regarde les films. Du coup, que les spectateurs soient habillés ou nus, ça ne change rien. En outre, aujourd’hui on était très loin… Après l’Iran et la Birmanie, le périple asiatique se poursuit en d’autres contrées, tantôt moins extrêmes, tantôt plus !

Napalm - Affiche Cannes 2017

Premier arrêt en Corée du Nord avec Napalm (que portera dans nos salles Paname Distribution) de… Claude Lanzmann, ce qui peut surprendre un peu au premier abord. Présenté hors compet, le film est français mais ne parle que de ce pays, probablement le plus fermé et secret du monde. Le cinéaste, plutôt spécialiste des films très longs autour de l’holocauste, réalise donc ici une œuvre assez courte sur un sujet complètement différent. En 1958, avec une délégation française, qui comprenait notamment Armand Gatti, récemment disparu, il s’est rendu en Corée du Nord pour découvrir le pays et le « véritable communisme » selon ses mots. Il a vécu, pendant ce voyage où il n’était déjà libre de pas grand-chose, une histoire courte, forte et inachevée avec une infirmière. Le seul mot qu’ils avaient en commun était napalm, probablement le terme le plus utilisé pendant et après la guerre de Corée encore très récente. Par deux fois, en 2004 puis en 2015, le réalisateur est revenu dans le pays pour voir son évolution sans jamais chercher à retrouver l’infirmière mais en voulant raconter son histoire.

Il en découle ce film assez particulier qui n’a reçu que quelques applaudissements polis. Le public s’attendait probablement à un réquisitoire contre le régime de Kim Jong Un et ses crimes par le biais de la romance impossible. Il n’en était rien. Le film est plutôt ambigu vis-à-vis du régime en question, parfois critique tout en donnant l’étrange impression d’une d’admiration voire d’une fascination pour les monuments, pour les musées, pour la radicalité de ce communisme disparu partout ailleurs. Lanzmann affirme sa position politique à travers la Corée du Nord, ce qui est relativement surprenant. Il n’est pas dupe des graves problèmes du pays, des famines, des atteintes à la liberté et des conditions de vie terribles d’une majorité des habitants… que les idéologies capitalistes provoquent également aussi dans le reste du monde.

La phrase clé du film, répétée plusieurs fois, est « Le temps s’est arrêté ». Elle concerne tout autant le pays et son Histoire que le réalisateur et son histoire. Il utilise son film comme instrument de réflexion politique et comme thérapie. Lanzmann ne quitte donc jamais l’écran. Sa voix, son corps, sa présence sont constantes : images filmées en Corée du Nord, interview face caméra en France, photographies commentées. Seules quelques actualités cinématographiques créent des moments de pause. Et finalement c’est quitte ou double. Soit on accroche à son approche très pragmatique du documentaire, soit on s’ennuie en se demandant ce qui est véritablement cinématographique dans ce récit très bien écrit mais trop bavard, qui ne laisse guère de place à la pensée tant les images sont saturées par la voix, et qui se contente du strict minimum quant à la réalisation. Quant à nous, on se souvient que Chris Marker, à la même époque, avait également visité la Corée du Nord pour en tirer un reportage photo. On se rappelle sa pensée sur le documentaire, notamment dans Lettres de Sibérie. On préférera en rester là.

Last Laught - Affiche Cannes 2017

Puis, on passe la frontière au Nord pour arriver en Chine avec Last Laugh de Zhang Tao présenté à l’ACID et que la société Sophie Dullac distribuera au cinéma chez nous. Il s’agit d’une coproduction avec la France et Hong-Kong mais également d’un premier film aussi simple que délicat et intéressant. Une femme âgée, mère de famille nombreuse, ne veut pas finir en maison de retraite malgré ses problèmes de santé. Le jour où elle fait une chute, ses enfants en profitent immédiatement pour la déclarer inapte et l’inscrivent malgré elle dans un hospice. Dans l’attente que se libère une place, la doyenne séjourne tour à tour chez chacun de ses enfants, aucun ne voulant la prendre en charge. C’est l’occasion pour le cinéaste de porter un regard sur la Chine contemporaine mâtinée d’une réflexion sur la mort, la famille et les rapports intergénérationnels. Mais c’est aussi une façon intelligente de présenter le quotidien d’individus de différentes classes sociales, de différents milieux même si leur origine est commune puisque liée à la vieille dame.

Les uns sont des paysans, les autres de petits commerçants, certains habitent en ville et d’autres à la campagne, l’un des fils est parti beaucoup plus loin et n’a de relation avec sa famille qu’en envoyant de l’argent. Et on assiste à une incompréhension entre les individus : les plus âgés cherchant à ce qu’on prenne leur suite et les plus jeunes désireux d’échapper au destin de leurs parents, d’avoir une autre vie. La protagoniste (et par extension le cinéaste) fait office de catalyseur relativement neutre qui prend le pouls d’une certaine population du pays, qui assiste aux tensions, aux clivages, aux joies et aux peines, à ce rapport pervers à l’argent et à la vitesse. Elle constate sans prendre véritablement position sur ce qu’elle voit et elle nous offre son regard. Même dans la dernière séquence où se confondent tradition et modernité dans un gloubi-boulga avec lequel les habitants devront se composer dans le futur.

La mise en scène est comme le scénario : simple mais belle, sans artifice et sans radicalité excessive. La démarche est d’abord contemplative et ne se pose pas en critique sociale prédéterminée. Ce que l’on apprécie grandement. En résumé, pour ceux qui veulent voir autre chose de la Chine, Last Laugh est probablement le film à voir.

Avant que nous disparaission - Cannes 2017

Direction l’est et le Japon pour découvrir Avant que nous disparaissions, le nouveau Kiyoshi Kurosawa présenté à Un certain regard que distribuera chez nous Eurozoom. Creepy, son précédent long, est quant à lui programmé pour le 14 juin chez le même distributeur alors que Le Secret de la chambre noire doit peut-être encore traîner dans une ou deux salles. Kurosawa tourne de plus en plus vite avec de moins en moins de moyens financiers et cela se ressent parfois tant dans l’écriture que dans la forme. Après les histoires de fantômes, de meurtres sordides et ses drames familiaux, il nous entraîne cette fois dans un genre risqué, le film d’extra-terrestres. Une invasion se prépare et trois aliens tombés sur terre en repérage prennent la peau d’êtres humains, leur volent des « concepts » afin de comprendre l’espèce et cherchent des guides pour les aider.

Élément à la fois élégant et pratique : Kurosawa montre ses créatures uniquement sous la forme d’êtres humains, sans artifice, monstruosité ou trucage. On retrouve à la fois l’idée esthétique de Vers l’autre rive où ses fantômes avaient également une présence physique indéniable, et économique qui fait penser à la série Les Envahisseurs où, fauchée également, distinguait les aliens par un doigt (l’auriculaire) qui ne se pliait pas. Si la rapidité de fabrication et le manque de moyens sont patents, on le ressent en fait surtout dans la construction narrative parfois incohérente et dépourvue de logique. C’est également dans la description de l’armée qui, au courant que quelque chose se trame, envoie quelques soldats peu équipés. C’est enfin dans les effets spéciaux ridicules d’un final raté qui, tout en restant elliptique, en montre trop.

Évidemment, le scénario n’est qu’un prétexte et c’est ce qui est le plus appréciable. C’est d’ailleurs lors de certaines séquences mystérieuses et belles que l’on retrouve le cinéaste maîtrisant alors à nouveau pleinement son sujet. Et notamment dans l’ouverture du film, dans les séquences d’intérieur, dans celles d’un couple qui se déchire puis se retrouve. Les extra-terrestres servent une réflexion plus intense sur l’homme et sa relation aux autres, au monde, à la possession, à ce qui le définit et le distingue. Et Kurosawa de parvenir à éviter la métaphysique facile et basique. Sauf, peut-être, dans son final, bien trop gentil, mignon et évident. À croire que plus les années passent, plus le cinéaste corrosif, amusé et horrifique des débuts se transforme en romantique au cœur pur. Dommage.

The Villainess - Affiche Cannes 2017

Heureusement, la Corée du Sud était là pour sauver la journée avec un véritable Midnight movie tel que le festival n’en avait pas proposé depuis longtemps. The Villainess est un film de 2h15, thriller dopé à l’adrénaline devant lequel nos yeux fatigués n’ont même pas eu envie de se reposer malgré les rares moments de sommeil de la veille, les heures de marche, d’écriture et de visionnement de la journée et un film qui se terminait à 3h du matin. C’est dire si c’est efficace.

Alors que pendant la dernière édition, une grosse partie de la critique se paluchait devant ce machin, mignon tout plein, avec des zombies dans un train qui ne valait guère mieux qu’un minable drama plein de bon sentiments (Dernier train pour Busan / NDSG), cette année elle était assez peu présente pour ce film dont la séquence d’ouverture ferait rougir Beatrix Kiddo et les joueurs de FPS. Que raconte-t-il ? L’histoire d’une vengeance, encore et toujours. Mais le grand intérêt du film n’est pas dans son récit, assez bien écrit et pensé même s’il aurait pu être plus efficace. Il est dans le style et la forme, entre gaming appuyé, maniérisme coréen, et jeu sur les codes du genre.

Le réalisateur, Jeong Byeong-gil, déjà auteur de Confession of murder, revient donc avec un film d’action radical et surtout jusqu’au-boutiste. Il ose absolument tout et tant mieux car vu le scénario et la façon dont il l’aborde, c’était une nécessité. Un gramme de sentimentalisme gratuit aurait semblé outrancier, réducteur et ridicule. Et si la romance apparaît néanmoins, c’est pour mieux préparer le spectateur au désespoir profond, malsain et total du film, à une plongée dans un nihilisme gratuit où l’humain – sans distinction de sexe ou d’âge – n’est guère autre chose qu’un morceau de chair corrompu, aveuglé et trahi par l’amour et finalement destiné soit à mourir, soit à tuer. Ni plus, ni moins. Joli programme donc !

Et c’est d’ailleurs ainsi que le cinéaste aborde les passages obligés et détourne les clichés vus des milliers de fois. On a droit par exemple (Attention spoiler mais vague tant c’est banal) à un mariage désiré par une organisation entre un homme qui bosse pour elle et une femme qui y croit. Puis elle l’apprend. Et, ô révélation, il l’aimait malgré tout. Cependant, à la manière dont l’héroïne brise tout ce(ux) qu’elle touche, le réalisateur se débarrasse de ça en 3 minutes, comme s’il avait conscience que cela ne servait à rien – sauf à réduire encore un peu plus la part d’humanité du film. De la même manière, nul discours pénible et pleurnichard ici. Ils sont remplacés par quelques larmes silencieuses : c’est plus rapide, moins bruyant, ça sèche en une seconde et on oublie aussitôt.

Au niveau de la réalisation, on a aussi droit à des effets connus mais avec lesquels Jeong Byeong-gil sait jouer. On apprécie le jeu de couleurs et de lumières, reflets de l’intériorité du personnage, très claires lorsqu’elle pense réussir à mener une vie ordinaire, très sombres le reste du temps, et une utilisation en contrepoint à certains moments. Le cinéaste cadre également à merveille et s’amuse avec le mouvement de manière intelligente. Il oblitère à plusieurs reprises, surtout dans les 30 premières et dans les 30 dernières minutes du film, la fluidité générale de l’action vers laquelle les réalisateurs tendent généralement sans se poser de questions. Cet effet aboutit à quelque chose de perturbant, proche par moment de la pixilation, qui peut-être laid en soi mais beau dans le sens où il apporte un rendu visuel bien plus en phase avec l’esprit malade – quasiment celui d’un mort-vivant – de la protagoniste.

Demain, nous irons probablement faire un tour du côté des États-Unis. Stay Tuned !

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